LE VILLAGE DE MADELEINE de Julie Bertuccelli

Mais qui est Madeleine ???

Il est 23h30, les invités viennent de partir. Je range vaguement. Soyons lucides, il faut que j’arrête de cuisiner. Le plat a dépassé toutes mes attentes, j’avais rarement fait aussi raté. Heureusement qu’on ne vient pas me voir pour ma cuisine.

J’ai besoin d’un sas de décompression avant d’aller dormir et je connais la recette parfaite :

  • s’avachir sur le canapé,
  • se saisir de la télécommande,
  • zapper.

Je tombe en plein milieu d’un documentaire. Des gens. Dans une campagne française. Aujourd’hui. Ils parlent tous de Madeleine en regardant de vieilles photographies. « Ça, c’est une des premières photos que Madeleine a prise », « Madeleine a beaucoup fait pour les familles démunies », « Aller chez Madeleine, c’était quelque chose. Pour les enfants, c’était monts et merveilles ! ».

Bon sang, c’est qui Madeleine ? Et c’est quoi toutes ces photos ? Elles sont magnifiques mais surtout elles me rappellent mon enfance, quand on allait voir ma grand-mère à la campagne ou des grands oncles et tantes à la ferme. Les mêmes habits, les mêmes visages burinés par le travail au grand air. La même casquette vissée sur des cranes dégarnis. Les mêmes femmes à la silhouette lourde, en blouse à fleurs, à s’occuper de tout, tout le temps. Dans la maison, dans la cuisine, auprès des enfants, des poules. Tous les jours, recommencer.

Et tout y passe ! Des photos dans les champs, à la ferme, les marchés aux bestiaux, l’école du village, les bals, les mariages. Sous nos yeux défile le quotidien de la campagne des années 70.

ARRÊTEZ TOUT ! Je vais chialer !

En attendant, je ne sais toujours pas qui est Madeleine. Je ne sais pas où ça se passe exactement , mais ce documentaire me rend dingue.

Je le reprends au début.

C’est un trésor, Madeleine.

On la découvre grâce aux témoignages de tout un village et ses alentours. 50 après, son souvenir reste vivant. Elle a marqué chaque femme, chaque homme, chaque enfant. Ceux qui restent en parlent avec des étoiles dans les yeux et des trémolos dans la voix.

Elle a tenu un journal également, Madeleine. Des cahiers débordant de dessins, de textes, d’observations, de pensées.

Madeleine savait tout faire. Elle aurait pu être peintre, écrivaine, poétesse mais c’est la photo qu’elle a choisie. Un jour de retour de vacances, elle prend un chemin de traverse pour éviter les bouchons. Elle se perd et atterrit dans un petit village, Poilley, au nord de Rennes. Elle y restera 8 ans. 8 ans où elle tombera en amour de ces gens. 8 ans à les photographier dans leur quotidien, sans pose ni artifice.

Le résultat ? Plus de 50 000 photos qui racontent la France rurale des années 70. C’est vertigineux, c’est tendre, c’est émouvant. À travers son objectif, elle leur donne la place qu’ils méritent, une fierté, une dignité, une visibilité au monde.

C’est un peu de notre histoire qui défile, simplement, naturellement. Plus le documentaire passe, plus j’aurais aimé la connaître.

Que Madeleine ne meure jamais.

Clap de fin. En surimpression :

« Madeleine de Sinéty est morte en 2011 à 77 ans, un peu plus de 30 ans après son départ de Poilley. Peu exposée de son vivant, son œuvre fait l’objet d’une grande rétrospective au Jeu de Paume en 2026 ».

J’ai bien lu ? En 2026 ? Je me précipite sur le site du Jeu de Paume et, bonheur, joie et paillettes, l’exposition a ouvert la veille.

Dès le lendemain après-midi, j’y étais. Madeleine a photographié plein de choses : les cheminots et les dernières locomotives à vapeur, le quartier Montparnasse en pleine transformation avec la nouvelle gare et la tour, New-York et ses halles.

A chaque fois, elle se fait le témoin de ce qui va disparaître. Elle montre ceux qui vivent en-dehors, à la marge. Ceux qu’on ne voit pas, ou plutôt qu’on regarde sans voir. Elle les montre naturellement, sans filtre, droit dans les yeux, à l’image de cette petite fille qui nous fixe et qui semble nous dire « j’existe » (oui, je pars un peu loin mais Madeleine m’enchante 🤪).

Son travail est non seulement beau mais profondément émouvant. Il vous touche, vous connecte à l’humanité.

Regardez en replay sur France 5 le documentaire « Le village de Madeleine ».
Allez voir la rétrospective Madeleine de Sinéty (oui, je vais répéter son nom le plus possible 🤩) au Jeu de Paume. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait d’aussi belles découvertes. C’est précieux. Vous pourrez même en profiter pour découvrir la collection de photos d’Elton John et David Furnish exposée également au Jeu de Paume sous le titre « Fragile Beauté ». Il s’agit d’une des plus belles collections privées de photographies… et l’occasion de voir ou revoir le meilleur photographe de fleurs (et pas que 🤪), j’ai nommé Robert Mapplethorpe !

LA FEMME GELÉE de Annie Ernaux

Annie Ernaux, la discrète.

Je ne suis attentive à son nom que depuis quelques mois 😱. Au début, son évocation glissait sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. De la même façon que je suis capable de juger sur les apparences, je peux juger un prénom et un nom, de façon totalement subjective. Et la sentence était tombée, comme une condamnation, sans défense possible : je l’avais remisée dans la catégorie « Intérêt limité ». Je la lirai un jour, plutôt à ce moment-là.

À partir de cet instant et comme pour me signifier mon erreur, je n’arrêtais pas de la croiser : tel article la mentionnait, tel écrivain la citait, tel philosophe l’invoquait.

Nom d’un petit pois ! En pestant contre moi-même, je lui accordais une ascension fulgurante et la plaçais dans la catégorie « À lire d’urgence ». J’achetais deux livres : « La femme gelée » et « La place ».

C’est quoi, une femme gelée ?

C’est une petite fille qui grandit en province dans les années 50. Milieu modeste mais heureux. Pas de grandes théories d’éducation, juste des valeurs et de la liberté. Pas de différence « filles-garçons », pas encore. La petite fille pousse comme un herbe folle, encouragée à lire et à étudier par sa mère. Son père fait la cuisine, sa mère fait les comptes, et elle-même est un garçon manqué. Et alors ? Elle imagine sa vie d’être humain : un futur de découvertes et de voyages, avec pour seules limites celles qu’elle se fixera. L’adolescence va se charger de lui faire comprendre qu’avant d’être un être humain, elle est d’abord une femme en devenir. Les filles ne doivent pas se mélanger aux garçons, chacun ses rôles, chacun ses codes. Mais qu’importe, elle n’est pas genre à se décourager. Les études seront son salut !

Sauf qu’il est plus facile de s’extraire de sa condition sociale que de sa condition de femme. Elle va l’apprendre à ses dépens. Le déterminisme, c’est pas fait pour les chiens !

Le triomphe du quotidien.

C’est ce qui me semble définir le mieux, à la fois l’histoire et le style d’Annie Ernaux.

L’écriture d’Annie est simple, visuelle, pulsée. Des petits riens, ténus, tendres, délicats, bruts, drôles, cruels. Et ces petits riens mis bout à bout, ça fait une vie, une condition, un statut. Sans emphase, avec dépouillement, banal. C’est comme les comptines qu’on chante quand on est enfant, c’est simple, rassurant, joyeux… on en oublie presque qu’elles sont toutes cruelles.

Ses parents m’ont rappelé les miens, son adolescence m’a rappelé la mienne. C’est la force de l’auteure : au travers une histoire unique, la sienne, raconter une histoire universelle.

C’est une impression bizarre que vous laisse ce livre, ou plutôt une multitude d’impressions : douce nostalgie, joie simple, espoir, et amertume de voir cette femme si vivante s’étioler dans les conventions, l’air de rien, tout doucement, imperceptiblement.

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’aimerais que mes filles le lisent, il est tellement beau et plus efficace que bien des grands discours et de belles phrases sur le féminisme.

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