MIROIR de Sylvia Plath

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

PERPÈTE de Thierry GIRANDON

La belle surprise

C’est un livre que je n’avais pas spécialement calculé. Je l’ai reçu, mis sur ma pile à lire. Il ne paie pas de mine, au milieu de plus beaux, plus colorés. Couverture sobre ; encore un livre d’auteur, genre confidentiel, genre désespéré, genre chiant. Et puis, à la faveur d’un extrait sur Facebook, l’envie est là, l’envie furieuse de le découvrir. C’est dur de donner envie avec un extrait ; trop court pour appâter, suffisamment long pour se planter. Sauf que là, ça démarre fort. Pourtant le vocable est simple. Le dictionnaire est le même pour tous, mais faut croire qu’on n’est pas égaux devant. Certains apprivoisent les mots, les sélectionnent, les manient avec dextérité pour vous livrer la phrase parfaite. Vous avez beau chercher, il n’y en a pas d’autres, c’est celle-ci.

Perpète

Il paraît que c’est un recueil de nouvelles avec toujours un « Jean » dedans. Mais il paraît que ce n’est jamais le même. Il paraît que c’est bien de lire le premier recueil de l’auteur avant : « Amuse-Bec ». Il paraît. Sauf que moi j’écoute rien, je fonce et j’évalue les dégâts après. Je l’ai lu comme un roman. La vie de « Jean ». Une vie qui se répète à l’infini. A la fois différente et semblable. « Perpète ». Une vie sans fin et sans remise de peines.

« Jean » a le malheur triste ou joyeux. Rien ne lui est épargné ou il n’épargne personne, c’est selon. « Jean » n’en finit pas de vivre. Une vie où il n’y a aucune chance à saisir, où les personnages sont écrasés par l’atavisme des laissés pour compte.

On pourrait regarder tous ces « Jean » se débattre avec distance, une froideur presque clinique. Se dire qu’ils ne sont pas comme nous. Pourtant, au détour d’une phrase, on reconnaît nos faiblesses, nos lâchetés, nos cruautés quotidiennes. Comme nous, les « Jean » font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, sauf qu’eux ils n’ont rien.

Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?

Quand je lis un livre que j’aime, les décors et les personnages se mettent en place dans ma tête. Je vois tout : les rues, les immeubles, les intérieurs, les attitudes, les habits, les bibelots. Certains livres sont réfractaires à cet exercice, tout vous file entre les doigts. Pas avec « Perpète ». Non seulement Thierry Girandon écrit bien, mais il a ce supplément d’âme (ou de style ou de je ne sais quoi) qui vous plonge immédiatement dans une atmosphère. Ici elle est sombre, poisseuse mais avec des personnages hauts en couleur. Ça m’a fait penser au cinéma naturaliste en noir et blanc, à la gouaille d’Arletty. Tout est visuel, tout est palpable ; ça ferait un excellent roman graphique (merde, j’oubliais, c’est des nouvelles 🤪).

Il y a aussi des envolées absurdes, tentatives dérisoires de tout raser, de créer un nouveau terrain vierge où on pourrait recommencer… à moins qu’on ne sombre aussi dans cette grande braderie où tout doit disparaître.

Il est vraiment bien ce livre.

Pour le trouver, c’est simple, soit chez votre libraire, soit par ici : www.crispation-editions.fr

Thierry Girandon

BOUCHE DE REINE de Louise de Vilmorin

La Reine en moi bercée
Me donne sa grandeur
Je suis la tour hantée
Dont les hommes ont peur.

Bouche de Reine
Sans un baiser,
Tour sur la plaine
Sans escalier.

Mes yeux sont les fenêtres
Où brillent ses beaux yeux,
La Reine va paraître
Chassant les amoureux.

Nul ne me dit :
« Viens ma maîtresse
Il est minuit
Dénoue tes tresses. »

Une Reine est en moi
Qui défie l’aventure,
Sa main est en mes doigts
Mon corps est son armure.

Et nul ne veut
De ma personne
Car je suis deux
Quand je me donne.

LE GÉNIE LESBIEN d’Alice Coffin

Tu ne jugeras point… avant d’avoir lu

Et pourtant, qu’est-ce que je l’ai jugée ! Énervante, horripilante, agressive, brutale, ridicule, trop frontale, attitude contre-productive. Dégagez-la de l’espace médiatique, elle va nous foutre en l’air des années de luttes féministes avec ses conneries !

Sauf que j’ai horreur des gens qui hurlent avec les loups… et c’est exactement ce que je faisais. J’ai donc laissé passer les différentes polémiques, attendu que la tempête se calme et suis repartie de zéro.

Oui, elle est clivante, oui, elle provoque des réactions violentes, mais après tout, est-ce que Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil, n’ont pas été, elles aussi, conspuées, haïes, avant de devenir des icônes du féminisme ? C’est le lot de toutes les femmes courageuses qui se sont battues.

Et puis, quand je suis perdue, je convoque le bon sens paysan de mes parents : « t’as le droit de pas aimer ton assiette mais tu goûtes avant ».

N’en jetez plus ! J’achète son livre.

Le génie Coffin

J’annonce la couleur tout de suite : c’est un retournement de veste total de ma part !

Son livre se dévore. Il est passionnant, j’ai appris plein de choses et au niveau de la matière à réflexion, c’est carrément du semi-remorque. Le ton est donné dès les premières pages et il n’est pas du tout agressif. Elle est militante, dans l’action et elle le revendique. Elle a des convictions et les défend. Elle est journaliste. Donc, oubliez l’image de l’hystérique (au passage, hystérique est un qualificatif péjoratif qui ramène aux « humeurs féminines incontrôlées », donc bien phallocrate) qui dégueule ses positions et puis c’est comme ça, et puis c’est tout ! Au contraire, c’est bien écrit, tout est construit, structuré, étayé et argumenté. Ça fleure à plein nez la rigueur.

Elle est lesbienne et en ressent un bonheur ultime. Je vous vois venir : « oui, génial, elle s’éclate au lit avec des nanas. Bien content pour elle ». Ben non, le génie lesbien, c’est plus, beaucoup plus que ça. « Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée en un point d’explosion ». Être lesbienne, c’est soutenir les minorités, toutes, invisibles et opprimées. J’apprends que les lesbiennes ont souvent été à l’origine ou en soutien de beaucoup de luttes : le droit de vote, les droits civiques, l’avortement. Être lesbienne, c’est agir avec solidarité et insolence. S’affirmer soi, ses combats, sans s’excuser. Elle raconte son parcours qui est d’une richesse incroyable, fait d’expériences, de rencontres, d’échanges.

Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, a dit : « le neutre c’est l’homme, la femme c’est l’autre ». Alice va plus loin : « L’homme hétérosexuel blanc est le neutre ». Il a créé le monde à son image, que les autres se débrouillent et fassent le dos rond pour rentrer dans les cases qu’il a construites. À force d’efforts, de souffrances et d’humilité, ils arriveront peut-être à être tolérés. Et de démontrer ce qu’elle affirme. Tout y passe : le monde politique, artistique, culturel, économique, sportif, médiatique. ÉDIFIANT.

Tout le monde devrait lire ce livre

Tout le monde est concerné, quel que soit le côté duquel on se place.

Ça m’a touchée, m’a émue, a révélé des évidences que j’essayais de mettre de côté et a amplifié un malaise qui était en moi. Pourtant, je ne suis pas militante. J’accepte toutes les différences mais je ne m’investis pas dans leur défense et ne suis pas particulièrement féministe. J’ai totalement intégré le système patriarcal, fait ce qu’on attendait de moi en tant que femme et, comme toutes les femmes, développé un 6e sens, mélange de prudence, méfiance et anticipation. Je n’ai jamais remis en cause les règles fixées par les hommes. Bref, ce n’est pas moi qui ai fait avancer les causes… Mais une anxiété s’est installée à l’adolescence de mes filles. La peur de les voir sortir en jupe le soir, la peur des gestes déplacés (quel joli terme pour une bonne palpation du cul, n’est-il pas ?), la peur de la drague lourde qui vire au harcèlement ou au viol. Je me suis vue leur prodiguer les mêmes recommandations que j’avais moi-même reçues… et ça m’est devenu insupportable. Et ça m’a mise dans une rage folle, d’abord contre moi-même. Que je puisse perpétuer ce schéma archaïque, faire peser sur elles les injonctions, obligations, menaces qui sont notre lot depuis des siècles m’a provoqué un rejet quasi physique. J’ai refusé d’être le relais de cette soumission. Ce n’est pas grand chose mais j’étais peut-être fin prête pour ce livre. Pour moi, ce n’est pas une guerre qui est déclarée, c’est juste le temps de l’acceptation qui est terminé.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie de lire ce livre, je l’espère. Je souhaite de tout cœur que mes filles le lisent.

LA BOULE NOIRE de Georges Simenon

Celle-là, je l’ai pas vue venir

Simenon c’est Maigret et Maigret c’est Simenon ! C’est propre, c’est carré, c’est rangé dans un coin de ma bibliothèque mentale. Je me suis déjà tapée l’intégrale de Jean Richard quand j’étais petite, on peut dire que j’ai une vue d’ensemble, je découvrirai ses bouquins quand je serai à la retraite ! Et puis, on va pas se mentir, snob comme je suis, Simenon, c’est pas de la grande littérature hein ?!

J’en étais donc là à attendre pépouze la retraite. Sauf que forcément mes prévisions ne se réalisent jamais in the real life. In the real Life, je tombe sur une collection du Monde : « Le Monde de Simenon ». Je prends un livre au hasard, les oeuvres sont classées par thème, j’ai pioché l’humiliation 🥳. Je ne tique même pas, on reste dans le concept d’année de merde que 2020 érige en art. Mais ce qui m’intrigue c’est un titre : « La Boule Noire ». Je retourne le livre, lis le résumé… et pars en vrille. « Voyez cette petite ville américaine de Williamson : il suffira qu’une main anonyme mette dans l’urne la boule noire qui lui refuse l’entrée du Country Club pour qu’un fils de prolétaire en reste traumatisé à vie ». Reconnaissez que ça envoie du bois ! Zou ! C’est parti !

L’Amérique de Simenon

Jean Giono a dit « Les romans de Simenon ? Toujours la même chose : un poêle qui ne tire pas et une femme qui sent le chou » ! C’est exactement l’image que j’en avais. Ben non ! Simenon, c’est aussi l’Amérique ! L’Amérique des trente glorieuses, toute puissante, qui balance du rêve et des dollars ; tant mieux pour ceux qui les attrapent, tant pis pour les autres.

Dès les premières pages, Georges réussit un véritable tour de force : vous plonger dans les méandres d’une petite ville américaine comme si vous y étiez nés. C’est instantané et impressionnant. On connaît cette ville pourtant si éloignée, on connaît ces gens, ils nous ressemblent. On voit tout, on entend tout, on ressent tout, tels des anthropologues penchés sur une société miniature. On observe, avec distance puis avec passion. Tout y est. L’espoir, l’envie, la jalousie, le désir presque vital de s’extirper de sa condition, vous pouvez presque les toucher du doigt. Certains manoeuvrent, manipulent, d’autres s’échinent à gravir l’échelle sociale à force de sueur et de soumission. Tous essaient de passer entre les gouttes de ce jeu de massacre que sont les règles sociales.

Ce roman est construit comme un thriller. Le protagoniste, Walter Higgins, peut basculer à tout moment du côté du bien, du mal, de la folie.

Et si la vraie folie c’était de vouloir être accepté, quel qu’en soit le prix ? On ne change jamais vraiment. On reste toujours soi, un peu comme les gros restent gros à vie dans leur tête, même après avoir perdu tous leurs kilos superflus.

C’est un roman haletant, je vous le conseille.

JE M’ÉTAIS PERDU de Francis Cabrel

Je m’étais perdu
Je recherchais des yeux
Quelque chose qui bouge
En bas, dans la rue
Des gens très malheureux
Criaient des slogans rouges
Quand je suis descendu
On m’a pris par le bras
Poussé dans le manège
Qu’est-ce que je fous là
À crier comme ça
En tête du cortège?
J’aurai ma photo
Avec mon nom en gros
En tête de la liste
Je vais être arrêté
Ils vont me tabasser
Me ficher communiste
Chaque jour quelqu’un
Veut me prendre la main
Ma donner une image
Un masque à porter
Pour mieux pouvoir après
L’enfermer dans sa cage
Moi je veux vivre plus loin
Reprenez vos papiers, vos titres et vos bulletins
Moi je veux vivre plus loin
Mais chaque jour quelqu’un
Veut me prendre la main
Me donner une image
Un masque à porter
Pour mieux pouvoir après
L’enfermer dans sa cage
Moi je garde ma voix
Pour celui qui criera
« La vie est une fête »
On va brûler tout notre temps
Et non plus seulement
N’en vivre que les miettes

https://youtu.be/iOUz1Yd3l4o

Photo Benni Valsson

Le truc du vendredi

Du fond de mon abîme je vois le ciel qui pleure

Pourquoi cette tristesse qui s’abat et se meurt

Que lui faut-il donc de plus qu’il n’ait déjà 

Tout de mon âme et de mon cœur rougeoie

Et cette fureur en moi qui jamais ne décline 

Telle la colère d’un dieu tapie au fond du ventre

Comme un feu qui détruit tout et qui s’obstine

Et toutes ces brindilles qui sans cesse l’alimentent

Comme je voudrais enfin que le ciel se dégage 

Chasser la pluie et chasser les orages

Et qu’alors dans une clarté nouvelle

Je retrouve ce bleu, le bleu du ciel

BROADWAY de Fabrice Caro

Ladies and gentlemen, Mister Fabrice Caro 🥳

J’ai découvert Fabrice Caro il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, « Le Discours ». J’ai rarement autant ri à la lecture d’un livre. Attention, je ne parle pas d’un rire discret, élégant, qu’on réussit à maîtriser, à doser, qui signifie « Oh oh oh, Dieu que ce livre est gai ». Non. Je parle d’un rire qui fuse, exubérant, incontrôlable, rabelaisien, qui signifie « Bordel, faut que je réussisse à reprendre mon souffle ». Vous l’aurez compris, avec Fabrice, on ne sourit pas, on se dilate la rate, on se fend la poire, on s’en paye une bonne tranche. Ça a été un tel coup de foudre que j’ai voulu en savoir plus. Je le croyais romancier, c’est avant tout un auteur de bande dessinée. J’ai découvert son univers, son style et surtout son acuité et son talent pour nous croquer mieux que personne. Il sort un nouveau roman : « Broadway ».

Si ça s’appelle Broadway, c’est qu’il y a une raison

Il y a des titres d’ouvrages qui n’apportent pas grand chose. Celui-ci donne toute la mesure du livre. 

C’est la vie quotidienne transposée à Broadway. Nos angoisses, nos ennuis, nos renoncements deviennent le centre d’une comédie musicale pleine de paillettes, de rythme et de légèreté. Ça danse, ça fuse, ça jaillit. Quoiqu’il arrive, the show must go on !

Le pitch ? On va faire sobre. Un homme marié, père de famille, reçoit un courrier pour le dépistage du cancer colorectal. Chose normale à partir de 50 ans… sauf qu’il en a 46. C’est à partir de là que tout déraille.

Son sens du rythme et ses portraits de losers prennent le relais. Ses perdants sont tellement magnifiques qu’on en viendrait à les envier. Si seulement la vie pouvait être un livre de Fabrice Caro, les derniers seraient les premiers et moi, la reine du monde ! Les coaches en lose fleuriraient, on voudrait tous être maladroits, ridicules et un peu lâches.

J’adore sa façon de saisir les travers de notre époque entre humour et absurdité, entre tendresse et causticité.

Dans sa construction, ce livre s’apparente plus à une BD qu’à un roman. Je l’ai trouvé moins mélodieux que « Le Discours », qui était plus resserré autour d’une intrigue.

Mais Fabrice reste une sacrée valeur sûre, je vous le conseille. La période est suffisamment sinistre pour ne pas se priver de se taper le cul par terre !

LE PETIT JARDIN de Jacques Dutronc

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin
Avec un homme qui faisait son jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
À la place du joli petit jardin
Il y a l’entrée d’un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain
C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

BELLE DE JOUR de Joseph Kessel

Ça se dit bibliothécaire et ça n’a jamais lu Kessel !

Je ne connais rien de lui. Je le range vaguement aux côtés d’Hemingway. Comme Hemingway, son nom seul est terriblement évocateur. M’apparaît un physique, d’abord. Massif, un visage aux traits épais, taillés à la serpe, la peau burinée. Brun, forcément. Puis une personnalité. Hors norme. Du courage, du panache, de la passion. Et la vie qui va avec. Baroudeur, aventurier, journaliste puis écrivain, tous ces mots qui témoignent d’un appétit de vivre, d’une curiosité, d’une envie de comprendre et de rendre compte de son temps. Je sais qu’il a écrit Le Lion, le pendant que je m’en fais du Vieil homme et la mer d’Hemingway. Voilà où j’en suis, c’est-à-dire pas très loin. Et puis bon, on n’en parle pas tous les jours.

Sauf que, si, bizarrement, on commence à en parler tous les jours. Joseph entre dans la Pléiade cette année. Les articles sur lui fleurissent et titillent ma curiosité ! C’est lui qui a écrit Belle de Jour, La Passante du Sans-souci et l’Armée des Ombres. Honte totale, avant d’être des films, c’était des livres 😱. Catherine Deneuve est tellement belle sur la couverture de Belle de Jour. Ce livre semble tellement doux. C’est par lui que je vais commencer.

Un titre si délicat pour un livre sulfureux.

Il faudra un jour analyser les titres des œuvres de Kessel : La Passante du Sans Souci, L’Armée des ombres, Les mains du miracle, Le petit âne blanc. Des titres presque affectueux, poétiques dans leur simplicité qui, pourtant, recouvrent des sujets d’une intensité et d’une violence implacables.

Belle de Jour en fait partie.

Séverine est mariée à Pierre. Ils s’aiment, d’un amour pur, absolu. Mais, car il y a toujours un mais dans les histoires d’amour, cet amour n’est pas ou mal assouvi physiquement. Cela ronge Séverine au point qu’elle trouvera dans la prostitution un exutoire à sa frustration.

Ce livre est sorti en 1928. Quel scandale ça a du être ! Oser parler du désir féminin. Pas un désir soumis, réservé à son mari. Non, un désir brutal, bestial, qui vous terrasse et face auquel vous n’avez pas d’autre choix que de céder au premier venu.

Dissocier l’amour de la chair, prendre pour sujet une femme, bourgeoise qui plus est. Parler d’une prostitution choisie pour étancher des désirs réservés aux seuls hommes. Tout est immoral dans ce livre. Mais rien n’est vulgaire. Joseph est un peintre de l’âme, il ne juge pas Séverine, il dévoile et met en lumière sa solitude, ses tourments, ses souffrances. Comme ce personnage féminin est beau ! L’un des plus beaux que j’ai lu. Tellement de nuances, de délicatesse, de contradictions, de fragilité… et de force aussi. Séverine est tout ça. À côté d’elle, les hommes font pâle figure, monolithiques, empêtrés dans leur toute puissance et les conventions.

Je n’en reviens pas que ce soit un homme qui ait écrit ce livre. Comme Joseph devait aimer les femmes ! Car tout est amour dans ce livre.

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