C’est un billet très court…

C’est un billet très court

Quelques mots griffonnés 

Un p’tit billet d’amour 

Sur un papier froissé 

Un geste presque esquissé

Comme une maladresse 

Comme un baiser volé

Une douce paresse

Comme on retient un mot qui pourrait vous blesser

L’ardeur qui le déplie, les doigts qui le délient 

Et l’amour jaillit du papier déchiré 

Et les mots s’enfuient, et tout est terminé 

LETTRE À MA MALADIE

Dermatopolymyosite. Le diagnostic vient de tomber. Dehors, c’est une chaude journée d’août. Les rues sont désertes. Je regarde la chambre d’hôpital. Je devrais être ailleurs. Dans la maison de famille, en famille, avec pour seule préoccupation, savoir si je me lève ou si je flemmarde encore au lit.

Dermatopolymyosite. Ça tourne à vitesse grand V dans ma tête. Ça doit pas être bien méchant, « Dermato » c’est un truc de peau, ça. Une crème, 2/3 cachets et hop, c’est réglé ! Bizarre quand même que tous mes muscles me fassent mal à en chialer. Bizarre aussi, la tête du chef de service. Cette façon qu’il a de me parler avec précaution, comme si j’allais me casser. Il choisit ses mots, les plus simples et anodins possible. Des mots qui cherchent le trajet le plus court de sa bouche à mon cerveau. Il est pas tombé sur une mauvaise cliente, du genre qui s’effondre. Il est tombé sur pire. Celle qui veut pas comprendre, qui s’obstine, qui continue de croire que la vie est une fête, qui blague. « Moins d’un cas sur 100 000 personnes, c’est le moment pour moi de jouer au Loto, ah ah ah » ! Regard et sourire gênés. Pauvre conne !

Bon, OK, c’est la merde, mais ça se soigne, non ? Y’a un traitement ? Je me tape le Téléthon depuis 30 ans, ils ont bien trouvé un truc les chercheurs, non ? Non ? NON ?

Silence. « C’est une maladie capricieuse ». Je sens l’énervement poindre. Est-ce qu’il peut s’exprimer clairement ? Pas comme un pédiatre qui vous parle du petit dernier.

Puis, j’entends vaguement « à vie », « imprévisible », « crise », « protocole », « examens », « biopsie », « suivi constant », « cortisone », « évolution ».

Je suis déjà plus là, je nage dans une mer d’huile, je nage de toutes mes forces. Il essaie de capter mon attention, « ça va ? ». « Super, et vous ? ». Je reviens sur le rivage. Je pense au mari, aux filles. La priorité c’est de préserver les filles, continuer de déconner « ah ah ah, c’est pas une maladie au nom de merde qui va m’abattre ». Elles veulent annuler leur projet de vacances. « Surtout pas ! Tout va bien, je pète le feu ! ». Qu’elles soient le plus loin possible, au soleil, à rire, à draguer, à danser. Pour elles. Pour moi. Ne pas les avoir dans les pattes, à les rassurer.

Dermatopolymyosite : nom féminin. Maladie auto-immune qui attaque la peau et les muscles. Au Scrabble, ce serait le jackpot de points. Dans la vie, c’est plutôt du genre à vous en enlever. 

Je passe mes journées à faire des examens. Mes bras sont couverts de bleus ; prises de sang, perfusion. Je blague avec les infirmières. Je ne sais faire que ça. Plus aucune pudeur, les fesses à l’air sous la blouse. Je m’en fous. Pourtant, ça défile : infirmières, internes, aide-soignants. Pensez, une Dermatopolymyosite, c’est pas tous les jours. En train de devenir la mascotte du service. « Ça fait plaisir, vous gardez votre bonne humeur, vous tenez le coup ». Ben oui les gars, j’ai eu de l’entraînement avec ma surdité. S’il y en a une qui était prête à se recevoir un scud, c’était moi. Mutualiser c’est rentabiliser. Envie de hurler.

Les jours passent. Je vais sur Google, sur les forums, histoire d’en savoir plus, si par hasard y’aurait pas une potion miracle qui aurait échappé aux médecins, genre « la tisane au fenouil qui est venue à bout de la maladie ». Ben non, c’est une litanie de symptômes sans remède, de nouveaux fraîchement atteints qui transpirent la trouille et d’anciens combattants qui parlent d’optimisme. J’arrête. Je veux pas être comme eux. Je suis pas comme eux. Je suis exactement comme eux.

Les examens continuent, parfois dans des hôpitaux différents. En train de me faire tout le système hospitalier d’Ile de France.

Je mange comme 4. C’est la seule chose qui me reste. Même le petit vieux dans la chambre à côté marche plus vite que moi. L’infirmier m’emmène aux examens en fauteuil roulant. Quand les couloirs sont vides, il accepte de courir. Le rire, spontané, presque enfantin.

Je flotte, je me laisse porter. Ça tombe bien, on me demande rien, juste d’être docile. « Respirez, ne respirez plus », « Attention, je pique, ça risque de faire mal », « Ne regardez pas, vous allez sentir comme une morsure », « Ne bougez pas, c’est juste un mauvais moment à passer ».

Je découvre que je ne suis pas si douillette que ça finalement. Trouillarde, oui.

Dermatopolymyosite. Les jours passent. Viennent la colère, la rage. Ça vous monte du ventre jusqu’à la gorge. Certains moments, je ne suis que ça. Pourquoi ? Hein ? Y’a quelqu’un là-haut ? C’est quoi l’idée ? J’ai déjà une croix, je suis sourde, ça suffit pas ? Mon dossier est coincé en haut de la pile ? C’est ça ? Vous croyez que les épreuves, ça va me faire grandir ? Ben, vous vous êtes trompé de chaland, moi, les épreuves, ça me fait chier, juste chier. La vertu pédagogique des emmerdes, les fameux « J’en suis sortie grandie », « ce qui ne te tue pas te rend plus fort » et autres « y’a toujours du positif à en tirer », ça c’est pour la forme. Le genre de phrases qui hurlent l’impuissance, qui dégueulent la douleur retenue, qui essaient de remettre de la justice là où il n’y en a pas.

Et puis, il y a LA PHRASE, celle qui tue le game, qui clôt tout. La phrase de l’acceptation forcée, la phrase au double effet Kiss Cool. Celle censée vous remonter le moral et relativiser la situation, des fois que l’idée vous prenne de jouer les martyrs. « Tu sais, ça aurait pu être pire ». Même moi, je m’en abreuve. « C’est un cancer foudroyant ? Non ! Bon, alors ». Au cas où tu aurais envie de te plaindre, de te laisser aller. C’est sûr que par rapport au cancer foudroyant, je peux pas lutter. C’est même limite une bonne nouvelle, cette Dermatopolymyosite. Un truc à célébrer, à chérir. Ne pas oublier de remercier le ciel.

Les jours passent. Visite quotidienne du chef de service flanqué des internes. « Comment ça va aujourd’hui ? ». Envie de lui répondre que j’en ai marre de tout ça, je veux sortir, retrouver ma vie d’avant, celle où j’étais en bonne santé et je le savais pas. Au lieu de ça, je souris, toujours. « Bien ». Bien ??? Mais quelle conne ! J’arrive à peine à marcher, j’ai besoin d’aide pour m’habiller, j’ai mal partout. Mais non, je vais bien ! Il sourit, hésite. Je commence à connaître cet air. Petit rituel, raclement de gorge, il pose sa voix. « Il semblerait que ce soit une crise sévère, une forme aigüe de la maladie ». Je ne réagis pas. Pourquoi je ne suis pas surprise ? Il enchaîne « Ne vous inquiétez pas, on va trouver le traitement pour calmer cette vilaine crise ». Vilaine, capricieuse, décidément cette maladie est une sale gosse.

Dermatopolymyosite. Maladie imprévisible, qui leade, qui décide de l’intensité et du timing. Maladie « capricieuse », « vilaine », comme si les termes pouvaient adoucir le diagnostic. Comme si on parlait d’une fillette, pas bien méchante, juste espiègle, qu’on va mater facilement. Ça veut juste dire que tu es à sa merci, quoique tu fasses. Mets toi bien ça dans le crâne : tu contrôles rien, c’est elle la Boss. Elle te quittera jamais. Elle te colle aux basques comme un atavisme.

Les jours passent. Les éléments de langage ont été distribués à toute l’équipe médicale. « Faut penser à l’après », « faut pas baisser les bras » (quelle ironie pour quelqu’un qui n’arrive plus à les lever), « faut marcher »,  » faut lutter », « faut rien lâcher ». Il faut, il faut, il faut. J’ai l’impression qu’ils parlent d’une guerre qui n’est pas la mienne.

Dermatopolymyosite : muscles qui se rétractent, corps qui se replie, petite chose recroquevillée sur le lit en position fœtale. Et la douleur, toujours là. Tentation de dormir. Tout le temps. Dans mon sommeil, je me déploie. Dans mon sommeil, la maladie n’existe plus, je n’ai plus mal.

Les jours passent. Les traitements aussi. Je remarche. De mieux en mieux puis comme avant ou presque. Mon monde s’élargit, je vais à la cafétéria de l’hôpital, sur la terrasse. Au loin, je vois la Défense, la Tour Montparnasse. Là-bas, la vie continue, ça court, ça crie, ça rit, ça boit des coups en terrasse. J’imagine leur journée, trop courte pour tout faire rentrer. A l’hôpital, c’est une petite vie, rythmée par les repas, les examens. Tout tourne autour de votre corps, vous n’êtes plus que ça, un appareil physiologique qui dysfonctionne, une machine à l’obsolescence programmée.

Puis, un jour vient la sortie, ou plutôt la liberté sous caution. J’ai décidé de la mener, cette guerre finalement, pas le choix. Avant, je parlais à Dieu, maintenant, je parle à ma maladie. Toujours aussi inefficace mais au moins ma maladie existe.

Tu veux jouer ? Jouons ! Tu veux danser ? Dansons ! Les yeux dans les yeux. J’apprends à te supporter, je t’observe, à l’affût des moindres signes. Je t’insulte aussi. Je te mets au défi. Je négocie. Je t’implore. On va finir par devenir un vieux couple, toi et moi. Je me demande même si je ne vais pas finir par t’aimer.

FLEABAG de Phoebe Waller-Bridge

Mon p’tit cœur palpite à l’idée de vous parler de Fleabag 🥳

Non ! J’ai dit non ! Ce n’est pas parce que tout le monde en parle que je vais regarder. Pourquoi ? Parce que c’est une série. Qui dit série dit engrenage, chronophage, nuits blanches, réveils douloureux où je ressemble à un lémurien boursouflé, « promis, ce soir je me couche tôt » et autres ennemis de mon capital sommeil. Sauf que Télérama est passé par là, avec une critique au cordeau que je vous fais courte : « Fleabag, une mécanique très méticuleuse à l’humour noir magistral », ou encore, « Fleabag manie, avec brio, désespoir et humour noir ». Mais, croyez-moi, le meilleur pitch est une répartie de l’héroïne qui résume tout : « toute ma vie, j’ai utilisé le sexe pour combler le vide flagrant dans mon cœur ». Youhouuuu, c’est plus un résumé, c’est un diagnostic. J’arriiiiive !

Avant de foncer tête baissée, comme à mon habitude, je googlelise quand même, histoire de voir la tête des protagonistes et l’ambiance visuelle. Je tombe sur une photo du personnage principal, magnifique trentenaire à l’élégance british, regard face caméra, Rimmel coulant sur les joues.

C’est parti !

Cette série vous donnerait presque envie d’avoir une vie de merde !

Bienvenue dans le quotidien de Fleabag, surnom d’une jeune londonienne, belle, drôle, naturelle, déjantée, bref… parfaite. Sa vie pourrait être un long fleuve tranquille. Mais (car sans mais, pas de série), il y a des failles que l’on découvre progressivement, ou plutôt des absences abyssales, celle de sa mère et, surtout, celle de sa meilleure amie. Et c’est là que l’expression « l’humour est la politesse du désespoir » de Chris Marker (si, si, c’est Wikipédia qui le dit) prend tout son sens. Car Fleabag est un bon petit soldat, luttant comme elle peut, avec ses armes, pour continuer à vivre, à trouver sa place entre une affreuse belle-mère (génialissime Olivia Colman), une sœur presque parfaite et un père dépassé par à peu près tous les événements de la vie.

Le meilleur de l’humour british !

Les puristes vous diront que rien n’égale les Monty Python, mais je ne suis pas puriste, et je n’aime pas les Monty Python.

Les cinq premières minutes sont assez déstabilisantes car, régulièrement, l’héroïne vous regarde et s’adresse directement à vous (le fameux 4e mur). Mais une fois que vous êtes dedans, impossible de décrocher ! C’est une corne d’abondance d’émotions, vous passez de l’hilarité à la tendresse, de l’humour trash à la tristesse.

C’est bouleversant, c’est prodigieux ! Fleabag est tout à la fois délicate, cash, élégante et inapte. Elle est surtout pudique. Pas la pudeur physique, non, la vraie, celle où, par politesse et par orgueil aussi un peu, on tait notre souffrance. Pour ne pas déranger, pour ne pas inquiéter, pour se convaincre soi-même qu’on va y arriver.

Elle ose tout, envoie valser à la fois le patriarcat et les féministes.

Ne passez pas à côté de cette série ! Douze épisodes de 25 minutes et je prends les paris que vous aurez envie d’avoir Fleabag comme meilleure amie.

C’est doux comme une plume et raide comme un alcool fort. C’est indispensable pour passer les fêtes 🥳.

Bonnes fêtes à tous !

LES GRATITUDES de Delphine de Vigan

J’ai des préjugés !

Il y a des écrivains qui me font fuir sans aucune raison objective, vu que je ne les ai jamais lus : Marc Levy, Anna Gavalda, Tatiana de Rosnay, Guillaume Musso et … Delphine de Vigan en font partie.

Pourquoi ? Parce que ce sont les auteurs les plus lus en France ? Parce qu’ils ont du succès ? Serait-ce donc pure jalousie de ma part ? 🤔

Peut-être 😈… ou pas. Le problème est qu’ils sont partout et qu’ils sont parfaits. Ils submergent les Fnac et les librairies, ils enchaînent les critiques élogieuses et ils vendent. À Noël, c’est l’idée cadeau qui vous évite de vous planter. Quand ma liseuse m’envoie des alertes sur « Les 10 meilleurs livres de l’année » ou autre liste de best-sellers, bim, ils sont dedans. Les rares fois où j’ai vu ou lu une interview d’eux, rien ne dépasse, ils sont charmants, sensibles, spirituels et légèrement tourmentés, comme s’ils avaient une blessure ancienne et secrète (mais n’insistez surtout pas ! Elle restera secrète, mais un peu visible quand même). Parfaits, vous dis-je ! Justement, peut-être un peu trop parfaits et consensuels.

Quand ma route croise celle de Delphine…

Vous ai-je déjà parlé de mes très chers amis, Céline et Laurent ? Après m’avoir poussé au suicide en m’offrant Glaise de Franck Bouysse, ils ne désespèrent pas et récidivent avec Les Gratitudes (la question qui va finir par s’imposer c’est : me veulent-ils du mal ?). Je suis taquine, car, grâce à eux, je vais enfin découvrir Delphine !

Je commence les deux premiers chapitres… et je DÉTESTE AVOIR RAISON 😭 ! Je laisse donc la place à ma jumelle maléfique pour la suite de cette chronique.

Ce livre m’a donné envie d’étrangler des chatons.

C’est Michka. Elle est vieille. Elle ne peut plus vivre seule dans son appartement. Elle n’a pas d’enfants naturels, mais elle a une fille de cœur : Marie. Michka est prête à partir, mais elle doit réaliser une dernière chose avant, comme un solde de tout compte.

C’est plein de bons sentiments, mielleux, doux, sucrés, qui vous culpabilisent bien. Hein, toi là, oui, toi 👉 !!! Quand as-tu dit merci pour la dernière fois ? Pas un merci quand on te tient la porte. Non ! Un vrai merci, un merci qui fait chialer quand tu le dis ou quand tu le reçois ! Tu sais que les gens vont mourir ? Dépêche-toi, ingrate !!!

Je sais que c’est facile de critiquer les bons sentiments mais merde, c’est facile aussi de les surexploiter !

On veut tous de la douceur, de l’amour, de la bienveillance et des crêpes au Nutella (même si ça fait mourir les orangs-outans), moi y compris, mais à ce stade, c’est l’overdose. J’ai l’impression de lire le livre d’un calino-thérapeute.

C’est pas grave, on va se refaire sur le style et l’histoire.

Eh ben non ! C’est propre, bien écrit, rien à dire. RIEN À DIRE 😱 ! Quant à l’histoire, c’est celle qu’on pressent. Aucune surprise, aucun étonnement !

C’est ce qu’on appelle un livre bien ficelé. Sauf que ça ne suffit pas. Un livre ne doit pas être bien ficelé, ni correct, ni efficace.

Je n’ai pas aimé Les Gratitudes. C’est exactement ce à quoi je m’attendais. Comme quoi, parfois les préjugés ont du bon.

LA JAVA DU DIABLE de Charles Trenet

Un jour le Diable fit une java
Qu’avait tout l’air d’une mazurka
Valse à trois temps, il n’savait pas
Ce qu’il venait d’composer là
Aussitôt la terre entière
Par cet air fut enchantée
Des dancings aux cimetières
Tout l’monde la chantait
On la dansait à petit pas
Et bien souvent aux heures des r’pas
Le Diable venait sur sa java
Frapper du pied dans les estomacs.

Des p’tits malheurs vite commencèrent
Car ce refrain de Lucifer
Planait partout, tout d’suite appris
Circonvenant bien les esprits
Vers la fin du mois d’décembre
Un député pris de court
À la tribune de la Chambre

Dit dans son discours :
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux trois, quatre,
C’est mon programme est-ce qu’il vous plaît ? »
À coups d’fusil on dut l’abattre
Il expira au deuxième couplet.

La salle Pleyel n’écoutait plus
Des grands concerts un seul lui plut
Celui où l’chef d’orchestre mêla
Sébastien Bach et la java
Ronde folle, ronde folle,
Brusquement un grand acteur
Au beau milieu de son rôle
Trahit son auteur…
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux, trois, quatre »,
Ah quelle pagaille dans le théâtre
Les spectateurs montèrent sur scène
L’oeil en fureur et le geste obscène.

Au-d’là des mers ce fut bien pire
Le mal gagna c’est trop affreux
Il lui fallait pour son empire
Jusqu’au pôle Nord et la Terre de Feu
Mais le plus terrible ravage
Fut dans l’monde des banquiers
Où la grande java sauvage
Fit des victimes par milliers.
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux, trois, quatre »,
Hurlaient New York et Chicago.
L’or se vendit au prix du plâtre
Et le cigare au prix du mégot.

Puis un jour tout d’vint tranquille
On n’entendit plus d’java
Dans les champs et dans les villes
Savez-vous pourquoi ?

Parce que le Diable s’aperçut
Qu’il n’touchait pas de droits d’auteur
Tout ça c’était d’l’argent d’foutu
Puisqu’il n’était même pas éditeur
Tout ça c’était d’l’argent d’foutu
Puisqu’il n’était même pas éditeur.

Allez, remportons notre musique
Et retournons en enfer.

POUSSIÈRE D’ÉTINCELLES & VERRES FUMÉS de Mehdi Masud

Un lapin pris dans les phares d’un 38 tonnes…

… Voilà à quoi je ressemble depuis que j’ai lu ce livre !

Et pourtant, les planètes n’étaient pas alignées ! Un petit éditeur me propose de choisir un ouvrage dans son catalogue. Aucun des titres ne me parlent, impossible de deviner ni le sujet, ni le style. Les auteurs, n’y pensons pas ; d’illustres inconnus de moi. Ça commence mal. Étant adepte du « y’a pas de fumée sans feu », s’ils ne sont pas connus, c’est qu’il y a une raison, non ? Bref, je cherche laborieusement sur quels critères je vais pouvoir faire mon choix. Foutu pour foutu, je prends le titre le plus long et le plus impénétrable. Ça tombe sur Mehdi !

Quelques jours après, je reçois l’ouvrage. Je déteste la couverture, heureusement, la tranche est mince (la tranche du livre, je précise). Au moins, ça ira vite ! Je commence, ce sont des nouvelles et j’ai horreur des nouvelles 😭. L’éventualité d’un karma pourri me traverse l’esprit avant que mon professionnalisme légendaire ne prenne le dessus.

Arrêtez tout ce que vous êtes en train de faire et LISEZ CE LIVRE !

Je doute que cette chronique réussisse à exprimer l’immense talent de l’auteur et le maelström d’émotions que j’ai ressenti à la lecture de son livre. J’imagine que ça doit être comme ça, d’assister à un miracle. Un miracle, qu’en plus, vous n’attendiez pas et qui n’en a que plus de puissance.

Plus que des nouvelles, ce sont des instantanés. Aucune logique ne les relie. Seul fil rouge : les récits écrits à la première personne du singulier, qui racontent des bouts d’autobiographie.

Ici, pas d’histoire, de début, milieu ou fin. Pas de héros à sauver. Juste des scènes, comme des Polaroïds pris sur le vif. Les personnages sont aussi différents que possible. Leur point commun ? L’absurdité du monde, dont ils tentent de s’accommoder comme ils peuvent. C’est ce qui les rend si attachants. Pas de bons, pas de méchants, pas de crétins. Rien que des gens qui mènent tous une lutte intérieure, chacun à leur façon. Sans grands discours, sans belles phrases à la con, juste avec l’égoïsme nécessaire pour vivre et prendre ce qu’il y a à prendre.

Mehdi’s style

Bon sang, c’est pas possible, c’est pas comme ça qu’on écrit ! On a envie de lui dire de revoir ses fondamentaux. De la structure, Mehdi, merde ! Et pourtant, ça fonctionne ! En trois phrases, vous êtes dans le Polaroïd ou plutôt vous vous prenez le flash en pleine gueule. C’est tour à tour drôle, jouissif, cruel, absurde, tendre. C’est génial ! Il est fort, très fort. Il maîtrise tellement qu’il peut tout se permettre. Il vous entraîne dans son rythme, ça fuse, ça jaillit, ça claque, ça secoue. C’est désabusé, mais ça file une énergie incroyable. Ça pourrait ressembler à du Houellebecq si ce n’était beaucoup mieux.

J’étais tellement à fond que j’ai même cru que les phrases en gras à chaque début de nouvelles, en formaient une autre, d’histoire. Genre, un secret que personne n’a vu, comme Bowie dans son dernier album, et que j’allais être seule à découvrir. Ben non, ou peut-être que si, après tout. 

Mais pourquoi est-il si peu connu ? Qu’on lui file le Goncourt, que tous les critiques littéraires se prosternent devant lui, qu’il soit l’invité d’honneur des fêtes parisiennes les plus décadentes, que sais-je ! Et par la même occasion, qu’on invite l’éditeur qui a découvert cette pépite !

Bon, là, si je vous ai pas donné envie de lire ce livre, j’y arriverai jamais. Mais une dernière chose : je lis pour vivre plus grand, pour ressentir des choses qui sont rares dans la vraie vie. C’est pour ce genre de livres que je lis.

C’est bientôt Noël, lisez-le, offrez-le ! Vous ne trouverez pas de cadeau à meilleur rapport qualité/prix (je précise que cette chronique est indépendante et non rétribuée, des fois que vous pensiez que je touche un pourcentage 😁).

Forcément, « Poussière d’étincelles & Verres fumés » ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval mais ce n’est pas insurmontable non plus. Vous pouvez le commander chez votre libraire ou via le site de l’éditeur http://www.crispation-editions.fr

Ah, au fait, j’ai jamais lu Cioran 😭😱.

L’HORLOGE de Charles Baudelaire

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit :  « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

PROPRIÉTÉ PRIVÉE de Julia Deck

François avait dit que c’était drôle…

… Et tout ce que dit François est parole d’évangile. De plus, j’ai trouvé Julia Deck charmante lors de son passage à La Grande Librairie, un brin caustique, des yeux rieurs, n’en faisant pas trop. Elle parlait de son livre de façon simple, avec un mélange d’assurance et de retenue des gens qui se plient à la promo mais dont ce n’est pas la tasse de thé. Son sujet se prêtait parfaitement à la satire : un couple de bobos parisiens qui se rêve propriétaire, qui plus est, dans une résidence écologique dernier cri alliant proximité de la nature et des commodités.

On notera que le bobo parisien est la cible de choix de l’époque, l’ennemi commun, l’insulte suprême de tous ceux qui ont des griefs sur tout et n’importe quoi mais ne savent pas trop qui incriminer, « c’est la faute aux bobos ». C’est dit d’une façon tellement définitive que ça doit bien être vrai. Ça me fait toujours un peu mal. J’avoue que je les aime bien les bobos, au moins ils n’avancent pas masqué… et puis j’en suis une et de la pire espèce 😱!

Bref, ça fleurait la caricature mais plutôt maline et subtile sur fond de réalisme. Je me suis laissée tenter.

Quand la mayonnaise veut pas monter…

Y’a tout les ingrédients, vous avez suivi la recette à la lettre, fait tout comme c’était marqué… mais ça veut pas prendre.

Là, c’est pareil ! Julia écrit bien, c’est mordant à souhait, pas de palabres, elle rentre tout de suite dans le vif du sujet qu’elle déroule avec maîtrise. Ça se lit agréablement et rapidement car le récit est court.

Alors quoi ?

Déjà, je n’ai ressenti aucune attirance pour les personnages. Le couple principal est totalement atone, cohabitant, sans envie, ni projet, ni désir, si ce n’est aspirer au calme (cela dit, au moment où je l’écris, je me dis que le calme peut être un projet de vie totalement honorable…. mais ce n’est pas encore le mien).

Ensuite, la satire est un peu légère, tout est survolé et tout est attendu. Julia se limite à planter le décor et les personnages. Elle installe un minimum d’interactions pour bien faire comprendre que « l’enfer, c’est les autres » mais les situations sont assez convenues, entre travaux, fêtes et vide-greniers et souvent expédiées. Finalement la caricature n’est pas si subtile que ça.

Enfin, je reconnais qu’il y a bien un embryon d’intrigue, genre thriller. J’avoue que je suis totalement passée à côté. Franchement, je n’ai compris ni en quoi les voisins étaient démoniaques et machiavéliques (chiants tout au plus), ni l’utilité d’une telle histoire dans l’histoire puisque de toutes façons tout est laissé en suspens.

Je n’ai pas détesté… je n’ai pas aimé. C’est un livre que j’ai lu rapidement et que j’oublierai tout aussi rapidement. Dommage car Julia a un vrai style qui pourrait donner des pépites.

LA MAISON de Emma Becker

Ce livre n’est pas un bonbon.

Dans ma dernière chronique je vous parlais de livres qui étaient comme des bonbons, doux, agréables et sucrés.

Et puis il y en a d’autres. Qui picotent, râpent la langue, font grimacer.

La Maison en fait partie.

C’est un récit qu’on n’attend pas, qui va à contre-courant de la pensée dominante de l’époque, et qui dérange. Pourtant, ça parle de choses qui existent, qui sont vraies, pas d’une vérité absolue mais tout du moins réelles. On fait quoi face à une réalité qui ne correspond pas à notre schéma de pensée ? On réfute ? On oublie ? On fuit ?

La Maison d’Emma Becker

Une femme décide de se prostituer, le revendique, l’assume, en retire même des plaisirs et des moments de bonheur. Ça chatouille hein ?

Si, encore, il s’agissait d’une femme lambda, personnage imaginaire tout droit sortie du cerveau d’Emma… ou à la limite (mais vraiment extrême limite) d’une femme qu’elle a rencontrée et dont elle raconte l’histoire. On pourrait mettre le récit à distance, le balayer d’un revers de main : « c’est totalement inventé, c’est l’exception qui confirme la règle, c’est une nymphomane, elle fait genre mais elle est profondément malheureuse… ». Et on replongerait nos mains allègrement dans le paquet de bonbons avec la satisfaction que rien ne peut troubler nos convictions.

Mais non ! C’est d’elle dont elle parle ! Pas de mise à distance possible, pas de dédain à opposer, parce qu’en plus, elle a de la répartie, Emma ! Elle est là, à vous regarder droit dans les yeux : « c’est mon histoire, c’est mon choix et je ne suis pas la seule ».

La première fois que je l’ai vue c’était à La Grande Librairie (bon sang, je devrais me faire payer tellement je fais de pub à cette émission). Et, croyez-moi, Emma a picoté tous les invités, hommes et femmes. Et c’est parti pour une série de réactions empruntées : « oui, le livre est vraiment intéressant mais attention à ne pas glorifier la prostitution », « je suis un peu dérangée quand même ». Comme si ce livre était forcément plus qu’un témoignage et légitimait toutes formes de prostitution, la recommandait comme une voie royale. Allez zou ! Cursus en 5 ans chez Sup de Pute, c’est l’assurance d’une carrière d’avenir !

Parce que c’est bien connu, une pute, ça doit être exclusivement une victime, faut quand même flatter un minimum notre moralité, nos valeurs. OK, c’est une pute mais elle n’a pas le choix, on la force. Elle attend d’être sauvée.

Mais une pute qui n’attend rien, ça met méchamment à mal nos certitudes, nos batailles, les avancées de la condition féminine passées et à venir. Et si la véritable avancée c’était la liberté ? Liberté pour les femmes de disposer de leur corps sans être jugée y compris par leurs sœurs ? Liberté de se défaire des règles et injonctions du patriarcat sans tomber dans celles des féministes ? Liberté d’adhérer à un récit sans le transformer en dogme ?

Et le livre, dans tout ça ?

Il est surprenant à plusieurs égards :

  • le sujet. La figure de la prostituée est assez fréquente en littérature. Les classiques mettent en scène soit, les courtisanes qui utilisent leur corps comme moyen d’obtenir un peu de pouvoir dans un monde où il faut être un homme, de préférence bien né (spoiler, ça se termine mal, car, plus la courtisane vieillit plus elle perd de son pouvoir), soit l’asphalteuse, pauvre fille des rues, qui naît dans la merde et meurt dans la merde. La Maison raconte un lieu, une ambiance, des portraits de filles et de clients. Elle parle de désir féminin, d’envie et d’habitude. Elle décrit surtout la complicité, l’entraide qu’il peut y avoir entre ces femmes avec toujours une pudeur et une élégance en filigrane.
  • le style. Emma est une jongleuse. Elle peut écrire comme on converserait, alternant tensions, fulgurances, rires et réflexions. Elle peut écrire des portraits de filles qui sont sublimes de simplicité et de tendresse. Mais toujours avec justesse et clarté.
  • et l’humour ! Emma est drôle, merde, ne boudons pas notre plaisir !

Lisez-le, ça picote mais ça fait pas mourir.

Bonne semaine à tous !

Photo Andrew Kovalev

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