IMAGO de Philippe Sarr

IMAGO ? Ça veut dire quoi ?

David Laurençon, éditeur de son état, m’envoie un livre il y a deux mois. Je ne le connais quasiment pas (je parle de David, pas du bouquin, que je ne connais pas non plus d’ailleurs) mais j’en ai déjà une image d’éditeur exigeant et barré. On est en juillet, j’ai été confinée un mois et demi de plus que tout le monde. Autant vous dire que j’ai envie de tout, sauf de lire. Ça attendra.

Ça a attendu fin août. Je regarde la couverture, le titre, l’auteur. Imago de Philippe Sarr. Imago ? Ça me fait penser à Vertigo de Hitchcock. Ça existe comme mot, ça ? Ça veut dire quoi ? Obligée d’ouvrir le dico pour le titre, ça commence bien ! Allez, zou ! Google ! En biologie, imago c’est le stade final d’un individu dont l’évolution se déroule en plusieurs phases. C’est donc censé être la dernière étape, le point culminant, la version la plus aboutie d’un être vivant. D’un point de vue psychanalytique l’imago c’est une sorte d’état absolu, d’idéal. J’apprends même qu’il y a des thérapies de couple Imago qui, je cite, libèrent la joie chez les couples. Youhouuuu ! Qu’on m’apporte popcorns, coca et lunettes 3D, j’arriiiiiive !

C’est pas des popcorns que j’aurais dû prendre…

On dit souvent qu’un écrivain doit nous emmener quelque part. Là, c’est sûr que Philippe vous emmène quelque part et pas en Monospace version père de famille, plutôt en Hyperloop façon Elon Musk sous coke (pléonasme). Parfois, on a juste envie de lui dire : « Attends deux secondes. Est-ce que tu peux aller un tout petit peu moins vite s’il te plaît. Hein ? On va faire une pause, respirer, profiter du paysage. On n’est pas bien là ? Et puis on repartira gentiment ». Ben non, Philippe, c’est pas du genre à faire des pauses et à repartir gentiment. Il fonce. Tu t’adaptes à son rythme ou t’es éjecté du manège.

😤😤😤 Ok tu veux la jouer comme ça ? Et ben on va le décoder ton Imago !

Deux récits parallèles se font écho.

La réalité met en scène Jad, agent immobilier et écrivain. Jad fume (aucune importance mais j’aime bien les gens qui fument). Jad est malade, envahi par un virus qui lui bouffe le cerveau. Or, Jad a des choses à finir.

L’imaginaire. On plonge dans un monde d’autant plus perturbant qu’il nous semble très proche. Dans cette fausse réalité, l’auteur convoque tout son univers personnel : ses références littéraires, ses démons, ses peurs et ses fantasmes.

Plus on avance plus les récits s’entremêlent. Réalité ? Imaginaire ? Et si c’était ça notre imago ? Une fusion des deux ?

Philippe est fort et courageux.

Fort, car son écriture est multiple. Il est capable de vous immerger dans un quotidien terre à terre de vendeur d’appartements : les visites, les collègues, les déjeuners. Il réussit à rendre de façon presque palpable, une atmosphère, des lieux, des personnes. Puis, son écriture se libère des contingences matérielles, s’amplifie et vous entraîne dans son univers… ou vous force, c’est selon.

Courageux, car il en faut, du courage, pour écrire ainsi. Il expose tout, boutique et arrière boutique. Tout doit disparaître !

Sauf qu’il m’a perdue. Je tenais bon, pourtant. Certes, je soufflais comme un veau mais je maintenais mon allure. À la fin, j’ai lâché les élastiques. Il y avait trop de monde(s) dans sa tête pour la pragmatique que je suis.

Si vous aimez les histoires bien structurées, un début, un milieu et une fin : n’y allez pas.

Si vous êtes prêt à partir à la recherche de votre imago : foncez.

C’est simple, c’est chez Sans crispation éditions et il vous suffit de cliquer ici !

ANATOMIE DE L’AMANT DE MA FEMME de Raphaël Rupert

Comment ça, le confinement est terminé ? Vous êtes sûrs ?

Fin août. Je traine dans les allées d’une librairie. Pas vraiment motivée. Rien ne me tente. Je jauge et juge uniquement les titres et les couvertures ; lire le résumé est un trop gros effort. Il faut dire que le confinement est passé par là. Il m’a totalement abrutie. Comme si on me plongeait violemment dans un épisode de The Twilight Zone, sans texte et sans scénario (la vie quoi 🤪). Le bazar tellement improbable, ahurissant, que j’en suis restée hébétée avec une incapacité totale à réagir et à me concentrer. Autant vous dire que la lecture ne faisait pas partie de mes activités, lesquelles se résumaient à regarder alternativement BFM et des vidéos de chatons.

Les pires choses ayant une fin, je me réveille au monde progressivement (un réveil étalé sur 5 mois, on est sur de la bonne progressivité 👌) et je cherche un livre pour m’y accompagner. J’ai l’embarras du choix, encore faut-il que je sache ce dont j’ai envie. Soit un truc bien violent genre réveil trompette comme à l’armée. Soit un réveil tout doux, tout délicat. Ou alors, intello et exigeant, le genre qui vous vrille le cerveau. Ou enfin, un livre qui la ramène pas, drôle et simple. J’en étais là de mes réflexions, louchant quand même très largement sur le drôle et simple, quand apparaît LE TITRE.

Un titre plein de promesses…

« Anatomie de l’amant de ma femme ». Bon sang, tout est dit ! Le titre = le Pitch ! C’est ça qu’il me faut ! Rien que de lire la couverture j’en suis à un tiers du bouquin. Parfait !

Ce titre en dit long, sur le sujet bien sûr mais surtout sur la tonalité et le style. Je m’explique. C’est un titre factuel, minimaliste, neutre presque rigoriste. Ça pourrait être l’en-tête d’un traité scientifique. Il ne traduit pas la colère, la jalousie, l’abattement légitimes du mari, mais plutôt sa curiosité, sa réflexion, son observation. L’amant considéré comme sujet d’étude par le mari !

Vous le sentez l’humour sous-jacent ? Moi, oui !

Ce n’est pas tant « Ciel ! ma femme a un amant ! 😱 » que « Ciel ! Ma femme a un amant qui en a une grosse ». Je suis cocufié, certes, mais par quelqu’un de bien foutu ou du moins bien pourvu. 

Banco, c’est parti !

… non tenues 😩

Le héros, architecte de son état, est en pleine reconversion professionnelle. Il veut devenir écrivain. Malheureusement l’inspiration ne se convoque pas. Il va l’apprendre à ses dépends. En la cherchant, il découvre que sa femme a un amant.

Ça démarre plutôt pas mal. Une narration légère, drôle, hilarante même, avec quelques touches d’érudition saupoudrées deci-delà. Je ris et j’apprends. Jusque là tout va bien. Sauf que ça ne dure pas. Le récit commence à être interrompu régulièrement par des réflexions philosophico-existentielles totalement foutraques, un galimatias auquel je ne comprends RIEN. La seule chose qui me fait tenir c’est l’humour qu’il distille régulièrement. À chaque fois je me dis : « Yallah, c’est bon, ça redémarre ». Ben non, c’est un spasme… Et c’est reparti dans tous les sens sur la vie, la création littéraire, le métier d’architecte totalement stérile, la frontière entre imaginaire et réalité… Quel dommage d’avoir des saillies aussi drôles pour ensuite retomber sur des monologues aussi chiants ! Et je vous épargne la fin (si, si).

C’est peut-être moi qui suis totalement passée à côté. Mais tout n’est pas perdu ! Je commence à retrouver mon envie de lire… et d’écrire.

A très vite donc pour une nouvelle chronique !

VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS de Victor Hugo

Je ne songeais pas à Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

J’étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son oeil semblait dire:  » Après ? « 

La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J’allais ; j’écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans et l’air morose ;
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure,
Et mit, d’un air ingénu,
Son petit pied dans l’eau pure
Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu’elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
 » Soit ; n’y pensons plus !  » dit-elle.
Depuis, j’y pense toujours.

LES FABLES DE LA FONTANEL de Sophie Fontanel

Sophie Fontanel,

Une charmante donzelle,

A décidé, quelle aubaine,

D’imiter Jean de La Fontaine.

Car, pour tout brillant homme qu’il fut, 

Il n’avait pas exploré le cul.

Elle se chargea de cette mission

Qui ne se limitait pas qu’au fion.

Car c’est en sondant l’âme humaine

Qu’on y mesure toute sa peine.

Et de l’âme au sexe 

Il n’y a souvent qu’un prétexte.

Elle prit donc sa plus belle plume

Pour écrire des histoires de lune.

Astre attirant toutes les convoitises

Qui nous fait faire bien des bêtises.

Ce sujet léger s’il en est,

Qui occupe toutes nos pensées,

Peut s’avérer bien profond

Et nous rendre même complètement con. 

Voici donc la petite Sophie

Qui nous narre sa philosophie

Et avec quelle énergie !

Quel plaisir de la lire !

Quel plaisir de rire !

Ça jaillit, ça fuse et nous amuse.

Et puis, même si on s’en défend,

Même si on trouve ça agaçant,

Ça parle un peu beaucoup de nous,

Timide, complexé ou plein de bagout.

À la fin, chacun sa morale

Et attention, ça peut faire mal !

Mais peu importe nos défauts,

Peu importe qu’on ne soit pas les plus beaux,

Sophie nous encourage à être et surtout à écrire

Et on ne peut que l’applaudir.

Ce livre lui ressemble,

Il est drôle et il rassemble.

OPEN BAR de Fabcaro

Team Fabrice Caro ou Team Fabcaro ?

Je vous rassure, il s’agit de la même personne. Fabcaro c’est le diminutif qu’il utilise pour signer ses BD, réservant son nom d’état civil pour ses romans.

Je l’ai découvert il y a deux ans grâce au roman Le Discours. Un livre hilarant qui m’a valu une honte mémorable lors d’un voyage en train. Imaginez un livre où vous ne pouvez vous empêcher de rire sans discontinuer, du début jusqu’à la fin. Ça fait un bien fou ! Ça devrait être remboursé par la sécurité sociale.

Je me renseigne donc sur ce monsieur et j’apprends qu’il est surtout connu pour ses bandes dessinées, notamment une qui a eu un grand succès : Zaï, Zaï, Zaï, Zaï.

Ne voulant pas perdre une occasion de rire, je fonce chez mon libraire pour acheter l’ouvrage. Énorme déception ! Non pas sur le sujet – une critique de notre société –, mais sur le traitement, l’humour totalement absurde. Je ne peux pas nier qu’il vise juste, il appuie là où ça fait mal. Non seulement sa vision est fulgurante mais son style aussi ; en trois dessins il vous campe une situation et son ridicule. Diablement intelligent et brillant… Mais trop absurde pour moi. Je suis restée à distance, esquissant juste des sourires gênés, comme quand on veut faire partie d’un groupe, qu’on se force à rire de tout, qu’on veut faire genre « Oui, oui, moi aussi je trouve ça désopilant, quel génie ce mec !!! ».

Je sais très bien le faire : étudiante, j’ai fait croire à des tas de gens que j’adoooorais Raymond Devos, parce que tout le monde encense Raymond Devos. Alors que je HAIS Raymond Devos, ses jeux de mots pourris sur lesquels il insiste bien lourdement au cas où vous n’auriez pas compris. C’est chiant, pas drôle… mais ça ne se dit pas !!!

Mais je m’égare. J’ai donc rendu mon verdict : je suis fan des romans de Fabrice Caro… beaucoup moins des BD de Fabcaro.

Y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !

Mon verdict a été confirmé par la lecture de son tout premier roman Figurec. Un livre drôle, fantasque et qui, une fois encore, sous une forme légère, est bien plus profond qu’il n’y parait. J’ai adoré.

Je n’avais donc aucune raison de me replonger dans une de ses BD, j’avais tranché, il n’y avait pas à y revenir. C’était sans compter sur ma voisine, qui, un jour, m’offre Open Bar. Je te le donne en mille, Émile, une BD de Fabcaro 😫. On l’applaudit bien fort !!!

Je la remercie « Comment t’as deviné ? J’adoooore Fabcaro ! ». Je rentre chez moi en maugréant, « bordel, je vais être obligée de la lire 😤 ».

C’est génial, j’ai adoré ! Pourtant, c’est toujours une critique de la société, c’est toujours de l’humour absurde. Je ne sais pas ce qui a changé… Peut-être moi ? Mais ça m’a déclenché de vrais éclats de rire, spontanés et irrépressibles. Et c’est bon !

C’est un recueil de situations quotidiennes qui balaie plein de sujets de société, de l’écologie à la politique en passant par l’éducation ou le tourisme, et j’en passe. Tout le monde en prend pour son grade, surtout moi 🥶. Oui, je dois avouer que je me suis bien reconnue, et plusieurs fois, même ! Entre les grandes tirades sur l’éducation des mioches ou encore les restaurants tellement snobs que leur carte est incompréhensible (mais je ne dis rien, surtout. Je reste imperturbable, des fois que je sois la seule conne à ne rien comprendre), j’avais un chouïa l’impression que cette BD parlait de ma vie.

Car c’est un éventail de nos tares, de nos contradictions et de notre bêtise aussi. Il fait mouche à chaque fois. C’est drôle, jouissif, percutant, corrosif. Ça m’a même donné envie de relire Zaï, Zaï, Zaï, Zaï, c’est vous dire !

Y’a pas à dire, qu’il s’appelle Fabrice Caro ou Fabcaro, ce mec est brillant !

LA LORELEY de Guillaume Apollinaire

À Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

LA PROSE DU TRANSSIBÉRIEN ET DE LA PETITE JEHANNE DE FRANCE poème de Blaise Cendrars, couleurs de Sonia Delaunay

La probabilité que je tombe sur ce livre était quasi nulle.

Mais c’est sans compter sur les hasards de la vie… et la merveilleuse programmation d’Arte !

L’émission « Au fil des enchères » raconte l’histoire d’un objet. D’où vient-il ? Quel est son parcours ? Pourquoi déchaîne-t-il les passions dans une salle des ventes ? Bref, comment en est-on arrivé là ma pov’dame ?

On se retrouve lors de la vente de la bibliothèque de Pierre Bergé. Un livre attise toutes les convoitises. C’est un recueil de poèmes de Blaise Cendrars. Jusque là, pas de quoi faire un AVC. Je vais à la Fnac et moi aussi je l’ai dans ma bibliothèque.

Sauf que la caméra s’approche, tourne autour et ça ne ressemble pas du tout aux livres de la Fnac.

Ça ressemble à un vieux carnet jauni, épais, qui se ferme par un bouton pression. On sent une certaine fragilité, pas le genre de bouquin qui va se bonifier au gré des prises en main. Mieux vaut le manier avec délicatesse. Sur la tranche, ce ne sont pas des pages mais des feuillets repliés. Sur la couverture, aucune inscription, ni titre, ni auteur, juste des aplats de couleur. De loin, dans le brouillard, on pourrait penser à un agenda Desigual 😱.

En plus, il vaut un rein. C’est quoi ce bordel ?

Où je découvre l’histoire de ce livre…

… et c’est passionnant !

1913. Un poète inconnu, Blaise Cendrars, rencontre un couple de peintre à la renommée déjà installée, les Delaunay. Sonia adore son poème « La prose du Transsibérien » et souhaite l’illustrer, voire un peu plus. En effet, leur projet est ambitieux : inaugurer un langage nouveau où le texte et l’image se répondraient, se mêleraient jusqu’à fusionner. Leur imagination déborde. Le poème parle de voyage ? Pourquoi ne pas faire un dépliant à la manière des cartes topographiques ? La destination est Paris ? Tout sera abstrait, sauf une petite Tour Eiffel, seul élément figuratif. Déplié, le livre fera deux mètres. Pourquoi ne pas l’éditer à 150 exemplaires qui, mis bout à bout, feront la hauteur de la Tour Eiffel ? Tout est pensé, tout est vecteur : la typographie, la couleur, la mise en page. Ce livre sera une œuvre d’art, absolue, moderne, le premier poème simultané. Idée géniale…

… mais qui coûte cher. Il nécessite des matières précieuses comme le parchemin, le papier japon, des techniques authentiques telles l’aquarelle, le pochoir, et requiert une fabrication complexe.

Qu’à cela ne tienne, Blaise et Sonia lancent une souscription pour le financer (première cagnotte Leetchi ever 😉). Échec total ! Finalement, on commencera par 70 exemplaires, le reste sera édité plus tard. La Tour Eiffel attendra !

La première guerre mondiale mettra brutalement fin au projet.

Y’a tout plein de choses dans ce livre : de la poésie, de la peinture, de l’histoire, des voyages, de l’amour…

Autant vous dire qu’à ce stade de l’histoire, je suis comme une dingue. JE DOIS lire ce livre. Je fonce sur le site de la Fnac qui me donne le choix entre une version à 650€ et une autre, certes plus basique, à 4€. Contre toute attente, j’opte pour celle à 4€.

C’est l’histoire d’un voyage. On y parle de New-York, Moscou, la Sibérie, Berlin, on y parle même de la Patagonie. Et enfin, Paris, destination finale, ville éternelle et féconde, comme un refuge, une délivrance. C’est l’histoire d’un jeune homme qui rencontre une petite prostituée. C’est le mouvement du train, les gares qu’il traverse, la violence et la puissance de la machine. Ce sont les odeurs, les bruits, les couleurs. Ce sont les rencontres. C’est la guerre. C’est le monde qui change et qui défile à toute allure. C’est la vie qui passe.

Cendrars parle de ce monde qui rugit et menace d’exploser, des petites gens qui perdront quoiqu’il arrive. Il y a de la mélancolie, mais aussi du merveilleux, du féérique, de la magie.

Ce poème ne ressemble à aucun autre, ce livre non plus.

Il n’aura aucun succès à sa sortie, trop bizarre, trop inclassable (c’est un livre ? Un poème ? Un tableau ?), trop moderne. Ce n’est que bien des années plus tard que ce livre-objet sera reconnu comme un chef-d’œuvre.

L’ÉVADÉ de Boris Vian

Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler les pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de rire aux assassins
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

L’ÉTRANGER de Albert Camus

Les plus belles rencontres commencent parfois par des rendez-vous manqués.

La première fois que je l’ai lu, j’ai détesté. Comme si on m’avait volée sur la marchandise. J’en attendais tellement. Trop ? J’imaginais déjà ce que j’allais lire. L’histoire, l’ambiance, les messages cachés. Avec le recul, je ne pouvais être que déçue. Forcément.

Je voulais tellement aimer Camus que je suis passée totalement à côté.

Trop simple, trop basique, trop facile, trop écrasé de chaleur. Et ce titre ? Mais c’est qui l’étranger ? Et pourquoi ?

Comme quand vous attendez trop de quelque chose ou quelqu’un. Vous imaginez la rencontre, prévoyez tout, anticipez. Vous savez exactement ce qui va être dit, fait, tout ce qui va se passer. Et rien ne se passe comme prévu. Alors, vous ne raisonnez plus, c’est la déception, telle une vague violente, qui emporte tout sur son passage.

Vous restez là, comme une imbécile qui a voulu trop forcer, imposer son histoire sans laisser de place à l’histoire de l’autre. 

J’ai détesté Camus, lui en ai voulu, comme une promesse secrète qu’il m’avait faite et qu’il n’a pas tenue. Je l’ai maudit, banni, évité, relégué dans les oubliettes de mon panthéon alors même que je lui destinais la première place.

Puis, au bout de quelques années, la curiosité et l’envie sont revenues, doucement. Je me suis décidée à relire L’Étranger.

Ne rien attendre, c’est peut-être le secret.

Ça n’a pas été une révélation, un éblouissement, un choc. Non, juste une évidence. Quelque chose de doux, de limpide, comme le soleil qui vous enveloppe de sa chaleur. Enfin, ça me parlait ! Enfin, je comprenais Meursault ! Cet homme que j’abhorrais lors de ma première lecture, que je trouvais lâche, indifférent, d’un détachement à la limite du demeuré, je l’ai enfin atteint.

C’est lui l’étranger, étranger au monde, à sa propre vie. Certains disent qu’il refuse de faire semblant. Refuser c’est déjà agir, se révolter. Non, il ne refuse pas, il ne sait pas faire semblant, il n’en éprouve ni besoin, ni envie, ça ne l’effleure même pas. Il est. Et ce qu’il est nous est incompréhensible car trop singulier, trop absolu, trop dérangeant. Alors, il faut détruire cet être impie qui menace notre vérité. La sienne risque de nous consumer.

Une femme lui propose le mariage, il ne l’aime pas. À la question évidente que tout le monde poserait, « pourquoi ? », il oppose la question « pourquoi pas ? ».

Le style est dépouillé, le récit minimaliste. Meursault est le narrateur. Il raconte son histoire, sans affect, sans fioritures, sans envie de vous convaincre. Vous la lirez… ou pas.

Je me suis trompée de bout en bout. Ce livre n’est pas simple, ce livre n’est pas vide.

Ce livre contient le monde.

LE TEMPS DES CERISES de Jean-Baptiste Clément et Antoine Renard

Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles
Cerises d’amour aux robes vermeilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang
Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant

Quand vous en serez au temps des cerises
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Evitez les belles
Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour
Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des peines d’amour

J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte
Et Dame Fortune, en m’étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur

Mouloudji et Nana Mouskouri – 1977

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