ANEANTIR de Michel Houellebecq

Quel drôle de livre que celui-là.

C’est mon deuxième livre de Houellebecq donc je suis loin d’être une spécialiste.

Mais : un premier tirage de 300 000 exemplaires + un joli objet (relié, à la couverture cartonnée, au format atypique avec un marque page rouge) + un des livres les plus attendus en France ET en Europe + une seule interview accordée + un plan de lancement digne du dernier iPhone + une fuite sur le net façon Panama Papers = je m’attends à du lourd.

C’est parti !

Ça se passe en France en 2027 en pleine campagne présidentielle. Ça commence comme un thriller. De mystérieuses vidéos essaiment sur le net. Hétérogènes, étranges, inquiétantes. Les Renseignements sont sur le coup. Ça pourrait empirer. Spoiler : ça va empirer. Comme il faut bien personnifier l’action côté « pouvoir », c’est sur Paul Raison que ça tombe, un conseiller de l’ombre comme il en pullule dans les arcanes du gouvernement. Pas n’importe lequel non plus, c’est un proche confident du ministre de l’économie Bruno Juge. Paul Raison a une certaine épaisseur ou du moins Michel va lui en donner en nous immiscant dans sa vie.

C’est un livre parallèle.

Il y en a plusieurs.

Dans le récit d’abord. Un parallèle entre des évènements terroristes mondiaux et une histoire intime, humaine, l’histoire d’une vie. Le chaos du monde et le chaos d’une vie.

Dans le rythme ensuite. Un parallèle entre réalité et rêves assez déroutant. J’ai absolument rien capté aux rêves 🤪. Heureusement pour moi, il y a plus de réalité que de rêves.

Tout cela est juxtaposé sans vraie rencontre, avec des liens un peu surfaits, artificiels.

Et donc ?

C’est un roman qui accroche. On le commence, on le finit. On veut savoir comment la grande et la petite histoire vont se terminer. On veut savoir si le monde et Paul vont être sauvés.

Le style est addictif, un mélange efficace de réalisme, de cynisme détaché et d’humour mais pas que. Il y a de la tendresse, beaucoup même, de la mélancolie et une recherche d’apaisement.

L’idée c’est qu’à force de se perdre dans le monde, on en a oublié l’essentiel, la sphère intime, source de rédemption et de salut. Michel vieillit, Michel s’assagit, Michel devient comme tout le monde.

C’est mystérieux l’alchimie d’un livre. Dans celui-ci, il y a plein d’ingrédients et le chef pour avoir un plat 3 étoiles. Au final, on se retrouve dans une bonne brasserie. C’est bon, de qualité, mais classique.

Je n’ai pas perdu mon temps quand même !

Tout d’abord, à tous ceux qui voient Michel comme un être éthéré et hors sol, sachez :

  • qu’il connaît parfaitement le métro parisien (soit il le pratique soit il a fait d’énormes recherches sur le sujet 🤪).
  • qu’il ferait un redoutable agent immobilier (à 2 doigts de m’installer à Bercy après avoir lu son livre).

Et j’ai gardé le meilleur pour la fin !

Saviez-vous qu’on pouvait faire des choses avec urbanité ? Je répète : avec ur-ba-ni-té ???

« Paul sourit avec urbanité », « … il fut d’ailleurs traité avec une urbanité parfaite » 😵‍💫.

Je me suis d’abord dit que Michel en avait tellement plus rien à foutre de rien qu’il se mettait à inventer des expressions. Puis j’ai vérifié. Bon sang, ça existe 😱!

J’ai vécu tout ce temps sans le savoir.

Je vous souhaite une bonne lecture, avec urbanité !

LA PORTEUSE DE PAIN de Xavier de Montépin

Chronique pour les gens d’un certain âge.

Eh oui. Quand on est obligé de faire des recherches sur le site de l’INA, c’est qu’on n’a pas été élevé avec les Pokémon. Forcément.

Pourquoi La Porteuse de pain ? C’est un des programmes télé qui a marqué mon enfance (avec Chéri Bibi, Vidocq ou encore Les Saintes Chéries).

Je me souviens le regarder le midi, chez mes grand-parents, avant le journal de 13H sur Antenne 2.

Si j’en crois mes recherches sur internet, j’ai la mémoire qui flanche, vu qu’à priori, La Porteuse de pain n’a JAMAIS été diffusée ni sur Antenne 2, ni à cet horaire. C’est vous dire si cette chronique est sujette à caution.

Toujours est-il qu’il m’a fortement marquée. J’adorais. Je me souviens avoir frémi de peur, pleuré pour cette pauvre Jeanne Fortier qui avait vraiment un karma de merde. En y repensant, avoir la scoumoune à ce point, ça tient du projet de vie ! Une scène, en particulier, m’a terrorisée. La brave porteuse de pain marche dans la rue, un échafaudage s’écroule, l’engloutit et manque de la tuer. C’était presque un plaisir sadique de regarder ce feuilleton. Qu’est-ce qui va encore lui arriver à cette malheureuse ? Mais avec la certitude apaisante que le bien finirait par triompher. Quelle belle époque, binaire et simple !

En creusant, j’apprends qu’à l’origine était un livre. D’un certain Xavier de Montépin. Banco pour le bouquin !

La Porteuse de pain de Xavier.

C’est un roman-feuilleton qui est paru dans le Petit Journal à partir de 1884.

La petite histoire, c’est qu’il a connu un succès populaire immédiat et a fait l’objet de plusieurs adaptations au théâtre, puis plus tard au cinéma (dans les années 30 avec Fernandel et en 1963 avec Suzanne Flon, Philippe Noiret et Jean Rochefort, excusez du peu !)… et enfin à la télé avec ma fameuse série, qui a également une distribution assez whaouuu à faire briller les mirettes, en tous cas les miennes (Carole Laure, Bernard Giraudeau, Philippe Léotard, Sim et Jacques Monod, bon sang JACQUES MONOD ! Si vous ne connaissez pas son nom, vous connaissez forcément son visage).

L’histoire tout court c’est Jeanne Fortier, jeune veuve avec 2 enfants (🎻🎻🎻) qui va être injustement accusée de meurtre. Evidément qu’elle est innocente, Jeanne ! C’est une machination du vrai coupable, le méchant Jacques Garaud. Jeanne est condamnée aux travaux forcés pendant que Garaud change de nom et fait fortune aux USA. 20 ans plus tard, Garaud revient en France et Jeanne s’évade (comme par hasard 🧐). Elle change d’identité, devient porteuse de pain et va tout faire pour retrouver ses enfants et se venger. Tadaaaaaam.

Parfois, il faut rester sur ses souvenirs

Le roman-feuilleton, ça doit dépoter et faire revenir le lecteur le lendemain : écriture simple, installation quasi immédiate des personnages et du contexte, rythme rapide, action et suspense.

Ça tombe bien, j’adore la simplicité, le suspense et l’action. En voiture Jeanne, fais lui bouffer son dentier à Garaud !

Alors, comment dire ? En feuilleton quotidien dans un journal, ça pouvait peut-être le faire. Mais tous les épisodes mis bout à bout, honnêtement, Xavier, c’est pas bon. Mal écrit, répétitif, un scénario totalement improbable. Rendez-moi ma série !!!!

Je vais très vite oublier le livre et ne garder que les souvenirs de mon enfance, mon p’tit plaisir régressif à moi.

LE FANTÔME de Louise Ackermann

D’un souffle printanier l’air tout à coup s’embaume.
Dans notre obscur lointain un spectre s’est dressé,
Et nous reconnaissons notre propre fantôme
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé.

Nous le suivons de loin, entraînés par un charme
A travers les débris, à travers les détours,
Retrouvant un sourire et souvent une larme
Sur ce chemin semé de rêves et d’amours.

Par quels champs oubliés et déjà voilés d’ombre
Cette poursuite vaine un moment nous conduit !
Vers plus d’un mont désert, dans plus d’un vallon sombre,
Le fantôme léger nous égare après lui.

Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte
S’éveillent sous ses pas d’un sommeil calme et doux ;
Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte,
Dont les échos mourants arrivent jusqu’à nous ;

Et ces accents connus nous émeuvent encore.
Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ;
Comme l’ombre d’Hamlet qui fuit et s’évapore,
Le spectre disparaît en criant : « Souviens-toi ! »

Premières Poésies, 1871

SOS idées cadeaux à 4 jours de Noël

On est enfin (presque) venu à bout de 2021 !

Mais avant de faire sa fête à 2022, c’est la dernière ligne droite pour terminer tous les cadeaux.

Forcément, je vais vous conseiller des livres. Forcément 🤷.

Voici 3 livres originaux et intelligents (yaka cliquer sur le titre pour en savoir plus).

Poussière d’étincelles & verres fumés de Mehdi Masud

2 ans que je ne me remets pas de ce bouquin 🤣, autant vous dire que je recommande chaudement.

Feu de Maria Pourchet

Ça brûle, ça glace, ça rebrûle, ça reglace.

Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin

Non, ce n’est pas la dernière attraction essonnienne, croyez-moi, c’est beaucoup, beaucoup mieux.

Sinon, en valeur sûre et classique, y’a Gustave.

À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, Flaubert est partout.

Tout le monde l’a lu mais personne s’en souvient. L’occasion d’une jolie redécouverte.

Voilà ! Très belles fêtes de fin d’année à tous et à l’année prochaine 🎉🎊🥳

LA NEIGE de Marina Tsvétaïéva / Le ciel brûle Extrait

Poème écrit en français en 1923

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige.
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre

Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave…

Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-Folle !

Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-Saoule
Rafale-la-Pâle
Débride, dételle,
À grands coups de pelle,
À grands coups de balle.

Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.

CYRANO DE BERGERAC d’Edmond Rostand

A quoi ça tient une liste de lecture ? A un ÉNORME malentendu (ou à un énorme manque de culture) !

Jean-Paul Belmondo vient de mourir. Je regarde l’hommage national qui lui est rendu aux Invalides, je suis le discours d’Emmanuel, quand soudain….

Une phrase me foudroie. ARRETEZ TOUT ! Qu’est-ce qu’il vient de dire ?

Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître.

Se répéter cette phrase pendant des jours, tourner autour, la regarder sous tous les angles, la réciter à voix haute, la chuchoter, la dire à plein de gens, vouloir qu’elle les transperce comme elle m’a transpercée. La rabâcher jusqu’à 50 fois par jour, essayer d’en découvrir des sens cachés, vouloir qu’elle court dans les rues, qu’elle inonde mon monde comme un torrent qui jaillit, incontrôlable.

OK, j’ai peut-être un léger problème avec la mort.

Mais d’où sort cette phrase ? Trouvez-moi et ramenez-moi illico le type qui l’a pondue !

Cyrano de Bergerac ? C’était pas prévu dans mon programme mais si Edmond écrit comme ça, si une phrase de lui me met dans cet état… Imaginez un bouquin entier 🙀.

Vous le sentez venir le gros malentendu ? Ben oui, car je n’ai pas pensé une seule seconde que ça pouvait être du VRAI Cyrano de Bergerac, pensez donc ! J’ai fondu direct sur la pièce de théâtre d’Edmond, comme l’aigle sur la vieille buse.

Quitte à se vautrer, autant le faire avec panache !

En route pour un classique, à la recherche de LA phrase !

Jamais lu Cyrano, je connais le pitch et l’auteur, c’est tout. C’est mince. Cyrano aime Roxane qui aime Christian. Désespéré par sa laideur, Cyrano n’ose se déclarer et accepte d’aider Christian à séduire Roxane.

Ça me semble pas mal du tout, tout ça. Je vais chez mon libraire, rayon « Classiques » et prend l’unique version disponible. C’est un peu épais quand même, pour une pièce de théâtre 🧐.

Je commence par la préface, histoire d’y aller progressivement dans la découverte. Puis j’abandonne, ça me soûle.

J’attaque la pièce. Edmond, je suis prête, vas-y, déroule moi du beau langage !

Ça démarre fort ! Y’a des personnages dans tous les sens à vous filer le tournis, des tonnes de références que j’ai pas, le langage est agréable mais sans être waouh et je trouve que Cyrano a quand même une sacrée tête à claques. Ajoutez à cela que le vrai nom de Roxane c’est Magdeleine Robin 😱 et que plus les pages filent moins je trouve LA phrase.

Je tiens tant que je peux, à essayer d’éprouver de l’empathie envers Christian qui parle comme une dinde, Roxane qui va mettre 15 ans à comprendre l’intrigue et Cyrano qui me fatigue à se sacrifier tous les quatre matins. C’est pas possible, je ne vais pas aller jusqu’au bout. Je fais ce que j’aurais dû faire dès le début : je googlelise la phrase pour la situer dans la pièce… et je pleure.

J’apprends donc que « Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître » est une phrase de Savinien Cyrano de Bergerac que l’on retrouve dans sa tragédie en 5 actes « La Mort d’Agrippine »… que je vais m’empresser de lire. Non, je déconne, j’en ai ma claque des pièces de théâtre.

Ma conclusion sera personnelle et courte : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand doit gagner à être vu plus qu’à être lu. Mais vu que je suis sourde, ce sera dans une autre vie et franchement, c’est pas grave 🤪.

Ce sera tout pour moi cette semaine 😫.

LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

C’est quoi ce titre ?

Je déambule dans le rayon livres de la Fnac en regardant les différents ouvrages, le tout avec l’air dubitatif et soupçonneux d’un contrôleur des impôts.

Il y a forcément une pépite dans toute cette abondance, mais où et comment la repérer ? Nom d’un chien, pourquoi je ne me suis pas renseignée un peu avant ? Ça va encore se jouer au feeling, sur des critères à la con du genre « Tiens, une tranche rose, c’est original ça, une tranche rose ». Va faire une chronique du bouquin après ça 😩.

Ça n’a pas loupé ! Je vois une photo en plan serré d’une route nationale à la tombée de la nuit. On dirait une route beauceronne, le genre de route bien utilitaire pour traverser des champs de betteraves. On n’est pas sur du bucolique, du champêtre, on est sur du « appuie sur le champignon, qu’on se magne d’arriver ». La couverture est mate. Ben oui, tu penses, le brillant ça risquerait de faire plus joli. Manquerait plus qu’on attire le client. Et pourtant, j’avoue qu’elle envoie, cette photo, elle est même hypnotique.

Je regarde le titre, « Le Voyant d’Étampes ». À quel moment tu décides d’appeler ton livre « Le Voyant d’Étampes » ? Un soir de beuverie ? De détresse ? Vous connaissez Étampes ? Vous le situez ? Parce que moi oui. Fin de la blague !

Et puis « voyant » au sens de clignotant ? Non, parce qu’OK y’a une route, mais ça pourrait aussi être un mage ou un diseur de bonne aventure (eh oui, tout ça au rayon livres de la Fnac 😂).

J’achète donc le livre 🤪.

Le pitch

Jean Roscoff, professeur universitaire fraîchement retraité, alcoolique de surcroît, est un incompris. En tous cas, il n’arrive pas à se faire comprendre, ni de sa fille, encore moins de la compagne de celle-ci, ni de son ex-femme, ni de son meilleur ami. Il ne les comprend pas non plus, eux, et globalement la société qui n’évolue pas comme il l’avait souhaité dans sa jeunesse militante. Peut-on dire que Jean Roscoff est un vieux con ? Ce serait idéologiquement trop facile et factuellement faux.

Jean Roscoff, donc, décide de reprendre les travaux entamés dans sa jeunesse sur un poète américain, aussi méconnu que talentueux, qui s’exila en France et mourut accidentellement sur une obscure route de l’Essonne dans les années 60.

Après plusieurs échecs, il tient enfin l’occasion de sortir un livre fouillé qui en remontrera au petit milieu intellectuel qui l’a toujours regardé de haut. Et ça, ça le ravigote, Jean (cherchez pas, y’a aucun jeu de mots).

Sauf que… parce qu’évidemment il va y avoir un os… cet écrivain était noir, fait que Jean survole. Et là, ça va partir en sucette mes amis 😱. Entre les woke, les néocolonialistes, les pro « cancel culture », les progressistes, les réacs, on se rend compte qu’il y a toujours une constante, quelles que soient les générations : la connerie et la lâcheté.

Ce livre est une cathédrale 

Ce n’est pas une claque qui fuse par surprise et qui vous agresse ou vous secoue, c’est une cathédrale qui se construit sous vos yeux. Patiemment, sans esbroufe, presque artisanalement.

Au départ, ça commence gentiment. Jean est une sorte de Caliméro 🤪 qui radote pas mal. Faut l’écouter raconter les injustices qu’il a subies, sa jeunesse et ses illusions perdues, son combat à SOS racisme, la marche des beurs. Encore un type qui a cru changer le monde… comme tout le monde, et qui se retrouve à ne plus rien capter… comme tout le monde.

Et puis, sans qu’on s’en rende compte, ça commence à sortir de terre. On se rend compte qu’Abel vient de terminer de sacrées fondations. C’est imposant, structuré, ambitieux. Pendant qu’on le lisait, Abel avait un putain de plan en tête et nous guidait. On commence alors à pressentir la grandeur de l’édifice. Ça monte au fur et à mesure que le récit s’étoffe, ça prend de la hauteur, on voit du bel ouvrage, des prouesses de style, une exigence des détails… et bordel, c’est presque Notre-Dame !

Et la fin 😱 ! La cathédrale est terminée, vous avez une vue d’ensemble. Vous tournez autour, c’est vertigineux.

C’est un grand OUI !

Je vous recommande chaudement ce livre. Il vous questionne, vous rend plus intelligent (enfin moi, en tous cas). Le style est impressionnant, d’une grande maîtrise, c’est un bonheur à lire, « le petit Jésus en culotte de velours ». Et surtout, C’EST DRÔLE, MAIS DRÔLE ! Merci Abel de m’avoir fourni ma nouvelle insulte de référence : « Quelle ébouriffante salope ! » 🤣

FIN

L’ANOMALIE de Hervé le Tellier

Tout ça, c’est la faute de Pascale !

« Pour redémarrer facile, fonce sur ce bouquin. Tu vas voir, aucune pression, que du bonheur, tu vas le lire d’une traite ». Elle savait que depuis un an je ne lisais plus rien, elle savait que la reprise allait être dure et qu’il fallait me conseiller quelque chose de facile. En toute décontraction, elle me recommande un Goncourt. Mais bien sûr Pascale ! T’as pas pensé à la Pléiade, aussi ? Histoire de m’achever ? Bref, j’en viens à penser que les confinements successifs l’ont complètement ravagée. Si jeune, c’est triste. Et puis, je me dis pourquoi pas ?

Bureau des idées reçues, bonjour !

Enfin quand même, j’hésite ! C’est un Goncourt ! Et les Goncourts, on sait tous comment c’est. Chiant ! Enfin, presque tous. D’abord, c’est quoi la recette de ce prix ?

Dans une jatte, dans une jatte plate 🎼🎼🎼, versez les ingrédients suivants :

  • un obscur auteur dont personne n’a jamais entendu parler (moi en tous cas). Genre chercheur universitaire, pas tout jeune, qui a souffert (très important ça, d’avoir souffert), le cheveu long et gras, une chemise à carreaux et une élocution que personne ne comprend (serais-je en train de décrire Houellebecq 🙀 ?),
  • Un sujet bien sérieux et surtout pas mainstream (quelle vulgarité). Le genre de sujet dont tout le monde se fout, genre l’impact de la mondialisation dans le développement des communautés vaudoues vu du prisme d’un petit village de Haute-Saône (je rappelle que ce paragraphe concerne les idées reçues, hein ?!).
  • Un style littéraire qui te fait passer pour un demeuré total, avec un dico qui t’accompagne jusqu’à la fin du livre, si tant est que tu l’atteins.

Si on m’avait dit un jour de ne pas spoiler un Goncourt !

J’achète donc le livre. Je voyage léger, je sais juste que L’Anomalie a eu un succès phénoménal (vendu à plus d’1 million d’exemplaires, en deuxième position derrière L’Amant de Marguerite Duras). Je sais aussi que son sujet fait écho à ce que nous vivions lors de sa sortie, en pleine pandémie : une situation extraordinaire.

Je l’ai lu d’une traite.

Qu’est-ce que je peux vous dire sur ce livre sans spoiler ? Ben, rien. 

Je peux juste vous dire qu’il va se passer quelque chose lors d’un vol Paris-New-York en mars 2021. Pour le reste, je vais continuer dans la recette de cuisine, mais après les ingrédients, voici les proportions :

  • 1/3 de roman choral
    • vous savez, ces romans où il y a plein de personnages différents, qui ne se connaissent pas, n’ont apparemment rien en commun et pourtant, au final, quelque chose les lie. 
    • Bon courage si vous avez la mémoire d’un poulpe parce que vous allez devoir en retenir une bonne douzaine (et ils ont de la famille 🤪).
  • 1/3 de science-fiction
    • ou d’anticipation ? Parce que vu ce qu’on voit en ce moment, je suis prête à tout.
    • ou de cyberpunk ? Parce que ça décrit un futur contemporain, avec quand même pas mal d’anti-héros désabusés, et, finalement, ça me conforte dans l’idée que moins on en sait, mieux on se porte.
    • ou d’uchronie ? Avec comme point de départ, des turbulences en avion 😈.
  • 1/3 de thriller
    • Bon sang, je n’ai pas décroché. Comment Hervé va-t-il réussir à terminer ça ? Quelles précautions prendre lors de mon prochain voyage en avion ? Peut-on aller à New-York en train, je préfèrerais autant ? Les théories scientifiques évoquées existent-elles réellement (oui, j’en suis là 😫).

C’est prenant, c’est drôle et c’est déstabilisant. L’histoire se déroule de nos jours, vous y croisez des lieux, des notions, des personnages connus (Macron, Trump et plein d’autres). Et quelque chose arrive à des gens comme vous et moi. Quelque chose de tellement hors norme que tout est convoqué : la science, la politique, le religieux, la philosophie. En ce sens, ça m’a fait penser au Grand Secret de Barjavel.

Je ne peux que vous le conseiller à mon tour. Merci Pascale 😘

ENFANT DE SALAUD de Sorj Chalandon

Ce livre m’a cueillie, à plusieurs reprises. Il m’a émue, m’a irritée, m’a appris aussi.

Tout vient de l’enfance.

Sorj est un homme de presque 70 ans. Sa page Wikipedia annonce sobrement qu’il est un journaliste et écrivain français. Si vous creusez, c’est peu de dire qu’il a une vie bien remplie. Remplie de reportages, d’articles, de livres, de scénarios, de prix, de reconnaissances unanimes du public et de ses pairs. Alors quoi ?

Alors, son père ! Ce père qu’il se traîne comme un boulet depuis toujours. Cette figure tutélaire, censée encadrer, protèger, éclairer. Lui, c’est le noir total, à essayer de trouver un interrupteur, une fenêtre, n’importe quoi comme source de lumière… et rien.

De qui est-il le fils ? Qu’a fait son père pendant la 2ème guerre mondiale ?

C’est quoi un salaud ?

Son père coche beaucoup de cases. Lâche, menteur, égoïste, violent. Collabo aussi ? Comment savoir ? Avec lui c’est une fanfaronnade permanente. Du bruit et de la fureur. Le genre qui fait peur à tout le monde. Le genre qui raconte l’histoire à sa sauce et gare à ceux qui ne le croient pas. Bravache, il écrase les autres pour pouvoir se hisser au niveau auquel il prétend. La guerre, il l’a faite mais à sa manière. Ah Ah, il fallait voir, qu’est-ce qu’il leur a mis ! Mais à qui ?

Pourtant, difficile de le haïr, ce père aux frontières de la folie. Il faut reconnaître qu’entre ses mensonges, ses ruades, ses crises, il a du panache. Il ne se laisse jamais démonter. La meilleure défense c’est l’attaque. Il réussit à faire taire tout le monde, à instiller le doute ; et si, cette fois, il disait vrai ?

Et Sorj, là-dedans, qui encaisse tous les coups, souffre et s’enlise.

Les faits, toujours les faits, rien que les faits.

Est-ce pour ça que le fils est devenu journaliste ? Pour s’accrocher aux faits, débusquer la vérité ?

La vérité, c’est l’histoire du livre. Un livre qui enquête, explique, retrace, recoupe.

Il va se confronter à son père alors même que son journal l’envoie couvrir le procès Barbie. La grande et la petite histoire se télescopent. Le premier procès pour crime contre l’humanité à se tenir en France et la première fois que Sorj va trouver le courage d’affronter son père.

On côtoie les victimes de Barbie, celles qui ont survécu et celles qui sont mortes, les enfants d’Izieu aussi. On déteste ce père qui ne connaît pas la honte alors qu’il devrait faire silence et on s’énerve sur ce fils qui s’obstine à l’aimer. On a envie de lui hurler « Arrête les frais, libère-toi de lui, il te détruit ! ».

Et puis, l’horreur qui prend parfois des détours, que vous ne voyez pas arriver et qui vous submerge : « À hauteur d’homme, il n’y avait plus d’écorce aux arbres, tout avait été mangé ».

Je ne sais toujours pas si son père est un salaud, je ne sais pas si la vérité apaise. Je sais juste, qu’à l’heure où certains veulent réécrire l’histoire, la Vérité ne se négocie pas, les faits ne se falsifient pas.

LES DONS DES FÉES de Charles Baudelaire

Petits poèmes en prose – Le Spleen de Paris

C’était grande assemblée des Fées, pour procéder à la répartition des dons parmi tous les nouveau-nés, arrivés à la vie depuis vingt-quatre heures.

Toutes ces antiques et capricieuses Sœurs du Destin, toutes ces Mères bizarres de la joie et de la douleur, étaient fort diverses : les unes avaient l’air sombre et rechigné, les autres, un air folâtre et malin ; les unes, jeunes, qui avaient toujours été jeunes ; les autres, vieilles, qui avaient toujours été vieilles.

Tous les pères qui ont foi dans les Fées étaient venus, chacun apportant son nouveau-né dans ses bras.

Les Dons, les Facultés, les bons Hasards, les Circonstances invincibles, étaient accumulés à côté du tribunal, comme les prix sur l’estrade, dans une distribution de prix. Ce qu’il y avait ici de particulier, c’est que les Dons n’étaient pas la récompense d’un effort, mais tout au contraire une grâce accordée à celui qui n’avait pas encore vécu, une grâce pouvant déterminer sa destinée et devenir aussi bien la source de son malheur que de son bonheur.

Les pauvres Fées étaient très-affairées ; car la foule des solliciteurs était grande, et le monde intermédiaire, placé entre l’homme et Dieu, est soumis comme nous à la terrible loi du Temps et de son infinie postérité, les Jours, les Heures, les Minutes, les Secondes.

En vérité, elles étaient aussi ahuries que des ministres un jour d’audience, ou des employés du Mont-de-Piété quand une fête nationale autorise les dégagements gratuits. Je crois même qu’elles regardaient de temps à autre l’aiguille de l’horloge avec autant d’impatience que des juges humains qui, siégeant depuis le matin, ne peuvent s’empêcher de rêver au dîner, à la famille et à leurs chères pantoufles. Si, dans la justice surnaturelle, il y a un peu de précipitation et de hasard, ne nous étonnons pas qu’il en soit de même quelquefois dans la justice humaine. Nous serions nous-mêmes, en ce cas, des juges injustes.

Aussi furent commises ce jour-là quelques bourdes qu’on pourrait considérer comme bizarres, si la prudence, plutôt que le caprice, était le caractère distinctif, éternel des Fées.

Ainsi la puissance d’attirer magnétiquement la fortune fut adjugée à l’héritier unique d’une famille très-riche, qui, n’étant doué d’aucun sens de charité, non plus que d’aucune convoitise pour les biens les plus visibles de la vie, devait se trouver plus tard prodigieusement embarrassé de ses millions.

Ainsi furent donnés l’amour du Beau et la Puissance poétique au fils d’un sombre gueux, carrier de son état, qui ne pouvait, en aucune façon, aider les facultés, ni soulager les besoins de sa déplorable progéniture.

J’ai oublié de vous dire que la distribution, en ces cas solennels, est sans appel, et qu’aucun don ne peut être refusé.

Toutes les Fées se levaient, croyant leur corvée accomplie ; car il ne restait plus aucun cadeau, aucune largesse à jeter à tout ce fretin humain, quand un brave homme, un pauvre petit commerçant, je crois, se leva, et empoignant par sa robe de vapeurs multicolores la Fée qui était le plus à sa portée, s’écria :

« Eh ! madame ! vous nous oubliez ! Il y a encore mon petit ! Je ne veux pas être venu pour rien. »

La Fée pouvait être embarrassée ; car il ne restait plus rien. Cependant elle se souvint à temps d’une loi bien connue, quoique rarement appliquée, dans le monde surnaturel, habité par ces déités impalpables, amies de l’homme, et souvent contraintes de s’adapter à ses passions, telles que les Fées, les Gnomes, les Salamandres, les Sylphides, les Sylphes, les Nixes, les Ondins et les Ondines, — je veux parler de la loi qui concède aux Fées, dans un cas semblable à celui-ci, c’est-à-dire le cas d’épuisement des lots, la faculté d’en donner encore un, supplémentaire et exceptionnel, pourvu toutefois qu’elle ait l’imagination suffisante pour le créer immédiatement.

Donc la bonne Fée répondit, avec un aplomb digne de son rang : « Je donne à ton fils… je lui donne… le Don de plaire ! »

« Mais plaire comment ? plaire… ? plaire pourquoi ? » demanda opiniâtrément le petit boutiquier, qui était sans doute un de ces raisonneurs si communs, incapable de s’élever jusqu’à la logique de l’Absurde.

« Parce que ! parce que ! » répliqua la Fée courroucée, en lui tournant le dos ; et rejoignant le cortège de ses compagnes, elle leur disait : « Comment trouvez-vous ce petit Français vaniteux, qui veut tout comprendre, et qui ayant obtenu pour son fils le meilleur des lots, ose encore interroger et discuter l’indiscutable ? »

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