LE GÉNIE LESBIEN d’Alice Coffin

Tu ne jugeras point… avant d’avoir lu

Et pourtant, qu’est-ce que je l’ai jugée ! Énervante, horripilante, agressive, brutale, ridicule, trop frontale, attitude contre-productive. Dégagez-la de l’espace médiatique, elle va nous foutre en l’air des années de luttes féministes avec ses conneries !

Sauf que j’ai horreur des gens qui hurlent avec les loups… et c’est exactement ce que je faisais. J’ai donc laissé passer les différentes polémiques, attendu que la tempête se calme et suis repartie de zéro.

Oui, elle est clivante, oui, elle provoque des réactions violentes, mais après tout, est-ce que Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil, n’ont pas été, elles aussi, conspuées, haïes, avant de devenir des icônes du féminisme ? C’est le lot de toutes les femmes courageuses qui se sont battues.

Et puis, quand je suis perdue, je convoque le bon sens paysan de mes parents : « t’as le droit de pas aimer ton assiette mais tu goûtes avant ».

N’en jetez plus ! J’achète son livre.

Le génie Coffin

J’annonce la couleur tout de suite : c’est un retournement de veste total de ma part !

Son livre se dévore. Il est passionnant, j’ai appris plein de choses et au niveau de la matière à réflexion, c’est carrément du semi-remorque. Le ton est donné dès les premières pages et il n’est pas du tout agressif. Elle est militante, dans l’action et elle le revendique. Elle a des convictions et les défend. Elle est journaliste. Donc, oubliez l’image de l’hystérique (au passage, hystérique est un qualificatif péjoratif qui ramène aux « humeurs féminines incontrôlées », donc bien phallocrate) qui dégueule ses positions et puis c’est comme ça, et puis c’est tout ! Au contraire, c’est bien écrit, tout est construit, structuré, étayé et argumenté. Ça fleure à plein nez la rigueur.

Elle est lesbienne et en ressent un bonheur ultime. Je vous vois venir : « oui, génial, elle s’éclate au lit avec des nanas. Bien content pour elle ». Ben non, le génie lesbien, c’est plus, beaucoup plus que ça. « Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée en un point d’explosion ». Être lesbienne, c’est soutenir les minorités, toutes, invisibles et opprimées. J’apprends que les lesbiennes ont souvent été à l’origine ou en soutien de beaucoup de luttes : le droit de vote, les droits civiques, l’avortement. Être lesbienne, c’est agir avec solidarité et insolence. S’affirmer soi, ses combats, sans s’excuser. Elle raconte son parcours qui est d’une richesse incroyable, fait d’expériences, de rencontres, d’échanges.

Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, a dit : « le neutre c’est l’homme, la femme c’est l’autre ». Alice va plus loin : « L’homme hétérosexuel blanc est le neutre ». Il a créé le monde à son image, que les autres se débrouillent et fassent le dos rond pour rentrer dans les cases qu’il a construites. À force d’efforts, de souffrances et d’humilité, ils arriveront peut-être à être tolérés. Et de démontrer ce qu’elle affirme. Tout y passe : le monde politique, artistique, culturel, économique, sportif, médiatique. ÉDIFIANT.

Tout le monde devrait lire ce livre

Tout le monde est concerné, quel que soit le côté duquel on se place.

Ça m’a touchée, m’a émue, a révélé des évidences que j’essayais de mettre de côté et a amplifié un malaise qui était en moi. Pourtant, je ne suis pas militante. J’accepte toutes les différences mais je ne m’investis pas dans leur défense et ne suis pas particulièrement féministe. J’ai totalement intégré le système patriarcal, fait ce qu’on attendait de moi en tant que femme et, comme toutes les femmes, développé un 6e sens, mélange de prudence, méfiance et anticipation. Je n’ai jamais remis en cause les règles fixées par les hommes. Bref, ce n’est pas moi qui ai fait avancer les causes… Mais une anxiété s’est installée à l’adolescence de mes filles. La peur de les voir sortir en jupe le soir, la peur des gestes déplacés (quel joli terme pour une bonne palpation du cul, n’est-il pas ?), la peur de la drague lourde qui vire au harcèlement ou au viol. Je me suis vue leur prodiguer les mêmes recommandations que j’avais moi-même reçues… et ça m’est devenu insupportable. Et ça m’a mise dans une rage folle, d’abord contre moi-même. Que je puisse perpétuer ce schéma archaïque, faire peser sur elles les injonctions, obligations, menaces qui sont notre lot depuis des siècles m’a provoqué un rejet quasi physique. J’ai refusé d’être le relais de cette soumission. Ce n’est pas grand chose mais j’étais peut-être fin prête pour ce livre. Pour moi, ce n’est pas une guerre qui est déclarée, c’est juste le temps de l’acceptation qui est terminé.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie de lire ce livre, je l’espère. Je souhaite de tout cœur que mes filles le lisent.

L’ÉTRANGER de Albert Camus

Les plus belles rencontres commencent parfois par des rendez-vous manqués.

La première fois que je l’ai lu, j’ai détesté. Comme si on m’avait volée sur la marchandise. J’en attendais tellement. Trop ? J’imaginais déjà ce que j’allais lire. L’histoire, l’ambiance, les messages cachés. Avec le recul, je ne pouvais être que déçue. Forcément.

Je voulais tellement aimer Camus que je suis passée totalement à côté.

Trop simple, trop basique, trop facile, trop écrasé de chaleur. Et ce titre ? Mais c’est qui l’étranger ? Et pourquoi ?

Comme quand vous attendez trop de quelque chose ou quelqu’un. Vous imaginez la rencontre, prévoyez tout, anticipez. Vous savez exactement ce qui va être dit, fait, tout ce qui va se passer. Et rien ne se passe comme prévu. Alors, vous ne raisonnez plus, c’est la déception, telle une vague violente, qui emporte tout sur son passage.

Vous restez là, comme une imbécile qui a voulu trop forcer, imposer son histoire sans laisser de place à l’histoire de l’autre. 

J’ai détesté Camus, lui en ai voulu, comme une promesse secrète qu’il m’avait faite et qu’il n’a pas tenue. Je l’ai maudit, banni, évité, relégué dans les oubliettes de mon panthéon alors même que je lui destinais la première place.

Puis, au bout de quelques années, la curiosité et l’envie sont revenues, doucement. Je me suis décidée à relire L’Étranger.

Ne rien attendre, c’est peut-être le secret.

Ça n’a pas été une révélation, un éblouissement, un choc. Non, juste une évidence. Quelque chose de doux, de limpide, comme le soleil qui vous enveloppe de sa chaleur. Enfin, ça me parlait ! Enfin, je comprenais Meursault ! Cet homme que j’abhorrais lors de ma première lecture, que je trouvais lâche, indifférent, d’un détachement à la limite du demeuré, je l’ai enfin atteint.

C’est lui l’étranger, étranger au monde, à sa propre vie. Certains disent qu’il refuse de faire semblant. Refuser c’est déjà agir, se révolter. Non, il ne refuse pas, il ne sait pas faire semblant, il n’en éprouve ni besoin, ni envie, ça ne l’effleure même pas. Il est. Et ce qu’il est nous est incompréhensible car trop singulier, trop absolu, trop dérangeant. Alors, il faut détruire cet être impie qui menace notre vérité. La sienne risque de nous consumer.

Une femme lui propose le mariage, il ne l’aime pas. À la question évidente que tout le monde poserait, « pourquoi ? », il oppose la question « pourquoi pas ? ».

Le style est dépouillé, le récit minimaliste. Meursault est le narrateur. Il raconte son histoire, sans affect, sans fioritures, sans envie de vous convaincre. Vous la lirez… ou pas.

Je me suis trompée de bout en bout. Ce livre n’est pas simple, ce livre n’est pas vide.

Ce livre contient le monde.

SACRÉES SORCIÈRES de Pénélope Bagieu

Le miracle va-t-il avoir lieu ?

J’adore Pénélope et ses BD. En quelques cases, elle réussit, tour à tour, à installer une ambiance, vous attacher aux personnages, vous faire rire et vous apprendre des choses. C’est émouvant, ça vous fait réfléchir, mais sans en avoir l’air. Ça pétille, ça virevolte. Bref, c’est génial, mieux que le cheval ! J’attendais donc sa nouvelle BD avec impatience, quand j’apprends qu’elle va revisiter un livre de Roald Dahl. Je ravale un sanglot de désespoir (oui, je suis très émotive 🥳). Je suis totalement hermétique à ce type, depuis toujours. Je n’ai jamais réussi à lire un ses livres en entier. Mon maximum c’est cinq pages. Encore moins à écrire son nom correctement (bon, ok, j’écris très rarement son nom 😩). Je ne suis vraiment pas fan du film Charlie et la chocolaterie qui me file un sentiment de malaise assez colossal. Personnellement, j’interdirais direct à mes mômes d’adresser la parole à un type comme Willy Wonka. Roald développe de multiples univers pleins de bizarreries, étranges et déroutants qui me font hyper ventiler. Pénélope va-t-elle réussir l’impossible ? Me le faire aimer ? Elle représente mon dernier espoir.

Ouiiiiiiiiiii !

L’histoire ? Un orphelin est recueilli par sa grand-mère. Elle lui révèle l’existence de sorcières tueuses d’enfants. Et, malheureusement pour lui, il va les rencontrer. La lutte est engagée.

Pénélope a dit « dans tous les bons bouquins pour enfants, le môme est orphelin dès la cinquième page ». On peut donc considérer qu’on a dans les mains un très bon bouquin.

Et c’est vrai ! C’est top ! L’histoire est soutenue, il y a du suspense, de vrais méchantes, c’est drôle, touchant, palpitant. Vous vous évadez et passez un merveilleux moment. C’est à la fois désuet et moderne, atypique et universel. Et la grand-mère 😍, mais la grand-mère 🤩🤩🤩, on en parle de la grand-mère ? On ne peut que l’aimer tellement elle est trash et fantasque.

Mais…

Je ne vais pas vous mentir, il y a quand même deux petits trucs qui m’ont gratouillée dans cette histoire. Tout d’abord, les sorcières sont (encore) affreuses. Pourquoi ? Ce sont des femmes qui n’aiment pas les enfants. 🧐🧐🧐. Vous la sentez la stigmatisation sous-jacente ? Autrefois, les sorcières étaient des femmes désobéissantes, différentes ou gênantes. De là à être différentes car elles ne veulent pas d’enfants… Pas vraiment de progrès. Mais bon, je ne m’attarde pas, je reste calme.
Enfin, la fin 😱. OK, Roald ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des demeurés, il ne leur sert pas un discours bêtifiant, les considère comme des êtres doués de raison et capables de tout lire. Tant mieux pour eux ! Mais moi je ne suis pas comme ça. Je veux une fin câlinou, que tout rentre dans l’ordre, et hop, on n’en parle plus. Or, la fin gratouille un peu quand même.

Conclusion, c’est tout de même un sacré bon livre… que je vous conseille vivement !

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