LE MOT de Victor Hugo

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites !
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes ;
Tout, la haine et le deuil !
Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs
Et que vous parlez bas…
Ecoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille du plus mystérieux
De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce mot, que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre ;
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera ;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe, entre, arrive
Et railleur, regardant l’homme en face dit :
« Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »
Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

COMMENT JE M’APPELLE de Anne Sylvestre

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand j’étais petite et que j’étais belle

On m’enrubannait de ces noms jolis

On m’appelait fleur sucre ou bien dentelle

J’étais le soleil et j’étais la pluie

Quand je fus plus grande hélas à l’école

J’étais la couleur de mon tablier

On m’appelait garce on m’appelait folle

J’étais quelques notes dans un cahier

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand j’ai pris quinze ans que s’ouvrit le monde

Je crus qu’on allait enfin me nommer

Mais j’étais la moche et j’étais la ronde

J’étais la pleurniche et la mal lunée

Quand alors j’aimai quand je fus sourire

Quand je fus envol quand je fus lilas

J’appris que j’étais ventre même pire

Que j’étais personne que j’étais pas

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand je fus berceau et puis biberonne

J’oubliais tout ça quand je fus rosier

Puis me réveillais un matin torchonne

J’étais marmitasse et pierre d’évier

J’étais ravaudière et j’étais routine

On m’appelait soupe on m’appelait pas

J’étais paillasson carreau de cuisine

Et j’étais l’entrave à mes propres pas

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Puis un jour un jour du fond ma tombe

J’entendis des voix qui se rappelaient

Plaisirs et douleurs souvenirs en trombe

Et j’étais vivante et on m’appelait

Peu importe alors l’état de la cage

Le temps qu’il faudra pour s’en évader

Je saurai quoi mettre en haut dans la marge

Pour recommencer mon nouveau cahier

Je sais maintenant comment je m’appelle

Je vous le dirai je vous le dirai

Je sais maintenant comment je m’appelle

Et c’est pas demain que je l’oublierai

Et c’est pas demain que je l’oublierai

Et c’est pas demain que je l’oublierai

AUJOURD’HUI EST UN AUTRE JOUR de Robert Desnos

Je me lèverai demain matin

Plus tôt qu’aujourd’hui

Le soleil demain matin

sera plus chaud qu’aujourd’hui

Je serai plus fort demain matin

Plus fort qu’aujourd’hui

Je serai gai demain matin

Plus gai qu’aujourd’hui

J’aurai demain matin

Plus d’amis qu’aujourd’hui

Et bien que demain matin

La mort soit plus proche qu’aujourd’hui

Je serai demain matin

Plus vivant plus vivant qu’aujourd’hui

LE FANTÔME de Louise Ackermann

D’un souffle printanier l’air tout à coup s’embaume.
Dans notre obscur lointain un spectre s’est dressé,
Et nous reconnaissons notre propre fantôme
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé.

Nous le suivons de loin, entraînés par un charme
A travers les débris, à travers les détours,
Retrouvant un sourire et souvent une larme
Sur ce chemin semé de rêves et d’amours.

Par quels champs oubliés et déjà voilés d’ombre
Cette poursuite vaine un moment nous conduit !
Vers plus d’un mont désert, dans plus d’un vallon sombre,
Le fantôme léger nous égare après lui.

Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte
S’éveillent sous ses pas d’un sommeil calme et doux ;
Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte,
Dont les échos mourants arrivent jusqu’à nous ;

Et ces accents connus nous émeuvent encore.
Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ;
Comme l’ombre d’Hamlet qui fuit et s’évapore,
Le spectre disparaît en criant : « Souviens-toi ! »

Premières Poésies, 1871

MON MARI de Maud Ventura

Amélie Nothomb a dit que ce livre était « un délice irrésistible ! ».

Je n’invente rien, c’est marqué blanc sur rouge sur un bandeau qui entoure le livre. Avec un point d’exclamation. Si ça, c’est pas de la caution ! La grande Amélie Nothomb ! Connaissant son goût pour le beau verbe, le fantasque et l’impertinence, on sait qu’on va lire un ouvrage singulier et de qualité.

C’est une assurance qui coche toutes les garanties : contre l’ennui, le commun, la médiocrité.

Donc, je l’ai lu.

Et c’est vrai. C’est délicieux. Ce livre se lit facilement et vite… mais il ne se dévore pas. Il se déguste comme une gourmandise. Il est sucré et acidulé à souhait. On en reprendrait volontiers. Mais gare à l’indigestion.

C’est l’histoire d’une femme amoureuse de son mari…

…ou plutôt amoureuse d’une certaine idée de l’amour. Le fou, celui qui a du souffle, qui subjugue, qui emporte. Et tout est bon pour que son couple éprouve cet amour-là, même après 15 ans de mariage. Alors, elle surveille tout, note tout et sévit si elle juge que la passion n’est pas à la hauteur de ses attentes.

Ça lui prend tout son temps et toute son énergie. Elle tolère ses enfants, personnages secondaires néanmoins nécessaires au tableau familial parfait, mais ne vit que pour les moments d’intimité avec son mari. Ces moments doivent être parfaits et répondre à un cahier des charges élaboré par elle seule. Mais aucune aliénation chez elle, il s’agit d’un choix librement éclairé. Elle a choisi d’aimer plutôt que d’être aimée, pour pouvoir contrôler.

Un couple témoin pour un amour témoin.

Elle vise la perfection. Tout est raffiné et élégant en elle : son physique, son attitude, son style, son intérieur, son métier. La bourgeoise parfaite ! Mais ce n’est pas inné, elle a appris les codes, elle est devenue bourgeoise… par alliance.

La passion conjugale comme marqueur social : c’est en filigrane dans tout le livre. L’héroïne s’en sert pour asseoir son statut et s’affirmer face à la pression du regard des autres. Et c’est vraiment dommage que cette facette ne soit qu’induite et pas exploitée plus largement.

A ne pas savoir quoi en penser !

Bon, je fais genre, j’analyse, je critique, mais en vrai, j’en sais fichtre rien !

J’hésite entre :

=> bien, mais déjà vu. Le portrait d’une desperate housewife toute en contrôle et obsession genre Bree van de Kamp. C’est agréable, piquant mais somme toute assez banal. Rien qui fasse qu’on se relève la nuit. Et, honnêtement, je ne trouve pas cette femme si perchée que ça (à moins que je le sois aussi 🤪).

=> ou, l’air de rien, est-ce qu’on assiste à un vrai tour de force narratif ? Un style en apparence simple et accessible mais qui cache une maîtrise, une précision et une justesse diaboliques. Maud construit méticuleusement un univers miniature dans lequel elle enferme ses personnages (et nous aussi). Rien ne lui échappe, tout passe au travers de sa moulinette personnelle et ressort « prêt à déguster » sous forme de saynètes charmantes, jubilatoires et en apparence inoffensives…en apparence seulement ?

Je pense que c’est un mix des deux. C’est toujours un peu triste de ne pas partager spontanément un enthousiasme collectif au sujet d’un livre. Et dieu sait s’il en suscite. Mais bon, je ne vais pas me forcer. Ce livre est un plaisir à lire mais pas un coup de coeur.

LA BOULE NOIRE de Georges Simenon

Celle-là, je l’ai pas vue venir

Simenon c’est Maigret et Maigret c’est Simenon ! C’est propre, c’est carré, c’est rangé dans un coin de ma bibliothèque mentale. Je me suis déjà tapée l’intégrale de Jean Richard quand j’étais petite, on peut dire que j’ai une vue d’ensemble, je découvrirai ses bouquins quand je serai à la retraite ! Et puis, on va pas se mentir, snob comme je suis, Simenon, c’est pas de la grande littérature hein ?!

J’en étais donc là à attendre pépouze la retraite. Sauf que forcément mes prévisions ne se réalisent jamais in the real life. In the real Life, je tombe sur une collection du Monde : « Le Monde de Simenon ». Je prends un livre au hasard, les oeuvres sont classées par thème, j’ai pioché l’humiliation 🥳. Je ne tique même pas, on reste dans le concept d’année de merde que 2020 érige en art. Mais ce qui m’intrigue c’est un titre : « La Boule Noire ». Je retourne le livre, lis le résumé… et pars en vrille. « Voyez cette petite ville américaine de Williamson : il suffira qu’une main anonyme mette dans l’urne la boule noire qui lui refuse l’entrée du Country Club pour qu’un fils de prolétaire en reste traumatisé à vie ». Reconnaissez que ça envoie du bois ! Zou ! C’est parti !

L’Amérique de Simenon

Jean Giono a dit « Les romans de Simenon ? Toujours la même chose : un poêle qui ne tire pas et une femme qui sent le chou » ! C’est exactement l’image que j’en avais. Ben non ! Simenon, c’est aussi l’Amérique ! L’Amérique des trente glorieuses, toute puissante, qui balance du rêve et des dollars ; tant mieux pour ceux qui les attrapent, tant pis pour les autres.

Dès les premières pages, Georges réussit un véritable tour de force : vous plonger dans les méandres d’une petite ville américaine comme si vous y étiez nés. C’est instantané et impressionnant. On connaît cette ville pourtant si éloignée, on connaît ces gens, ils nous ressemblent. On voit tout, on entend tout, on ressent tout, tels des anthropologues penchés sur une société miniature. On observe, avec distance puis avec passion. Tout y est. L’espoir, l’envie, la jalousie, le désir presque vital de s’extirper de sa condition, vous pouvez presque les toucher du doigt. Certains manoeuvrent, manipulent, d’autres s’échinent à gravir l’échelle sociale à force de sueur et de soumission. Tous essaient de passer entre les gouttes de ce jeu de massacre que sont les règles sociales.

Ce roman est construit comme un thriller. Le protagoniste, Walter Higgins, peut basculer à tout moment du côté du bien, du mal, de la folie.

Et si la vraie folie c’était de vouloir être accepté, quel qu’en soit le prix ? On ne change jamais vraiment. On reste toujours soi, un peu comme les gros restent gros à vie dans leur tête, même après avoir perdu tous leurs kilos superflus.

C’est un roman haletant, je vous le conseille.

BROADWAY de Fabrice Caro

Ladies and gentlemen, Mister Fabrice Caro 🥳

J’ai découvert Fabrice Caro il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, « Le Discours ». J’ai rarement autant ri à la lecture d’un livre. Attention, je ne parle pas d’un rire discret, élégant, qu’on réussit à maîtriser, à doser, qui signifie « Oh oh oh, Dieu que ce livre est gai ». Non. Je parle d’un rire qui fuse, exubérant, incontrôlable, rabelaisien, qui signifie « Bordel, faut que je réussisse à reprendre mon souffle ». Vous l’aurez compris, avec Fabrice, on ne sourit pas, on se dilate la rate, on se fend la poire, on s’en paye une bonne tranche. Ça a été un tel coup de foudre que j’ai voulu en savoir plus. Je le croyais romancier, c’est avant tout un auteur de bande dessinée. J’ai découvert son univers, son style et surtout son acuité et son talent pour nous croquer mieux que personne. Il sort un nouveau roman : « Broadway ».

Si ça s’appelle Broadway, c’est qu’il y a une raison

Il y a des titres d’ouvrages qui n’apportent pas grand chose. Celui-ci donne toute la mesure du livre. 

C’est la vie quotidienne transposée à Broadway. Nos angoisses, nos ennuis, nos renoncements deviennent le centre d’une comédie musicale pleine de paillettes, de rythme et de légèreté. Ça danse, ça fuse, ça jaillit. Quoiqu’il arrive, the show must go on !

Le pitch ? On va faire sobre. Un homme marié, père de famille, reçoit un courrier pour le dépistage du cancer colorectal. Chose normale à partir de 50 ans… sauf qu’il en a 46. C’est à partir de là que tout déraille.

Son sens du rythme et ses portraits de losers prennent le relais. Ses perdants sont tellement magnifiques qu’on en viendrait à les envier. Si seulement la vie pouvait être un livre de Fabrice Caro, les derniers seraient les premiers et moi, la reine du monde ! Les coaches en lose fleuriraient, on voudrait tous être maladroits, ridicules et un peu lâches.

J’adore sa façon de saisir les travers de notre époque entre humour et absurdité, entre tendresse et causticité.

Dans sa construction, ce livre s’apparente plus à une BD qu’à un roman. Je l’ai trouvé moins mélodieux que « Le Discours », qui était plus resserré autour d’une intrigue.

Mais Fabrice reste une sacrée valeur sûre, je vous le conseille. La période est suffisamment sinistre pour ne pas se priver de se taper le cul par terre !

LE PETIT JARDIN de Jacques Dutronc

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin
Avec un homme qui faisait son jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
À la place du joli petit jardin
Il y a l’entrée d’un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain
C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

BELLE DE JOUR de Joseph Kessel

Ça se dit bibliothécaire et ça n’a jamais lu Kessel !

Je ne connais rien de lui. Je le range vaguement aux côtés d’Hemingway. Comme Hemingway, son nom seul est terriblement évocateur. M’apparaît un physique, d’abord. Massif, un visage aux traits épais, taillés à la serpe, la peau burinée. Brun, forcément. Puis une personnalité. Hors norme. Du courage, du panache, de la passion. Et la vie qui va avec. Baroudeur, aventurier, journaliste puis écrivain, tous ces mots qui témoignent d’un appétit de vivre, d’une curiosité, d’une envie de comprendre et de rendre compte de son temps. Je sais qu’il a écrit Le Lion, le pendant que je m’en fais du Vieil homme et la mer d’Hemingway. Voilà où j’en suis, c’est-à-dire pas très loin. Et puis bon, on n’en parle pas tous les jours.

Sauf que, si, bizarrement, on commence à en parler tous les jours. Joseph entre dans la Pléiade cette année. Les articles sur lui fleurissent et titillent ma curiosité ! C’est lui qui a écrit Belle de Jour, La Passante du Sans-souci et l’Armée des Ombres. Honte totale, avant d’être des films, c’était des livres 😱. Catherine Deneuve est tellement belle sur la couverture de Belle de Jour. Ce livre semble tellement doux. C’est par lui que je vais commencer.

Un titre si délicat pour un livre sulfureux.

Il faudra un jour analyser les titres des œuvres de Kessel : La Passante du Sans Souci, L’Armée des ombres, Les mains du miracle, Le petit âne blanc. Des titres presque affectueux, poétiques dans leur simplicité qui, pourtant, recouvrent des sujets d’une intensité et d’une violence implacables.

Belle de Jour en fait partie.

Séverine est mariée à Pierre. Ils s’aiment, d’un amour pur, absolu. Mais, car il y a toujours un mais dans les histoires d’amour, cet amour n’est pas ou mal assouvi physiquement. Cela ronge Séverine au point qu’elle trouvera dans la prostitution un exutoire à sa frustration.

Ce livre est sorti en 1928. Quel scandale ça a du être ! Oser parler du désir féminin. Pas un désir soumis, réservé à son mari. Non, un désir brutal, bestial, qui vous terrasse et face auquel vous n’avez pas d’autre choix que de céder au premier venu.

Dissocier l’amour de la chair, prendre pour sujet une femme, bourgeoise qui plus est. Parler d’une prostitution choisie pour étancher des désirs réservés aux seuls hommes. Tout est immoral dans ce livre. Mais rien n’est vulgaire. Joseph est un peintre de l’âme, il ne juge pas Séverine, il dévoile et met en lumière sa solitude, ses tourments, ses souffrances. Comme ce personnage féminin est beau ! L’un des plus beaux que j’ai lu. Tellement de nuances, de délicatesse, de contradictions, de fragilité… et de force aussi. Séverine est tout ça. À côté d’elle, les hommes font pâle figure, monolithiques, empêtrés dans leur toute puissance et les conventions.

Je n’en reviens pas que ce soit un homme qui ait écrit ce livre. Comme Joseph devait aimer les femmes ! Car tout est amour dans ce livre.

IMAGO de Philippe Sarr

IMAGO ? Ça veut dire quoi ?

David Laurençon, éditeur de son état, m’envoie un livre il y a deux mois. Je ne le connais quasiment pas (je parle de David, pas du bouquin, que je ne connais pas non plus d’ailleurs) mais j’en ai déjà une image d’éditeur exigeant et barré. On est en juillet, j’ai été confinée un mois et demi de plus que tout le monde. Autant vous dire que j’ai envie de tout, sauf de lire. Ça attendra.

Ça a attendu fin août. Je regarde la couverture, le titre, l’auteur. Imago de Philippe Sarr. Imago ? Ça me fait penser à Vertigo de Hitchcock. Ça existe comme mot, ça ? Ça veut dire quoi ? Obligée d’ouvrir le dico pour le titre, ça commence bien ! Allez, zou ! Google ! En biologie, imago c’est le stade final d’un individu dont l’évolution se déroule en plusieurs phases. C’est donc censé être la dernière étape, le point culminant, la version la plus aboutie d’un être vivant. D’un point de vue psychanalytique l’imago c’est une sorte d’état absolu, d’idéal. J’apprends même qu’il y a des thérapies de couple Imago qui, je cite, libèrent la joie chez les couples. Youhouuuu ! Qu’on m’apporte popcorns, coca et lunettes 3D, j’arriiiiiive !

C’est pas des popcorns que j’aurais dû prendre…

On dit souvent qu’un écrivain doit nous emmener quelque part. Là, c’est sûr que Philippe vous emmène quelque part et pas en Monospace version père de famille, plutôt en Hyperloop façon Elon Musk sous coke (pléonasme). Parfois, on a juste envie de lui dire : « Attends deux secondes. Est-ce que tu peux aller un tout petit peu moins vite s’il te plaît. Hein ? On va faire une pause, respirer, profiter du paysage. On n’est pas bien là ? Et puis on repartira gentiment ». Ben non, Philippe, c’est pas du genre à faire des pauses et à repartir gentiment. Il fonce. Tu t’adaptes à son rythme ou t’es éjecté du manège.

😤😤😤 Ok tu veux la jouer comme ça ? Et ben on va le décoder ton Imago !

Deux récits parallèles se font écho.

La réalité met en scène Jad, agent immobilier et écrivain. Jad fume (aucune importance mais j’aime bien les gens qui fument). Jad est malade, envahi par un virus qui lui bouffe le cerveau. Or, Jad a des choses à finir.

L’imaginaire. On plonge dans un monde d’autant plus perturbant qu’il nous semble très proche. Dans cette fausse réalité, l’auteur convoque tout son univers personnel : ses références littéraires, ses démons, ses peurs et ses fantasmes.

Plus on avance plus les récits s’entremêlent. Réalité ? Imaginaire ? Et si c’était ça notre imago ? Une fusion des deux ?

Philippe est fort et courageux.

Fort, car son écriture est multiple. Il est capable de vous immerger dans un quotidien terre à terre de vendeur d’appartements : les visites, les collègues, les déjeuners. Il réussit à rendre de façon presque palpable, une atmosphère, des lieux, des personnes. Puis, son écriture se libère des contingences matérielles, s’amplifie et vous entraîne dans son univers… ou vous force, c’est selon.

Courageux, car il en faut, du courage, pour écrire ainsi. Il expose tout, boutique et arrière boutique. Tout doit disparaître !

Sauf qu’il m’a perdue. Je tenais bon, pourtant. Certes, je soufflais comme un veau mais je maintenais mon allure. À la fin, j’ai lâché les élastiques. Il y avait trop de monde(s) dans sa tête pour la pragmatique que je suis.

Si vous aimez les histoires bien structurées, un début, un milieu et une fin : n’y allez pas.

Si vous êtes prêt à partir à la recherche de votre imago : foncez.

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