J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;
Parce qu’elles sont prises dans leur oeuvre ;
Ô sort ! fatals noeuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux;
Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit…
Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
Pour peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !
TROUVER L’ENFANT de Rene Denfeld
De l’importance d’un titre de livre.
On sous-estime beaucoup l’importance d’un titre de livre, surtout actuellement. Un titre de roman, c’est une formule magique qui a un nombre incroyable de pouvoirs.
Un pouvoir d’attraction. Il doit vous accrocher, vous étonner, vous intriguer. Vous devez tomber en arrêt, vous approcher, prendre le livre, le tourner dans tous les sens.
Un pouvoir d’évocation. Il peut vous projeter dans un univers onirique, vous donner un parfum d’aventure, vous embarquer pour un voyage plein de découvertes, de senteurs, de sensualité ou de terreur. Si vous ne ressentez rien, passez votre chemin.
Enfin, un pouvoir de réflection. Avec la couverture, le titre est la vitrine du livre. Il doit lui être loyal. Ne pas faire de fausses promesses, ne pas le trahir, juste le laisser deviner.
Malheureusement, les bons titres ne sont pas à la mode. On peut dire que Katherine Pancol a fait beaucoup de mal avec sa trilogie Les yeux jaunes des crocodiles. Elle a lancé la tendance des titres à la con : Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi (🥶 bon sang, qui relit et valide ça ???), Mémé dans les orties, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Les gens heureux lisent et boivent du café, Ta nouvelle vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Bientôt, il va falloir une double couverture pour les caser 😤. Je les trouve racoleurs. Ça en devient suspect cette façon qu’ils ont de trop en faire, de trop en montrer. Comme les bandes annonces où vous sentez qu’on a mis les meilleurs extraits du film, je me dis que c’est peut-être la meilleure phrase du livre… et je fuis. Je passe peut-être à côté de pépites…
Best titre ever
Et puis, il y a les autres. Des titres qui ont un pouvoir d’évocation incroyable, une simplicité, une pureté qui confinent à la magie, qui vous attirent irrésistiblement.
J’ai découvert Rene il y a quatre ans. Je prenais une chronique d’Olivia de Lamberterie en cours. Je n’avais pas entendu le nom du livre, mais la critique était juste Whaouuuuu. Avant même de savoir comment il s’appelait, je savais que j’allais le lire.
C’était sans compter sur le pouvoir ensorcelant du titre ! En ce lieu enchanté. Quatre petits mots qui m’ont bouleversée. Où que fût ce lieu, je devais y aller.
Rene est une auteure, journaliste et enquêtrice américaine, spécialisée dans les peines de mort. En ce lieu enchanté était son premier roman. Un roman fort, envoûtant, totalement en phase avec les promesses du titre.
Trouver l’enfant
C’est le titre de son deuxième roman. Radicalement différent du premier. Plus simple, plus sobre, plus informatif, moins onirique. Et ça me plaît ! Elle ne cherche pas à refaire une pâle copie, à exploiter un filon, à aguicher vulgairement. Elle est avant tout fidèle à son livre.
La femme qui retrouvait les enfants, c’est Naomie, jeune détective spécialisée dans la recherche d’enfants disparus. Elle-même a été une enfant enlevée et séquestrée. Elle sait l’incompréhension, la douleur, la terreur, le désespoir. Elle sait aussi l’instinct de survie, les pressentiments, la prescience. Le diable est dans les détails et elle traque le diable, s’attachant à des indices délaissés par les policiers ou occultés. Elle est contactée par les parents de Madison, fillette disparue depuis trois ans. Commence alors une course contre la montre dans les forêts enneigées et hostiles de l’Oregon.
Je veux être Rene Denfeld !
Ou plutôt, je veux écrire comme elle !
J’ai retrouvé la même grâce, l’écriture douce, ciselée, délicate, pleine de tendresse et de poésie pour raconter l’innommable. Des mots précis, justes, au pouvoir onirique, presque chuchotés, qui, pourtant, mis bout à bout forment une histoire et vous entraînent dans la noirceur. Rene vous immerge dans un univers féerique où les arbres, les rivières, le ciel ont le pouvoir de vous parler, de vous guider.
Le fossé entre la forme et le fond est tel que vous vous sentez envahis par une multitude de sensations qui tournent à l’obsession.
Seule ombre au tableau : la fin, trop évidente, trop facile, trop triviale, qui n’a pas la magie du livre.
Mais ce n’est pas grave, je veux quand même être Rene quand je serai grande 🥰 !
UNE SORCIERE COMME LES AUTRES de Anne Sylvestre
Je voue un amour inconditionnel à Anne Sylvestre, la plus envoûtante de toutes les sorcières !
S’il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d’oie
Des oreillers d’autrefoisJ’aimerais
Ne pas être portefaix
S’il vous plaît
Faîtes vous léger
Moi je ne peux plus bougerJe vous ai porté vivant
Je vous ai porté enfant
Dieu comme vous étiez lourd
Pesant votre poids d’amourJe vous ai porté encore
À l’heure de votre mort
Je vous ai porté des fleurs
Je vous ai morcelé mon coeurQuand vous jouiez à la guerre
Moi je gardais la maison
J’ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisonsQuand vous mourriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Et tout le malheur dedansCe n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui parle
Ou qui se tait
Celle qui pleure
Ou qui est gaie
C’est Jeanne d’Arc
Ou bien Margot
Fille de vague
Ou de ruisseauEt c’est mon coeur
Ou bien le leur
Et c’est la soeur
Ou l’inconnue
Celle qui n’est
Jamais venue
Celle qui est
Venue trop tard
Fille de rêve
Ou de hasard[Refrain]
Et c’est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autresIl vous faut
Être comme le ruisseau
Comme l’eau claire de l’étang
Qui reflète et qui attendS’il vous plaît
Regardez-moi je suis vraie
Je vous prie
Ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjàVous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiezVous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tueQuand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plusQuand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessousCe n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n’aime pas
Celle qui règne
Ou se débat
C’est Joséphine
Ou la Dupont
Fille de nacre
Ou de cotonEt c’est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui attend
Sur le port
Celle des monuments
Aux morts
Celle qui danse
Et qui en meurt
Fille bitume
Ou fille fleur[Refrain]
Et c’est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autresS’il vous plaît
Soyez comme je vous ai
Vous ai rêvé depuis longtemps
Libre et fort comme le ventLibre aussi
Regardez je suis ainsi
Apprenez-moi n’ayez pas peur
Pour moi je vous sais par coeurJ’étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J’étais la bûche et le feu
L’incendie aussi je peuxJ’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière
J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pasMais un jour la terre s’ouvre
Et le volcan n’en peut plus
Le sol se rompant
Découvre des richesses inconnuesLa mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyéCe n’est que moi
C’est elle ou moi
Et c’est l’ancêtre
Ou c’est l’enfant
Celle qui cède
Ou se défend
C’est Gabrielle
Ou bien Eva
Fille d’amour
Ou de combatEt c’est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui est
Dans son printemps
Celle que personne
N’attend
Et c’est la moche
Ou c’est la belle
Fille de brume
Ou de plein ciel[Refrain]
Et c’est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autresS’il vous plaît
S’il vous plaît
Faites-vous léger
Moi je ne peux plus bouger.
ALLEGORIE de Charles Baudelaire
C’est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane ;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu’un nouveau-né, — sans haine et sans remord.
DEJEUNER EN PAIX de Stephan Eicher
J’ai toujours craqué pour son petit sourire timide… et sa musique !
Bon week-end à tous et RDV le 11 mars prochain !
J’abandonne sur une chaise le journal du matin
Les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent
J’attends qu’elle se réveille et qu’elle se lève enfin
Je souffle sur les braises pour qu’elles prennent
Cette fois je ne lui annoncerai pas
La dernière hécatombe
Je garderai pour moi ce que m’inspire le monde
Elle m’a dit qu’elle voulait si je le permettais
Déjeuner en paix, déjeuner en paix
Je vais à la fenêtre et le ciel ce matin
N’est ni rose ni honnête pour la peine
» Est-ce que tout va si mal ? Est-ce que rien ne va bien ?
L’homme est un animal » me dit-elle
Elle prend son café en riant
Elle me regarde à peine
Plus rien ne la surprend sur la nature humaine
C’est pourquoi elle voudrait enfin si je le permets
Déjeuner en paix, déjeuner en paix
Je regarde sur la chaise le journal du matin
Les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent
« Crois-tu qu’il va neiger ? » me demande-t-elle soudain
« Me feras-tu un bébé pour Noël ? »
L’ALBATROS de Charles Baudelaire
La poésie, cet art si futile et si indispensable.
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
LA PENDULE De Raymond Queneau
Sous ce physique de banquier austère se cache l’un des poètes français les plus fous et les plus talentueux !
Je mbaladais sulles boulevards
Lorsque jrencontre lami
Bidard
Il avait lair si estomaqué
Que jlui ai dmandé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jviens davaler ma pendule
Alors jvais chez lchirurgien
Car jai une peupeur de chien
Que ça mtombe dans les vestibules
Un mois après jrevois mon copain
Il avait lair tout skia dplus rupin
Alors je suis été ltrouver
Et jlavons sommé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jgagne ma vie avec ma pendule J’ai su lestomac un petit cadran Je vends lheure à tous les passants En attendant qujai Icadran sulles vestibules
A la fin ltype issuissuida Lossquil eut vu qupersonne lopéra Et comme jarrivais juste sul chantier Moi je lui ai demandé qui vienne sesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jen avais assez davoir une pendule Ça mempèchait ddormir la nuit Pour la remonter fallait mfaire un trou dans ldos
Jpréfère être pendu qupendule
Lorsquil fut mort jvais à son enterrement Cétnit
Imatin ça mennuyait bien Mais lorsqui fut dans
Itrou ah skon rigola Quand au fond dla bière le septième coup dmidi tinta
Eh bien voilà voilà voilà Il avait avalé une pendule Ça narrive pas à tous les chrétiens Même à ceux quont un estomm de chien Et du cœur dans les vestibules
IL Y A de Jean-Jacques Goldman
Il y a
Du thym, de la bruyère
Et des bois de pin
Rien de bien malin
Il y a
Des ruisseaux, des clairières
Pas de quoi en faire
Un plat de ce coin
Il y a des odeurs de menthe
Et des cheminées
Et des feux dedans
Il y a
Des jours et des nuits lentes
Et l’histoire absente
Banalement
Et loin de tout, loin de moi
C’est là que tu te sens chez toi
De là que tu pars, où tu reviens chaque fois
Et où tout finira
Il y a
Des enfants, des grands-mères
Une petite église
Et un grand café
Il y a
Au fond du cimetière
Des joies, des misères
Et du temps passé
Il y a
Une petite école
Et des bancs de bois
Tout comme autrefois
Il y a
Des images qui collent
Au bout de tes doigts
Et ton cœur qui bat
Et loin de tout, loin de moi
C’est là que tu te sens chez toi
De là que tu pars, où tu reviens chaque fois
Et où tout finira
Et plus la terre est aride, et plus cet amour est grand
Comme un mineur à sa mine, un marin à son océan
Plus la nature est ingrate, avide de sueur et de boue
Parce que l’on a tant besoin que l’on ait besoin de nous
Elle porte les stigmates de leur peine et de leur sang
Comme une mère préfère un peu son plus fragile enfant
Et loin de tout, loin de moi
C’est là que tu te sens chez toi
De là que tu pars, où tu reviens chaque fois
Et où tout finira

LE GÉNIE DE LA FOULE de Charles Bukowski
Il y a assez de traitrise, de haine, de violence,
D’absurdité dans l’être humain moyen
Pour approvisionner à tout moment n’importe quelle armée
Et les plus doués pour le meurtre sont ceux qui prêchent contre
Et les plus doués pour la haine sont ceux qui prêchent l’amour
Et les plus doués pour la guerre – finalement – sont ceux qui prêchent la paix
Méfiez-vous
De l’homme moyen
De la femme moyenne
Méfiez-vous de leur amour
Leur amour est moyen, recherche la médiocrité
Mais il y a du génie dans leur haine
Il y a assez de génie dans leur haine pour vous tuer, pour tuer n’importe qui
Ne voulant pas de la solitude
Ne comprenant pas la solitude
Ils essaient de détruire
Tout
Ce qui diffère
D’eux
Étant incapables
De créer de l’art
Ils ne comprennent pas l’art
Ils ne voient dans leur échec
En tant que créateurs
Qu’un échec
Du monde
Étant incapables d’aimer pleinement
Ils croient votre amour
Incomplet
Du coup, ils vous détestent
Et leur haine est parfaite
Comme un diamant qui brille
Comme un couteau
Comme une montagne
Comme un tigre
Comme la ciguë
Leur plus grand art.

L’ETRANGERE de Louis Aragon
Amour fou, grand amour ou simple romance… Qu’importe ! Du moment que le cœur s’emballe avec insolence !

Il existe près des écluses
Un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
À démêler le tien du mien
En bande on s’y rend en voiture,
Ordinairement au mois d’août,
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux.
On passe la nuit claire à boire
On danse en frappant dans ses mains,
On n’a pas le temps de le croire
Il fait grand jour et c’est demain.
On revient d’une seule traite
Gais, sans un sou, vaguement gris,
Avec des fleurs plein les charrettes
Son destin dans la paume écrit.
J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d’outremer
Elle en montrait la déraison.
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant !
Celle-ci parla vite vite
De l’odeur des magnolias,
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia.
En ce temps-là, j’étais crédule
Un mot m’était promission,
Et je prenais les campanules
Pour des fleurs de la passion.
À chaque fois tout recommence
Toute musique me saisit,
Et la plus banale romance
M’est éternelle poésie
Nous avions joué de notre âme
Un long jour, une courte nuit,
Puis au matin : « Bonsoir madame »
L’amour s’achève avec la pluie.
