LA BOULE NOIRE de Georges Simenon

Celle-là, je l’ai pas vue venir

Simenon c’est Maigret et Maigret c’est Simenon ! C’est propre, c’est carré, c’est rangé dans un coin de ma bibliothèque mentale. Je me suis déjà tapée l’intégrale de Jean Richard quand j’étais petite, on peut dire que j’ai une vue d’ensemble, je découvrirai ses bouquins quand je serai à la retraite ! Et puis, on va pas se mentir, snob comme je suis, Simenon, c’est pas de la grande littérature hein ?!

J’en étais donc là à attendre pépouze la retraite. Sauf que forcément mes prévisions ne se réalisent jamais in the real life. In the real Life, je tombe sur une collection du Monde : « Le Monde de Simenon ». Je prends un livre au hasard, les oeuvres sont classées par thème, j’ai pioché l’humiliation 🥳. Je ne tique même pas, on reste dans le concept d’année de merde que 2020 érige en art. Mais ce qui m’intrigue c’est un titre : « La Boule Noire ». Je retourne le livre, lis le résumé… et pars en vrille. « Voyez cette petite ville américaine de Williamson : il suffira qu’une main anonyme mette dans l’urne la boule noire qui lui refuse l’entrée du Country Club pour qu’un fils de prolétaire en reste traumatisé à vie ». Reconnaissez que ça envoie du bois ! Zou ! C’est parti !

L’Amérique de Simenon

Jean Giono a dit « Les romans de Simenon ? Toujours la même chose : un poêle qui ne tire pas et une femme qui sent le chou » ! C’est exactement l’image que j’en avais. Ben non ! Simenon, c’est aussi l’Amérique ! L’Amérique des trente glorieuses, toute puissante, qui balance du rêve et des dollars ; tant mieux pour ceux qui les attrapent, tant pis pour les autres.

Dès les premières pages, Georges réussit un véritable tour de force : vous plonger dans les méandres d’une petite ville américaine comme si vous y étiez nés. C’est instantané et impressionnant. On connaît cette ville pourtant si éloignée, on connaît ces gens, ils nous ressemblent. On voit tout, on entend tout, on ressent tout, tels des anthropologues penchés sur une société miniature. On observe, avec distance puis avec passion. Tout y est. L’espoir, l’envie, la jalousie, le désir presque vital de s’extirper de sa condition, vous pouvez presque les toucher du doigt. Certains manoeuvrent, manipulent, d’autres s’échinent à gravir l’échelle sociale à force de sueur et de soumission. Tous essaient de passer entre les gouttes de ce jeu de massacre que sont les règles sociales.

Ce roman est construit comme un thriller. Le protagoniste, Walter Higgins, peut basculer à tout moment du côté du bien, du mal, de la folie.

Et si la vraie folie c’était de vouloir être accepté, quel qu’en soit le prix ? On ne change jamais vraiment. On reste toujours soi, un peu comme les gros restent gros à vie dans leur tête, même après avoir perdu tous leurs kilos superflus.

C’est un roman haletant, je vous le conseille.

JE SAIS POURQUOI L’OISEAU EN CAGE CHANTE de Maya Angelou

L’oiseau libre sautille
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu’à ce que s’achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage
ses ailes sont entravées et
ses pattes sont liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise
et aux alizés doux à travers les arbres soupirants
et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube
et il désigne le ciel comme sien.

Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves
son ombre piaille d’un cri de cauchemar
ses ailes sont coupées, ses pattes liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues mais désirées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

VIETNAM / LES BONNES CONDITIONS / CORLEONE LE PARRAIN DES PARRAINS

Attention : cet article comporte une ENOOOOORME déclaration d’amour à Arte 😍

Cette chaîne me donnerait presque envie de demander la nationalité allemande ! La programmation est toujours dingue, des sujets variés auxquels vous n’auriez même pas pensé, d’autres que vous attendez depuis toujours… Et cet été, Arte a fait fort.. Une corne d’abondance de pépites ! Parmi les documentaires sous-titrés (plus simple pour savoir de quoi je parle 🥳), je vous en ai sélectionné 3.

VIETNAM de Ken Burns et Lynn Novick

Sur ce sujet, je pars de loin et ma marge de progression est assez vertigineuse.

Je savais que :

  • l’Amérique s’y était embourbée et en reste traumatisée (bourbier et traumatisme relayés, esthétisés, dramatisés par des films cultes tels Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Platoon, La Déchirure, Full Metal Jacket et bien d’autres pour ne parler que de cinéma).
  • il y avait une vague histoire de Vietnam Nord contre Vietnam Sud
  • il y avait aussi une vague histoire de lutte contre le communisme.

Bref, je ne sais rien ! Zou ! En route pour 9 épisodes de 50 minutes (on est la Queen de la géopolitique ou on ne l’est pas 👸🏻). Dire que cette série documentaire est ambitieuse est un euphémisme. Des images d’archives inédites, des enregistrements secrets, des témoignages aussi bien de militaires, politiques, rescapés, familles, reporters. Et c’est effrayant (et hypnotique de voir à quel point les erreurs se répètent inlassablement) car tous, qu’il soient vietnamiens ou américains, soldats ou stratèges, pacifistes ou va-t-en-guerre, politiques ou citoyens… Tous disent la même chose… Cette prescience générale dès le début qu’il ne fallait pas y aller, qu’il n’y aurait pas de vainqueur, que cette guerre n’était pas une « bonne » guerre, celle où l’Amérique défend triomphalement les valeurs du bien contre le mal. Le communisme était même à la limite de l’anecdotique au début du conflit. Il s’agissait juste d’un peuple voulant son indépendance. Mais, rongée par son anti-communisme atavique, l’Amérique n’a rien vu ou voulu voir.

J’apprends pêle-mêle les origines du conflit (guerre d’Indochine), les turpitudes de de Gaulle (whouuuu qu’il a été vilain le Général 😡), le soutien américain à Hô Chi Minh en pleine guerre mondiale (si, si !), l’engrenage qui se met en place peu à peu, les mauvais choix, la corruption, les promesses non tenues, les jeunes que l’on sacrifie en toute connaissance de cause, les massacres… et la confirmation que si l’ensemble des présidents américains étaient des lâches, Nixon était réellement le salaud que l’Histoire en a fait.

Dernière info à la marge. Ken Burns, un des réalisateurs de ce documentaire, n’est pas un total inconnu. Il a donné son nom à un effet de travelling sur images fixes que l’on retrouve dans iMovie… Non parce qu’il l’a inventé (c’est un opérateur de Louis Lumière qui a inventé le premier travelling de l’histoire) mais plutôt largement démocratisé dans ses documentaires.

LES BONNES CONDITIONS de Julie Gavras

Changement total de décor ! La réalisatrice a suivi huit adolescents des beaux quartiers, pendant 13 ans, de leur terminale jusqu’à l’aube de leur trente ans, au rythme d’une rencontre par an. Ils habitent tous le 7ème arrondissement de Paris et n’en sortent que très rarement. Leurs parents sont bijoutiers, directeurs financiers, publicitaires. Ha ha ha, c’est parti pour une séance d’antrophologie de gosses de riches ! Forcément, pétrie de préjugés comme je suis, je démarre le visionnage d’un oeil goguenard (je fais très bien l’oeil goguenard 🤪), pensant que le summum de leurs problèmes existentiels doit être de choisir entre l’ENA et Polytechnique 🥳.

Honte sur moi 😳 ! Je découvre des jeunes sympathiques, drôles, touchants, conscients de leur chance… qui tâtonnent, adhèrent à leur milieu ou résistent. Plus que la légèreté de l’aisance financière, c’est le poids de la transmission qui se fait sentir. Transmission de valeurs, de patrimoine, d’une lignée, d’une histoire. C’est aussi des accidents de vie, de parcours, des prises de risques…

Ces portraits sont tous précieux, émouvants. Tout est filmé sobrement, sans voyeurisme. Du Strip-Tease de la grande époque, qui vous fait aimer les gens, vous enlève vos idées reçues, bref vous rend un chouïa meilleur. Si en plus vous êtes parents de grands adolescents, je ne peux que vous encourager à regarder ce documentaire avec eux !

CORLEONE LE PARRAIN DES PARRAINS de Mosco Levi Boucault

Deux parties, ce n’est pas de trop pour retracer l’ascension et la chute de Totò Riina, un des parrains les plus célèbres et sanguinaires de Sicile.

Et mon festival de culture générale continue ! J’apprends donc que Corleone n’est pas le nom d’une famille mais d’un village, que la Sicile est le vrai berceau de la mafia, que ses origines remontent, à priori, au XVIIIème siècle et bien d’autres choses…

Quelle ironie de voir ce vieillard se présenter comme un pauvre et honnête paysan, attaché aux valeurs chrétiennes, qui n’a jamais dévié des enseignements de Dieu. Une belle ordure oui 👿! N’en déplaise aux nostalgiques qui s’accrochent à leur vision romantique de la Cosa Nostra : le code d’honneur, les dettes, la loyauté, le respect, la famille et tout le tintouin… La vérité, c’est de la brutalité pure, des exécutions sommaires, des tortures, des corps dissous dans l’acide… juste la loi du plus fort, l’appât du pouvoir, rien à voir avec l’honneur.

Témoignages de repentis, de procureurs, images d’archives, vous êtes happé par cette histoire et surtout en admiration totale devant les rares qui ont osé se dresser contre la pieuvre.

NEW-YORK, NEW-YORK par Liza Minnelli

Start spreading the news
I’m leaving today
I want to be a part of it 
New-York, New-York
These vagabond shoes are longing to stray
And step a round of heart of it 
New-York, New-York

I want to wake up in that city, that doesn’t sleep
To find I’m king of the hill 
Top of the heap

My little town blues, 
Are melting away
I’ll make a brand new start of it 
In old New-York
If I can make it there, 
I’ll make it anywhere
It’s up to you 
New-York, New-York

New-York, New-York 
I wanna wake up, in the city that doesn’t sleep,
To find I’m king of the hill, head of the list 
Cream of the crop at the top of the heap 

My little town blues are melting away 
I’ll make a brand new start of it, in old New-York 
If I can make it there, I’d make it anywhere 
Come on, come through New-York, New-York

https://youtu.be/ns6YbcoRy2U

AMERICAN PSYCHO de Bret Easton Ellis

Ça fait des années qu’on me prévient contre ce livre !

Ce best-seller, sorti en 1991, a au moins le mérite de mettre tout le monde d’accord (enfin dans mon cercle de connaissances) ! Que ce soit des amis ou des collègues, toujours les mêmes commentaires : « c’est à la limite du supportable, c’est atroce, c’est un catalogue de tortures, te connaissant, tu ne supporteras pas, passe ton chemin. Et en plus, les scènes de cul c’est du porno de seconde zone ».

Bien que ma curiosité soit titillée par « le porno de seconde zone » car je ne vois pas trop ce que cette notion recouvre, il faut reconnaître que la vue du sang me file des vertiges assez rapidement. J’ai donc passé mon chemin pendant presque 30 ans. J’ai même évité soigneusement l’adaptation cinématographique qui en a été faite.

En fidèle adepte de la méthode « Tout ou Rien », j’ai craqué il y a un mois et depuis, je fais une cure de Bret Easton Ellis. American Psycho est donc le troisième livre de l’auteur que je descends.

Je commence, au pire, si c’est trop dur, j’arrêterai…

New-York, années 90, Patrick Bateman, 26 ans, est trader le jour et serial killer la nuit (pour faire simple, car, en réalité, les rôles ne sont pas aussi cloisonnés, Patrick ayant énormément de mal à contrôler ses instincts meurtriers et à les cantonner à la vie nocturne).

Je démarre et je retrouve :

  • le style de Bret, une écriture répétitive, neutre, froide (à ce stade on peut même dire glaciale 🥶), factuelle, précise, avec faste détails,
  • le décor fétiche de Bret, une mégapole impersonnelle, un univers saturé d’argent, de luxe, de drogue et de sexe.

Les protagonistes, hommes ou femmes, sont obsédés par l’apparence, le style, la mode, le culte du corps. Vous êtes accro aux choses matérielles de la vie ? Consumériste effréné ? Fashion victim ? Ce livre va BIEN, BIEN vous calmer ! Même moi, qui ne peux pas vivre sans un Zara à portée de carte bleue, j’avais l’impression d’être une zadiste en sarouel à côté d’eux ! Les hommes s’habillent tous de manière identique, un uniforme « costard-cravate » (forcément de marque et dont le raffinement le dispute à l’élégance) qui les rend totalement interchangeables. Le pire, c’est qu’ils le sont puisque personne ne reconnaît personne, ils se confondent entre eux, tellement habitués à se définir par leurs fringues et leur portefeuille. Quant aux femmes, c’est plus simple, il y a deux catégories : les baisables… et les autres.

Autant vous dire que j’attendais les scènes de sexe et de meurtre avec une impatience mêlée d’appréhension !

La première coucherie arrive enfin… et je n’arrive pas à refréner un fou rire 🥳. Pas du tout l’effet que j’attendais ! Idem pour les scènes de meurtre. Je commence à me dire que j’ai un méchant problème, que je ne suis définitivement pas normale 😩.

Pour ma défense, deux arguments :

  • d’abord Bret a beaucoup d’humour (le passage des lutins au réveillon de Noël est à mourir de rire)
  • ces scènes (notamment de meurtre) sont tellement « énormes » et décrites de façon anodine que ça en devient absurde, voire grotesque. À tel point que vous vous demandez si c’est la réalité ou si le héros n’est pas en pleine descente de coke et fantasme tout ça.

Alors ? Il est comment ce bouquin ?

Comme toujours, avec Bret, la réalité est plus complexe que ce qu’il veut bien montrer.

Bateman n’est ni le demeuré superficiel, ni l’inculte de base, ni le petit con totalement insensible que l’auteur essaie de nous décrire. Bien au contraire !

À la question que lui pose une ancienne petite amie : « Pourquoi tu travailles ? Tu n’en as pas besoin », la réponse est sans appel : « Parce que je veux m’intégrer. » Et cette réponse sonne comme un appel au secours.

Il y a également une scène dans le zoo de NYC, où tous les animaux sont décrits comme apathiques, abrutis d’ennui et de solitude. Patrick Bateman est comme eux, sidéré par le monde, son absurdité et son vide (toujours le vide cher à Bret). Et c’est la folie de ce monde qui le rend fou.

J’ai refermé ce livre, avec la même question qui revient en fil rouge dans toute l’œuvre de Bret Easton Ellis : qui est le plus fou et cruel des deux ? La société ou Patrick Bateman ?

Vous avez deux heures 😂😂😂


SORCIÈRES (ou La puissance invaincue des femmes) de Mona Chollet

Mona CHOLLET a tout pour me plaire !

Je suis tombée en arrêt devant ce livre à la Fnac. Mais vraiment en arrêt ! Je suivais Népoux qui voulait me montrer un ouvrage EX-TRA-OR-DI-NAIRE, quand, soudain, je me suis immobilisée et plus rien ne comptait hormis ce bouquin. Laissant Népoux continuer à tracer dans les rayonnages, parlant tout seul, persuadé qu’il était que je le suivais, j’observe la couverture. Le titre, Sorcières, et l’illustration 😍. Un vrai coup au cœur ! Tout était réuni pour un potentiel gros gros coup de foudre. Même le fait que ce soit un essai ne m’a pas arrêtée, moi l’accro aux romans, au contraire ! Je subodorais qu’on allait sortir des sentiers battus, que les sorcières en question allaient être diablement intéressantes et subversives. Tel un Jean-Marc Généreux de la littérature : J’ACHÈÈÈÈÈÈTE !!!

Je démarre, et là, joie intégrale. Mona et moi avons plein de références communes. Quel bonheur de lire un livre peuplé de gens que j’admire. Des êtres qui sortent des clous, mais pas seulement. Ils ont une vision, des convictions chevillées au corps, un génie, un courage, un humour… Et même si toutes les vies se valent, la leur m’émerveille tant ! Alan Moore, Gloria Steinem, Anne Sylvestre, Clarissa Pinkola Estes, pour ne citer qu’eux, des âmes tellement riches et plurielles qu’il est réducteur de les qualifier.

Et ça continue ! Références pop-culturelles (ma passion, inventer des mots 🥶), historiques, etc. Bon sang, c’est jouissif ! Quand, en plus, Mona se décrit comme un cliché sexiste ambulant : émotive, impulsive, parfois naïve, maladroite, toujours à côté de la plaque. Une bourgeoise un peu coincée qui aime que rien ne dépasse, que tout soit carré, mais mue intérieurement par une petite voix qui la titille, une voix de révolte qui la bouscule, ne la laisse pas en paix. Mais bordel, Mona c’est moi !!!

Disney et la Renaissance ont bien miné les femmes !

Oubliez la représentation de la vieille, moche, aigrie et méchante telle que nous a abreuvé Disney à longueur de dessins animés ! C’est bien connu : toutes les insoumises sont laides et psychopathes ! Or, celles qu’on a désigné comme sorcières étaient simplement des femmes, qui avaient accumulé au fil des siècles, une force vitale, un savoir instinctif et expérientiel menaçant le pouvoir des hommes.

Je découvre, pêle-mêle, que la répression dont elles ont été victimes :

  • a été très peu le fait du fanatisme religieux mais surtout de la société civile,
  • les protestants (que je voyais comme modérés et tolérants, ayant eux-mêmes été persécutés) y ont activement participé,
  • a culminé à la Renaissance (et non au Moyen-âge, comme je le pensais).

Pourquoi la Renaissance ? C’est l’apparition de l’homme nouveau, l’homme tout puissant, qui, grâce aux multiples découvertes géographiques et scientifiques, réussit à dompter la nature. La science se pare alors d’atouts exclusivement masculins :

  • intelligence (le cerveau de la femme est plus petit et plus léger, CQFD),
  • réflexion (si on savait réfléchir, ça se saurait),
  • rationalité (y a-t-il plus illogique qu’une meuf ?),
  • stabilité (la femelle est totalement hystérique),
  • rigueur (plus bordélique qu’une nana, y’a pas),
  • transparence (on est toutes une sale bande de sournoises), et j’en passe.

Exit tout ce qui est créativité, imagination, inspiration, intuition, etc. La femme est cause de désordre, comme la nature, et doit être domptée, comme elle. Bref, « la machine à fabriquer l’homme nouveau est aussi une machine à tuer la femme ancienne ». Cet évincement de la femme de l’Histoire et son asservissement se sont encore accentués lors de l’avènement du capitalisme.

Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler ! 😈😈😈

Je ne vous dis pas le retard qu’il y a à rattraper ! Même le trône de fer paraît plus accessible !

Mona étudie plus particulièrement trois types de femmes qui cristallisent tous les rejets, toutes les haines :

  • la femme indépendante (c’est-à-dire hors de contrôle pour l’homme). Inacceptable ! La meilleure solution est de nous passer le goût de la liberté. Souvenez-vous du personnage de Glenn Close dans Liaison Fatale. Une femme libre, professionnellement et sexuellement, ça cache forcément quelque chose (Zou ! On va lui coller solitude et déséquilibres, ça va calmer tout le monde 🥳🥳🥳).
  • la femme sans enfant. Une femme ne peut trouver de véritable épanouissement qu’à travers l’enfantement. La pitié est réservée à celles qui ne peuvent connaître cette joie ultime et la haine, à celles qui ne le souhaitent pas. Et Mona, de citer Pauline Bonaparte : « les enfants, je préfère en commencer 100 que d’en finir un seul ». TU M’É-TO-NNES Pauline !
  • la vieille femme. L’horreur ultime ! Cachez cette décrépitude que les hommes (et beaucoup de femmes) ne sauraient voir !

Ce livre est passionnant et foisonnant ! Il a juste les défauts de ses qualités : parfois trop redondant et un peu désordonné, mais d’une richesse incroyable.

Et surtout, il annonce une excellente nouvelle : les sorcières sont de retour !

WHITE de Bret Easton Ellis

Au secours ! Où sont les rebelles ?

J’espère que vous aimez Bret car j’attaque le troisième bouquin d’affilée ! D’abord Moins que zéro, puis White et maintenant American Psycho. Après, j’arrête !

Tout a commencé par une interview dans laquelle il comparait l’époque de sa jeunesse à l’époque contemporaine et livrait l’analyse suivante : « Dans les années 80, les jeunes vivaient dans un monde d’adultes et représentaient la marge. Aujourd’hui, tout le monde vit dans un monde de jeunes et la marge est devenue la norme ».

Je lis, je pense un peu hâtivement « Oui, bon, il enfonce une porte ouverte, là ». Mais cette phrase me poursuit, me taraude et finalement m’angoisse un chouïa : « Si la marge est devenue la norme, qu’est-ce que la marge aujourd’hui et par rapport à quoi la définit-on ? ». Autrefois, les piliers de la société tels les bonnes mœurs, les valeurs morales, la religion, permettaient une vision assez binaire, donc simple, du problème : hors de ces règles, point de salut. Au pire, vous faisiez partie de la lie de la société, au mieux vous étiez un rebelle (n’y voyez aucune nostalgie de ma part, c’est juste une constatation). De nos jours, notre société étant de moins en moins unifiée autour de valeurs communes, cela rend la marge très difficile à caractériser. Et ça a le don de me foutre les jetons, car j’ai toujours apprécié les rebelles : je trouve leur existence salutaire à la bonne marche du monde. Sauf qu’aujourd’hui, je ne sais plus où ils sont 🥺. Vous me suivez toujours ou je vous ai perdus ? 😱

Bref, je me dis que Bret peut peut-être m’aider sur ce coup-là. J’attaque donc White !

C’est intéressant….

White est présenté dans la presse comme un essai sur notre époque et sur la génération des millenials.

Alors, NON, il ne s’agit pas d’un essai, plutôt d’une série de réflexions agrémentée de souvenirs autobiographiques. Il revendique le droit d’ouvrir sa gueule, même s’il est un homme, blanc, riche, de plus de 50 ans.
Son angle d’attaque est principalement culturel, avec moult exemples dans le cinéma, la littérature, la musique, etc.

Difficile de ne pas être d’accord avec tous les constats qu’il fait.

Il commence par ce qu’il nomme la période Empire, de son enfance à son initiation à l’âge adulte, puis se livre à une analyse en miroir de l’époque Post Empire et ses travers. Et ils sont nombreux !

  • On vit dans l’abondance et l’instantanéité. Terminée l’expérience de l’attente, de l’effort pour obtenir ce que l’on veut (livres, films, sexe…). Tout est à disposition !
  • On est tous acteurs. On joue tous un rôle « politiquement correct » pour ne pas faire de vague et être accepté par la société.
  • Le culte du Like a envahit toutes les sphères de notre vie, privée, publique et professionnelle, nous réduisant à des pantins prêts à tout pour faire partie d’un groupe.
  • Forcément, tout ça, c’est la faute d’internet et des réseaux sociaux qui, en cultivant notre narcissisme, ont mis en place un discours dominant où le moindre écart est sanctionné par une police de la pensée aussi puissante qu’insaisissable.
  • Ajoutez à cela l’avènement d’une culture de la victimisation où chacun se complait à l’état d’enfant, sans volonté propre ni responsabilité.

Bon, rien de très nouveau sous le soleil, mais ça ne mange pas de pain de le rappeler.

Mais le plus passionnant, c’est son récit et son analyse de l’élection de Trump. En Europe, il nous fascine autant qu’il nous effraie. La situation aux USA nous arrive de manière lointaine et déformée, qui peut donner à penser sommairement que New-York = les USA, que l’arrivée de Trump au pouvoir est une énorme erreur et que finalement tout va rentrer dans l’ordre et que cet immense bordel va prendre fin en 2020.

Bien au contraire ! Il raconte comment cette élection est devenue de plus en plus évidente et inévitable. Il brosse le portrait d’une Amérique hystérique, schizophrène, incapable de communiquer et dans laquelle le bon sens a déserté les deux camps. Et de citer sa muse, Joan Didion : « nous nous racontons une histoire pour pouvoir vivre. Nous interprétons ce que nous voyons et choisissons le plus pratique des cas multiples ». La porte ouverte à toutes les erreurs !

… mais, forcément, je ne suis pas d’accord avec tout !

D’abord la forme. C’est inégal, parfois brouillon et, on ne va pas se mentir, le chapitre, dans lequel il définit les périodes Empire et Post Empire, est chiant à mourir et à la limite de l’incompréhensible (enfin pour moi) !

Sur le fond, sa réflexion sur les codes de plus en plus nombreux et injonctifs que nous subissons est exacte, mais pas du tout nouvelle ou spécifique de notre époque. Cela a existé de tout temps, c’est le propre de la vie en société, c’est même sa seule et unique constante. La forme a juste changé.

Il faut reconnaître cependant qu’il évite assez bien l’écueil du « c’était mieux avant », bref du vieux con aigri. Parce qu’il a été très critique aussi sur sa génération (heureusement que j’avais lu Moins que zéro avant 😜).

Enfin, je vous avoue que les défauts dont il affuble les millenials ont été durs à avaler pour la momaaaan de trois fifilles parfaites que je suis 😩. Mais surtout, plus que mes filles, c’est moi que je reconnaissais dans ce portrait acide. Ça m’a totalement ébranlée ! Bonjour la remise en question ! Soit je continue la lecture, soit j’attaque une analyse ! Je vais continuer de lire : j’apprendrai plus de choses et ça coûtera moins cher 🤪

MOINS QUE ZERO de Bret Easton Ellis

Décidément, 2019 sera l’année de mes premières fois !

Je tourne autour de Bret depuis quelques années. Je lis tout sur lui… sauf ce qu’il écrit ! J’adore ses interviews, son regard acide sur le monde, son cynisme, sa franchise.

Mais lire une interview jubilatoire pendant dix minutes et se plonger dans un bouquin désespéré pendant plusieurs heures sont deux choses différentes. Et sa vision, désenchantée, obscène, de notre époque m’effraie autant qu’un Tuto sur le point de croix. Je ne m’échine pas à entretenir un optimisme à toute épreuve pour que le premier yankee venu me le saborde, merde !

Son roman le plus connu est American Psycho, histoire d’un trader le jour, tueur en série la nuit. Tout a été dit, écrit sur ce livre, considéré comme culte et emblématique d’une époque. Et forcément, quand on parle trop de quelque chose, je prends la fuite.

Sauf que, Bret revient en force. Adulé en France, il vient d’y faire un petit tour promotionnel pour son dernier livre, White, que l’on présente comme un essai sur les millenials (en résumé, un essai sur mes mioches, quoi !).

Animée d’un fort esprit de contradiction, je décide de commencer par le commencement : lire son premier roman Moins que zéro.

Whaouuuu 🥶

Ce bouquin m’a totalement perturbée !

Bret y livre une autopsie de la jeunesse dorée californienne des 80’s (la sienne ?). L’alcool coule à flot, la coke se sniffe comme je mâche des chewing-gums, et le sexe est au mieux, triste, au pire, extrême (mais triste quand même).

Jusque là, tout va bien. Le pire, ce ne sont pas les excès en tout genre de ces jeunes, après tout c’est le propre de la jeunesse et leur luxure n’est que proportionnelle à leur richesse.

Non, le plus glaçant, c’est le vide, un vide vertigineux qui s’est à la fois emparé de leurs âmes et de leurs vies. C’est ce néant qui vous saisit et ne vous lâche plus.

Ils sont jeunes mais n’ont rien à vivre, aucune envie. Ils cumulent les défauts ; amoraux, égoïstes, indifférents… pas par volonté, juste par apathie. Et c’est encore plus cruel. Une sorte de nihilisme passif, sans désir, ni conviction. Le monde n’est qu’une vaste arnaque sans rien ni personne à qui se raccrocher. Comment le traverser en limitant les dégâts, de façon supportable, sans que ça fasse mal ?

Bien sûr, ils sont riches. Grâce à leur famille. C’est même la seule chose que leurs parents ont à leur offrir, le fric. Empêtrés dans le même vide que leur progéniture, ils le remplissent à coup de consumérisme effréné. Je n’arrive pas à me décider : l’argent est-il la cause de leur vie « morte » ou n’est-ce qu’un moyen d’y accéder ? Peut-être les deux.

En quoi Bret est-il si fort ?

Ne comptez pas sur lui pour flatter le lecteur et lui donner ce qu’il attend. Il ne s’embarrasse pas de fioritures. Une écriture neutre, austère. Ni racolage, ni provocation, ni grandes envolées lyriques, seulement des faits, rien que des faits, aussi insignifiants, dérisoires ou monstrueux soient-ils. La forme sert le fond, c’est à dire le vide, le néant. Pas de style littéraire, pas de structure narrative identifiée à laquelle vous raccrocher. Démerdez-vous avec ces phrases aussi creuses et excitantes qu’une liste de courses. Dès les premières pages, j’ai été désarçonnée… jusqu’à ce que ce vide prenne corps, m’oppresse à mesure que le récit s’étoffe, que des failles apparaissent.

Il y a une phrase qui revient comme un leitmotiv tout au long du livre : « les gens ont peur de se perdre ». Pas ces jeunes, ils sont déjà perdus.

Il y a également cet échange entre Clay, le héros, et Rip :

- Mais tu n'as besoin de rien, tu as déjà tout.
- Non. J'ai pas tout.
- Et merde, Rip, qu'est-ce que t'as pas ?
- J'ai pas quelque chose à perdre.

Réponse qui résume tout, qui rend tout acceptable, tout supportable, même le pire.

Je pensais détester ces petits cons, riches, gâtés, pourris jusqu’à l’os, sans valeur, qui ne connaissent rien à la vraie vie (mais, au fait, c’est quoi la vraie vie ?). Je ressens juste une infinie tendresse pour eux, de la pitié aussi, l’envie de prendre un avion, d’aller les voir, de les serrer dans mes bras et de les convaincre que la vie est belle. Que parfois, elle fait mal, elle est dure, cruelle, mais tellement belle… Mais c’est tout, sauf le propos du livre.

PORTNOY ET SON COMPLEXE de Philip Roth

Philip Roth est mort. Vive Philip Roth !

La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était il y a 4 ans. Je venais de terminer LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE HARRY QUEBERT de Joël Dicker. Je cherchais des informations sur l’auteur, quand, par hasard, je tombe sur un article accusant Joël Dicker d’avoir plagié un livre de Philip Roth mais sans en approcher le talent.

Bon sang de bonsoir !

Je décidais de vérifier par moi-même et achetais le livre plagié en question, LA TACHE. Mais, un autre article (oui, me disperser, c’est ma passion 🤪), me prévient que ce livre est plus ardu à lire. Et comme je suis un peu allergique à la difficulté, je ne l’ai jamais ouvert.

Mais voilà qu’en mai dernier, Philip casse sa pipe ! Et, en veux-tu en voilà, des hommages, des émissions spéciales, des reportages, des éloges, des superlatifs (tiens, ça ferait un bon nom de salon de coiffure 😂). Bref, ne voulant pas mourir idiote (ni mourir du tout d’ailleurs), je vais chez mon libraire pour lui demander le livre le plus S.I.M.P.L.E de Philip.

Alors là, si même mon libraire sait que je suis une obsédée….

Et là, tranquillou, quasi sans réfléchir, il me tend PORTNOY ET SON COMPLEXE. « C’est facile à lire, c’est pas épais et je suis sûr que vous allez aimer ». Comme il est toujours de bon conseil, je n’hésite pas. « C’est un de ses premiers livres et c’est celui qui l’a fait connaître ».

Tu m’étonnes !!!

Je commence et ce livre est tout ce que je n’attendais pas. Je ne sais pas pourquoi mais j’imaginais un style ampoulé, un vocabulaire complexe, une histoire sophistiquée.

Je découvre un récit hilarant, tendre, cru, vulgaire, porno, nostalgique. Je n’ai jamais autant ri à la lecture d’un livre (ce qui a passablement énervé népoux car c’était incontrôlable et inexplicable).

Quel bonheur de découvrir que cet écrivain, porté aux nues, présenté comme L’AUTEUR AMÉRICAIN MAJEUR du 20ème siècle, au physique austère, à l’air sérieux, est un véritable obsédé du cul (oui, je sais, je sais, c’est un roman, pas une autobiographie… mon œil ouais).

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De quoi ça peut parler un livre drôle et porno ?

C’est très simple ! Portnoy, 33 ans, est chez son psy. Il lui raconte son enfance (étouffée d’amour par une mère juive et un père constipé) et la poussée d’hormones qui l’a envahi vers ses 10 ans et ne l’a plus jamais quitté.

Comment concilier une éducation religieuse stricte avec une obsession du sexe permanente ?

Il aborde tout, sans concession : ses fantasmes sexuels, sa culpabilité, sa honte, sa tendresse pour ses parents (aussi embarrassants qu’aimants), sa judéité (vécue à la fois comme un fardeau et comme une fierté), la communauté juive américaine des années 50. Il dit tout, il ose tout.

Et c’est jouissif ! Et c’est cynique ! Et c’est plein d’auto-dérision ! Et c’est drôle ! Et c’est tendre aussi !

Pourquoi un tel retentissement ?

Ce livre est sorti en 1969. Le scandale a été mondial, le livre jugé sulfureux et son auteur immédiatement déclaré subversif.

Portnoy a été interdit en Australie car jugé pornographique. Parler de soi ainsi, sans filtre, sans complaisance, avouer ou plutôt «dégueuler» ses envies sexuelles et les confronter à la fameuse culpabilité judéo-chrétienne, forcément ça choque.

Les autorités juives, aussi, ont été choquées, les plus radicaux allant jusqu’à traiter l’auteur de « juif antisémite » avec de violentes attaques , «Les juifs du moyen-âge auraient su quoi faire de lui » 😱😱😱 .

Moi, j’y ai vu tout le contraire. Un second degré assumé, une tendresse et une nostalgie pour ses origines, son milieu, son histoire. Même sa famille, étouffante d’amour et d’injonctions, fait envie. Ça rit, ça gueule, ça pleure, ça s’aime… ça vit.

C’est vrai, ce livre peut choquer, mais c’est avant tout un livre de tolérance… et qui vous fait hurler de rire.

Par les temps qui courent ce n’est pas négligeable.

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