LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

C’est quoi ce titre ?

Je déambule dans le rayon livres de la Fnac en regardant les différents ouvrages, le tout avec l’air dubitatif et soupçonneux d’un contrôleur des impôts.

Il y a forcément une pépite dans toute cette abondance, mais où et comment la repérer ? Nom d’un chien, pourquoi je ne me suis pas renseignée un peu avant ? Ça va encore se jouer au feeling, sur des critères à la con du genre « Tiens, une tranche rose, c’est original ça, une tranche rose ». Va faire une chronique du bouquin après ça 😩.

Ça n’a pas loupé ! Je vois une photo en plan serré d’une route nationale à la tombée de la nuit. On dirait une route beauceronne, le genre de route bien utilitaire pour traverser des champs de betteraves. On n’est pas sur du bucolique, du champêtre, on est sur du « appuie sur le champignon, qu’on se magne d’arriver ». La couverture est mate. Ben oui, tu penses, le brillant ça risquerait de faire plus joli. Manquerait plus qu’on attire le client. Et pourtant, j’avoue qu’elle envoie, cette photo, elle est même hypnotique.

Je regarde le titre, « Le Voyant d’Étampes ». À quel moment tu décides d’appeler ton livre « Le Voyant d’Étampes » ? Un soir de beuverie ? De détresse ? Vous connaissez Étampes ? Vous le situez ? Parce que moi oui. Fin de la blague !

Et puis « voyant » au sens de clignotant ? Non, parce qu’OK y’a une route, mais ça pourrait aussi être un mage ou un diseur de bonne aventure (eh oui, tout ça au rayon livres de la Fnac 😂).

J’achète donc le livre 🤪.

Le pitch

Jean Roscoff, professeur universitaire fraîchement retraité, alcoolique de surcroît, est un incompris. En tous cas, il n’arrive pas à se faire comprendre, ni de sa fille, encore moins de la compagne de celle-ci, ni de son ex-femme, ni de son meilleur ami. Il ne les comprend pas non plus, eux, et globalement la société qui n’évolue pas comme il l’avait souhaité dans sa jeunesse militante. Peut-on dire que Jean Roscoff est un vieux con ? Ce serait idéologiquement trop facile et factuellement faux.

Jean Roscoff, donc, décide de reprendre les travaux entamés dans sa jeunesse sur un poète américain, aussi méconnu que talentueux, qui s’exila en France et mourut accidentellement sur une obscure route de l’Essonne dans les années 60.

Après plusieurs échecs, il tient enfin l’occasion de sortir un livre fouillé qui en remontrera au petit milieu intellectuel qui l’a toujours regardé de haut. Et ça, ça le ravigote, Jean (cherchez pas, y’a aucun jeu de mots).

Sauf que… parce qu’évidemment il va y avoir un os… cet écrivain était noir, fait que Jean survole. Et là, ça va partir en sucette mes amis 😱. Entre les woke, les néocolonialistes, les pro « cancel culture », les progressistes, les réacs, on se rend compte qu’il y a toujours une constante, quelles que soient les générations : la connerie et la lâcheté.

Ce livre est une cathédrale 

Ce n’est pas une claque qui fuse par surprise et qui vous agresse ou vous secoue, c’est une cathédrale qui se construit sous vos yeux. Patiemment, sans esbroufe, presque artisanalement.

Au départ, ça commence gentiment. Jean est une sorte de Caliméro 🤪 qui radote pas mal. Faut l’écouter raconter les injustices qu’il a subies, sa jeunesse et ses illusions perdues, son combat à SOS racisme, la marche des beurs. Encore un type qui a cru changer le monde… comme tout le monde, et qui se retrouve à ne plus rien capter… comme tout le monde.

Et puis, sans qu’on s’en rende compte, ça commence à sortir de terre. On se rend compte qu’Abel vient de terminer de sacrées fondations. C’est imposant, structuré, ambitieux. Pendant qu’on le lisait, Abel avait un putain de plan en tête et nous guidait. On commence alors à pressentir la grandeur de l’édifice. Ça monte au fur et à mesure que le récit s’étoffe, ça prend de la hauteur, on voit du bel ouvrage, des prouesses de style, une exigence des détails… et bordel, c’est presque Notre-Dame !

Et la fin 😱 ! La cathédrale est terminée, vous avez une vue d’ensemble. Vous tournez autour, c’est vertigineux.

C’est un grand OUI !

Je vous recommande chaudement ce livre. Il vous questionne, vous rend plus intelligent (enfin moi, en tous cas). Le style est impressionnant, d’une grande maîtrise, c’est un bonheur à lire, « le petit Jésus en culotte de velours ». Et surtout, C’EST DRÔLE, MAIS DRÔLE ! Merci Abel de m’avoir fourni ma nouvelle insulte de référence : « Quelle ébouriffante salope ! » 🤣

FIN

ENFANT DE SALAUD de Sorj Chalandon

Ce livre m’a cueillie, à plusieurs reprises. Il m’a émue, m’a irritée, m’a appris aussi.

Tout vient de l’enfance.

Sorj est un homme de presque 70 ans. Sa page Wikipedia annonce sobrement qu’il est un journaliste et écrivain français. Si vous creusez, c’est peu de dire qu’il a une vie bien remplie. Remplie de reportages, d’articles, de livres, de scénarios, de prix, de reconnaissances unanimes du public et de ses pairs. Alors quoi ?

Alors, son père ! Ce père qu’il se traîne comme un boulet depuis toujours. Cette figure tutélaire, censée encadrer, protèger, éclairer. Lui, c’est le noir total, à essayer de trouver un interrupteur, une fenêtre, n’importe quoi comme source de lumière… et rien.

De qui est-il le fils ? Qu’a fait son père pendant la 2ème guerre mondiale ?

C’est quoi un salaud ?

Son père coche beaucoup de cases. Lâche, menteur, égoïste, violent. Collabo aussi ? Comment savoir ? Avec lui c’est une fanfaronnade permanente. Du bruit et de la fureur. Le genre qui fait peur à tout le monde. Le genre qui raconte l’histoire à sa sauce et gare à ceux qui ne le croient pas. Bravache, il écrase les autres pour pouvoir se hisser au niveau auquel il prétend. La guerre, il l’a faite mais à sa manière. Ah Ah, il fallait voir, qu’est-ce qu’il leur a mis ! Mais à qui ?

Pourtant, difficile de le haïr, ce père aux frontières de la folie. Il faut reconnaître qu’entre ses mensonges, ses ruades, ses crises, il a du panache. Il ne se laisse jamais démonter. La meilleure défense c’est l’attaque. Il réussit à faire taire tout le monde, à instiller le doute ; et si, cette fois, il disait vrai ?

Et Sorj, là-dedans, qui encaisse tous les coups, souffre et s’enlise.

Les faits, toujours les faits, rien que les faits.

Est-ce pour ça que le fils est devenu journaliste ? Pour s’accrocher aux faits, débusquer la vérité ?

La vérité, c’est l’histoire du livre. Un livre qui enquête, explique, retrace, recoupe.

Il va se confronter à son père alors même que son journal l’envoie couvrir le procès Barbie. La grande et la petite histoire se télescopent. Le premier procès pour crime contre l’humanité à se tenir en France et la première fois que Sorj va trouver le courage d’affronter son père.

On côtoie les victimes de Barbie, celles qui ont survécu et celles qui sont mortes, les enfants d’Izieu aussi. On déteste ce père qui ne connaît pas la honte alors qu’il devrait faire silence et on s’énerve sur ce fils qui s’obstine à l’aimer. On a envie de lui hurler « Arrête les frais, libère-toi de lui, il te détruit ! ».

Et puis, l’horreur qui prend parfois des détours, que vous ne voyez pas arriver et qui vous submerge : « À hauteur d’homme, il n’y avait plus d’écorce aux arbres, tout avait été mangé ».

Je ne sais toujours pas si son père est un salaud, je ne sais pas si la vérité apaise. Je sais juste, qu’à l’heure où certains veulent réécrire l’histoire, la Vérité ne se négocie pas, les faits ne se falsifient pas.

FEU de Maria Pourchet

Quelle claque !

2 ans ! Ma dernière claque littéraire a 2 ans et c’était POUSSIÈRE D’ÉTINCELLES & VERRES FUMÉS de Mehdi Masud.

2 ans à tendre l’autre joue et attendre.  

BIM, n’en jetez plus, c’est bon, 1 partout la balle au centre ! Je viens de me prendre une baffe, mes amis 😱.

Mon dieu, que j’adore ça !

J’ai acheté FEU presque par hasard. Ce livre truste plein de sélection de prix littéraires dont le Goncourt. Je veux bien qu’on se plante sur un prix mais sur cinq ?! Une critique dit, je cite : « Le livre le plus renversant de la rentrée ». Mais renverse-moi, Maria, renverse-moi !

J’estime donc que je prends peu de risques et puis j’aime beaucoup la couverture.

J’ai quand même un doute avant d’attaquer. Le sujet d’abord. L’adultère. C’est un peu vu et revu, va falloir nous vendre du rêve Maria. Les critiques ensuite. Toutes ces louanges, ça en deviendrait presque suspect. Après tout, j’ai jamais entendu parler d’elle 🤔. Trop tard, il est dans mon sac. C’est donc parti pour FEU.

Wow ! Attachez vos ceintures !

Ça commence dès la première page. Pas d’introduction, de montée progressive, de message de prévention du genre « Attention, les mots vont tous te sauter à la gueule, prends tes précautions ». Non, rien de tout ça. c’est plutôt « Démerde-toi avec un style que t’as jamais vu, des mots secoués dans un shaker et toi avec et on espère que tu te feras pas mal en retombant ».

Je suis complètement happée. C’est déroutant, vif, acéré, fébrile. Pas toujours sûre que ce soit un français académique mais je comprends. Maria aiguise tous vos sens, elle sonde l’âme avec une précision chirurgicale.

C’est drôle aussi et caustique. Comme quand on sait qu’on va dans le mur mais qu’on a son petit orgueil alors on fait genre.

L’histoire ?

C’est l’histoire de la nuit des temps. Laure rencontre Clément. Ils vont devenir amants.

Laure est mariée mais fatiguée. A se cogner contre les murs d’une vie étriquée, à pas trouver d’issue. Ecrasée par des générations de femmes qui la regardent du haut de leurs injonctions contradictoires. Des mortes (sa grand-mère et sa mère) et des vivantes (sa fille aînée).

Clément est célibataire. Fatigué aussi, mais lui c’est de naissance. Alors, il se retrouve à parler à son chien.

Laure et Clément vont penser pouvoir se sauver mutuellement.

Bordel, que je les aime ces 2 là ! J’ai envie de les prendre dans mes bras, de les consoler, de les rassurer, de les libérer d’eux-mêmes.

Je veux que ce livre ne se termine jamais, c’est pathétique et c’est drôle. Ça me conforte dans l’idée que la vie est une farce ou une fête… selon les moments.

Et pourtant il se termine. Maria tient le rythme jusqu’à la fin et nous en offre une incroyable, presque grand-guignolesque de fin.

Ne passez pas à côté de FEU !

LA MORTE AMOUREUSE de Théophile Gautier

LA GROSSE FLEMME

Nom d’un p’tit bonhomme, que ça a été compliqué de lire cette année ! Vous, je ne sais pas, mais moi, j’ai été incapable de lire quoi que ce soit. Pas envie, pas concentrée, pas le temps… Plein d’excuses pour une seule raison : LA GROSSE FLEMME !

Écrire, je ne vous en parle même pas. Rien ne venait ou alors d’une platitude désolante (même la Belgique est plus vallonnée). Mais, considérant que le cerveau est comme un muscle – moins il travaille, plus il se ramollit –, j’ai décidé de sortir mon blog de sa torpeur. Je requiers votre indulgence, les premières chroniques ne seront pas les plus affutées du tiroir. Qui dit chroniques dit lectures 😫. Je commence une petite sélection… avec beaucoup de BD (on va reprendre en douceur).

Mais si tout se passait comme prévu, ça se saurait.

EMBALLÉ C’EST PESÉ… OU PAS

Je vais chez mon libraire récupérer une commande. Aucun imprévu possible, ça va me prendre 5 minutes avec le triptyque « Bonjour / Merci / Au revoir ». J’en étais au « Bonjour », mon plan se déroulait à la perfection et je patientais sagement tandis qu’il cherchait mes livres, lorsque mon regard se posa sur les piles d’ouvrages derrière son comptoir. Que des classiques en grandes quantités, c’était pour les scolaires. J’allais regarder ailleurs quand…. ALERTE GÉNÉRALE dans mon cerveau, c’est quoi le titre que je viens de voir ????

Je replonge dans les piles et tombe sur « La morte amoureuse ». LA MORTE AMOUREUSE 😱😱😱 Il me faut ce bouquin ! Tant pis pour les mioches, ils redoubleront. Et d’abord c’est de qui ? Théophile Gautier. Connu sans vraiment l’être. J’ai lu « Le Roman de la momie » en 6e, je crois que j’ai bien aimé, fin de l’histoire. J’ai dû le cataloguer dans auteur pour les 6e, maintenant je suis une grande, vite, dépêchons-nous de l’oublier ! Le libraire arrive tout victorieux avec ma commande dont je n’ai plus rien à faire. Je parlemente… et repars avec « La morte amoureuse ».

ÇA, C’EST DU TITRE !

Pas d’effet de style, transparence totale sur la marchandise, on va parler d’une morte qui est amoureuse, on l’appellera « La morte amoureuse ». Zou !

J’adore ! C’est simple et direct et pourtant ça convoque immédiatement une atmosphère fantastique, macabre, oppressante et envoûtante tout à la fois. J’en suis à un stade où je dois le commencer tout de suite.

C’EST UNE MORTE, ELLE EST AMOUREUSE D’UN PRÊTRE

Mais pas que ! C’est fort osé pour l’époque et inquiétant à souhait.

  • D’abord, associer l’amour à la mort, 2 états antinomiques, puissants, sacrés et ritualisés qui ne devraient jamais fusionner. Qu’est ce qui va se passer si la mort rencontre l’amour ? C’est comme si les nazis mettaient la main sur l’Arche d’Alliance ou Sauron récupérait ce putain d’anneau, voyez ? Ce n’est pas possible !
  • Mais Théophile en rajoute une couche. Il décide que la morte jettera son dévolu sur un prêtre et qu’elle sera aimée en retour. On touche au blasphème, c’est la spiritualité qui est détournée et transformée, c’est la force qui devient obscure.

Ohlala, tous les ingrédients sont réunis, je m’engouffre dans la lecture avec délice.

LE PITCH EST DIABLEMENT EXCITANT

La lecture, un peu moins.

  • Est-ce dû à la forme ? Une nouvelle (découpée pour feuilletonnage dans la presse à sa sortie).
  • Est-ce dû à l’époque ? Ce qui était choquant au XIXe siècle ne l’est plus aujourd’hui.

Certes, le style est parfaitement maîtrisé, parsemé de tournures précieuses et d’expressions désormais désuètes. Une lecture qui vous élève, mais qui ne vous tient pas en haleine.

Quoi qu’il en soit, telle Edith, je ne regrette rien, car j’ai redécouvert le plaisir de lire et d’écrire.

À très vite, donc !

BOUCHE DE REINE de Louise de Vilmorin

La Reine en moi bercée
Me donne sa grandeur
Je suis la tour hantée
Dont les hommes ont peur.

Bouche de Reine
Sans un baiser,
Tour sur la plaine
Sans escalier.

Mes yeux sont les fenêtres
Où brillent ses beaux yeux,
La Reine va paraître
Chassant les amoureux.

Nul ne me dit :
« Viens ma maîtresse
Il est minuit
Dénoue tes tresses. »

Une Reine est en moi
Qui défie l’aventure,
Sa main est en mes doigts
Mon corps est son armure.

Et nul ne veut
De ma personne
Car je suis deux
Quand je me donne.

LE GÉNIE LESBIEN d’Alice Coffin

Tu ne jugeras point… avant d’avoir lu

Et pourtant, qu’est-ce que je l’ai jugée ! Énervante, horripilante, agressive, brutale, ridicule, trop frontale, attitude contre-productive. Dégagez-la de l’espace médiatique, elle va nous foutre en l’air des années de luttes féministes avec ses conneries !

Sauf que j’ai horreur des gens qui hurlent avec les loups… et c’est exactement ce que je faisais. J’ai donc laissé passer les différentes polémiques, attendu que la tempête se calme et suis repartie de zéro.

Oui, elle est clivante, oui, elle provoque des réactions violentes, mais après tout, est-ce que Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil, n’ont pas été, elles aussi, conspuées, haïes, avant de devenir des icônes du féminisme ? C’est le lot de toutes les femmes courageuses qui se sont battues.

Et puis, quand je suis perdue, je convoque le bon sens paysan de mes parents : « t’as le droit de pas aimer ton assiette mais tu goûtes avant ».

N’en jetez plus ! J’achète son livre.

Le génie Coffin

J’annonce la couleur tout de suite : c’est un retournement de veste total de ma part !

Son livre se dévore. Il est passionnant, j’ai appris plein de choses et au niveau de la matière à réflexion, c’est carrément du semi-remorque. Le ton est donné dès les premières pages et il n’est pas du tout agressif. Elle est militante, dans l’action et elle le revendique. Elle a des convictions et les défend. Elle est journaliste. Donc, oubliez l’image de l’hystérique (au passage, hystérique est un qualificatif péjoratif qui ramène aux « humeurs féminines incontrôlées », donc bien phallocrate) qui dégueule ses positions et puis c’est comme ça, et puis c’est tout ! Au contraire, c’est bien écrit, tout est construit, structuré, étayé et argumenté. Ça fleure à plein nez la rigueur.

Elle est lesbienne et en ressent un bonheur ultime. Je vous vois venir : « oui, génial, elle s’éclate au lit avec des nanas. Bien content pour elle ». Ben non, le génie lesbien, c’est plus, beaucoup plus que ça. « Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée en un point d’explosion ». Être lesbienne, c’est soutenir les minorités, toutes, invisibles et opprimées. J’apprends que les lesbiennes ont souvent été à l’origine ou en soutien de beaucoup de luttes : le droit de vote, les droits civiques, l’avortement. Être lesbienne, c’est agir avec solidarité et insolence. S’affirmer soi, ses combats, sans s’excuser. Elle raconte son parcours qui est d’une richesse incroyable, fait d’expériences, de rencontres, d’échanges.

Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, a dit : « le neutre c’est l’homme, la femme c’est l’autre ». Alice va plus loin : « L’homme hétérosexuel blanc est le neutre ». Il a créé le monde à son image, que les autres se débrouillent et fassent le dos rond pour rentrer dans les cases qu’il a construites. À force d’efforts, de souffrances et d’humilité, ils arriveront peut-être à être tolérés. Et de démontrer ce qu’elle affirme. Tout y passe : le monde politique, artistique, culturel, économique, sportif, médiatique. ÉDIFIANT.

Tout le monde devrait lire ce livre

Tout le monde est concerné, quel que soit le côté duquel on se place.

Ça m’a touchée, m’a émue, a révélé des évidences que j’essayais de mettre de côté et a amplifié un malaise qui était en moi. Pourtant, je ne suis pas militante. J’accepte toutes les différences mais je ne m’investis pas dans leur défense et ne suis pas particulièrement féministe. J’ai totalement intégré le système patriarcal, fait ce qu’on attendait de moi en tant que femme et, comme toutes les femmes, développé un 6e sens, mélange de prudence, méfiance et anticipation. Je n’ai jamais remis en cause les règles fixées par les hommes. Bref, ce n’est pas moi qui ai fait avancer les causes… Mais une anxiété s’est installée à l’adolescence de mes filles. La peur de les voir sortir en jupe le soir, la peur des gestes déplacés (quel joli terme pour une bonne palpation du cul, n’est-il pas ?), la peur de la drague lourde qui vire au harcèlement ou au viol. Je me suis vue leur prodiguer les mêmes recommandations que j’avais moi-même reçues… et ça m’est devenu insupportable. Et ça m’a mise dans une rage folle, d’abord contre moi-même. Que je puisse perpétuer ce schéma archaïque, faire peser sur elles les injonctions, obligations, menaces qui sont notre lot depuis des siècles m’a provoqué un rejet quasi physique. J’ai refusé d’être le relais de cette soumission. Ce n’est pas grand chose mais j’étais peut-être fin prête pour ce livre. Pour moi, ce n’est pas une guerre qui est déclarée, c’est juste le temps de l’acceptation qui est terminé.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie de lire ce livre, je l’espère. Je souhaite de tout cœur que mes filles le lisent.

TARENTELLE de Yves Duteil

Photo de Tatsuya TANAKA – mini MONDES

Vous avez appris la danse, danse.

Vous avez appris les pas.

Redonnez-moi la cadence, dence

Et venez danser avec moi.

Ne me laissez pas la danse, danse,

Pas la danser comme ça.

Venez m’apprendre la danse, danse

Et la danser avec moi.

Vous savez la tarentelle, telle

Qu’on la dansait autrefois.

Moi je vous montrerai celle, celle

Que, demain, l’on dansera.

Si vous donnez la cadence, dence,

Moi je vous donne le « la ».

Je vous l’apprendrai là dans ce, dans ce,

Dans ce joli petit bois.

Et si vous aimez ma danse, danse,

Et si vous aimez mon pas,

On pourra danser, je pense, pense

Aussi longtemps qu’on voudra

Mais ne me laissez pas là dans ce, dans ce

Pas là dans cet état-là.

Ne pensez-vous qu’à la danse, danse

Dans ce joli petit bois ?

Quand le feuillage est si dense, dense,

Quand le soleil est si bas,

Que voulez-vous que l’on danse, danse

Dans les jolis petits bois ?

Quand votre robe s’élance, lance

Moi j’ai le cœur en éclats.

Si vous perdez la cadence, dence

Serrez-vous bien dans mes bras.

Et s’il arrive que même, même

Tout doucement, dans le bois,

J’aille vous dire, je t’aime, t’aime,

Et si le bonheur était là

Pour nous donner la cadence, dence,

Pour nous donner le « la »

Et pour que tout recommence, mence

À tout petits tout petits pas ?

Vous avez appris la danse, danse.

Vous avez appris les pas

Pour qu’on vous aime et je pense, pense

Que je vous aime déjà.

C’est là que finit la danse, danse

Là dans l’ombre des bois

Mais notre amour qui commence, mence

Jamais ne s’arrêtera.

C’est là que finit la danse, danse

Là dans l’ombre des bois

Mais notre amour qui commence, immense

Jamais ne s’arrêtera

L’HORLOGE de Charles Baudelaire

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit :  « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

PROPRIÉTÉ PRIVÉE de Julia Deck

François avait dit que c’était drôle…

… Et tout ce que dit François est parole d’évangile. De plus, j’ai trouvé Julia Deck charmante lors de son passage à La Grande Librairie, un brin caustique, des yeux rieurs, n’en faisant pas trop. Elle parlait de son livre de façon simple, avec un mélange d’assurance et de retenue des gens qui se plient à la promo mais dont ce n’est pas la tasse de thé. Son sujet se prêtait parfaitement à la satire : un couple de bobos parisiens qui se rêve propriétaire, qui plus est, dans une résidence écologique dernier cri alliant proximité de la nature et des commodités.

On notera que le bobo parisien est la cible de choix de l’époque, l’ennemi commun, l’insulte suprême de tous ceux qui ont des griefs sur tout et n’importe quoi mais ne savent pas trop qui incriminer, « c’est la faute aux bobos ». C’est dit d’une façon tellement définitive que ça doit bien être vrai. Ça me fait toujours un peu mal. J’avoue que je les aime bien les bobos, au moins ils n’avancent pas masqué… et puis j’en suis une et de la pire espèce 😱!

Bref, ça fleurait la caricature mais plutôt maline et subtile sur fond de réalisme. Je me suis laissée tenter.

Quand la mayonnaise veut pas monter…

Y’a tout les ingrédients, vous avez suivi la recette à la lettre, fait tout comme c’était marqué… mais ça veut pas prendre.

Là, c’est pareil ! Julia écrit bien, c’est mordant à souhait, pas de palabres, elle rentre tout de suite dans le vif du sujet qu’elle déroule avec maîtrise. Ça se lit agréablement et rapidement car le récit est court.

Alors quoi ?

Déjà, je n’ai ressenti aucune attirance pour les personnages. Le couple principal est totalement atone, cohabitant, sans envie, ni projet, ni désir, si ce n’est aspirer au calme (cela dit, au moment où je l’écris, je me dis que le calme peut être un projet de vie totalement honorable…. mais ce n’est pas encore le mien).

Ensuite, la satire est un peu légère, tout est survolé et tout est attendu. Julia se limite à planter le décor et les personnages. Elle installe un minimum d’interactions pour bien faire comprendre que « l’enfer, c’est les autres » mais les situations sont assez convenues, entre travaux, fêtes et vide-greniers et souvent expédiées. Finalement la caricature n’est pas si subtile que ça.

Enfin, je reconnais qu’il y a bien un embryon d’intrigue, genre thriller. J’avoue que je suis totalement passée à côté. Franchement, je n’ai compris ni en quoi les voisins étaient démoniaques et machiavéliques (chiants tout au plus), ni l’utilité d’une telle histoire dans l’histoire puisque de toutes façons tout est laissé en suspens.

Je n’ai pas détesté… je n’ai pas aimé. C’est un livre que j’ai lu rapidement et que j’oublierai tout aussi rapidement. Dommage car Julia a un vrai style qui pourrait donner des pépites.

LA MAISON de Emma Becker

Ce livre n’est pas un bonbon.

Dans ma dernière chronique je vous parlais de livres qui étaient comme des bonbons, doux, agréables et sucrés.

Et puis il y en a d’autres. Qui picotent, râpent la langue, font grimacer.

La Maison en fait partie.

C’est un récit qu’on n’attend pas, qui va à contre-courant de la pensée dominante de l’époque, et qui dérange. Pourtant, ça parle de choses qui existent, qui sont vraies, pas d’une vérité absolue mais tout du moins réelles. On fait quoi face à une réalité qui ne correspond pas à notre schéma de pensée ? On réfute ? On oublie ? On fuit ?

La Maison d’Emma Becker

Une femme décide de se prostituer, le revendique, l’assume, en retire même des plaisirs et des moments de bonheur. Ça chatouille hein ?

Si, encore, il s’agissait d’une femme lambda, personnage imaginaire tout droit sortie du cerveau d’Emma… ou à la limite (mais vraiment extrême limite) d’une femme qu’elle a rencontrée et dont elle raconte l’histoire. On pourrait mettre le récit à distance, le balayer d’un revers de main : « c’est totalement inventé, c’est l’exception qui confirme la règle, c’est une nymphomane, elle fait genre mais elle est profondément malheureuse… ». Et on replongerait nos mains allègrement dans le paquet de bonbons avec la satisfaction que rien ne peut troubler nos convictions.

Mais non ! C’est d’elle dont elle parle ! Pas de mise à distance possible, pas de dédain à opposer, parce qu’en plus, elle a de la répartie, Emma ! Elle est là, à vous regarder droit dans les yeux : « c’est mon histoire, c’est mon choix et je ne suis pas la seule ».

La première fois que je l’ai vue c’était à La Grande Librairie (bon sang, je devrais me faire payer tellement je fais de pub à cette émission). Et, croyez-moi, Emma a picoté tous les invités, hommes et femmes. Et c’est parti pour une série de réactions empruntées : « oui, le livre est vraiment intéressant mais attention à ne pas glorifier la prostitution », « je suis un peu dérangée quand même ». Comme si ce livre était forcément plus qu’un témoignage et légitimait toutes formes de prostitution, la recommandait comme une voie royale. Allez zou ! Cursus en 5 ans chez Sup de Pute, c’est l’assurance d’une carrière d’avenir !

Parce que c’est bien connu, une pute, ça doit être exclusivement une victime, faut quand même flatter un minimum notre moralité, nos valeurs. OK, c’est une pute mais elle n’a pas le choix, on la force. Elle attend d’être sauvée.

Mais une pute qui n’attend rien, ça met méchamment à mal nos certitudes, nos batailles, les avancées de la condition féminine passées et à venir. Et si la véritable avancée c’était la liberté ? Liberté pour les femmes de disposer de leur corps sans être jugée y compris par leurs sœurs ? Liberté de se défaire des règles et injonctions du patriarcat sans tomber dans celles des féministes ?

Et le livre, dans tout ça ?

Je comprends le malaise qui se déroule en 2 temps :

  • Le sujet. Il serait somme toute assez commun, avec son charme belle époque si justement l’époque n’était contemporaine (il existe donc encore des maisons closes de nos jours ?).
  • Ce que l’auteure a fait pour écrire ce livre, ou plutôt ce que ce livre lui a permit (autorisé) de faire
  • Enfin, l’atmosphère du livre et de la Maison, un univers caché, feutré, protégé du monde, bruissant d’une charmante ambiance féminine. On a envie d’y être.

Que c’est agréable de lire un livre bien écrit avec un beau style.

Et drôle, ce que je ne soupçonnais pas, car en promotion, Emma becker est beaucoup de choses – belle, énigmatique, (on la regarde comme une bête curieuse) douce et forte (pas besoin de parler plus fort et il ne viendrait a personne l’idée d’être malotru avec elle) – mais pas drôle

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