MIROIR de Sylvia Plath

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

LE GÉNIE LESBIEN d’Alice Coffin

Tu ne jugeras point… avant d’avoir lu

Et pourtant, qu’est-ce que je l’ai jugée ! Énervante, horripilante, agressive, brutale, ridicule, trop frontale, attitude contre-productive. Dégagez-la de l’espace médiatique, elle va nous foutre en l’air des années de luttes féministes avec ses conneries !

Sauf que j’ai horreur des gens qui hurlent avec les loups… et c’est exactement ce que je faisais. J’ai donc laissé passer les différentes polémiques, attendu que la tempête se calme et suis repartie de zéro.

Oui, elle est clivante, oui, elle provoque des réactions violentes, mais après tout, est-ce que Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil, n’ont pas été, elles aussi, conspuées, haïes, avant de devenir des icônes du féminisme ? C’est le lot de toutes les femmes courageuses qui se sont battues.

Et puis, quand je suis perdue, je convoque le bon sens paysan de mes parents : « t’as le droit de pas aimer ton assiette mais tu goûtes avant ».

N’en jetez plus ! J’achète son livre.

Le génie Coffin

J’annonce la couleur tout de suite : c’est un retournement de veste total de ma part !

Son livre se dévore. Il est passionnant, j’ai appris plein de choses et au niveau de la matière à réflexion, c’est carrément du semi-remorque. Le ton est donné dès les premières pages et il n’est pas du tout agressif. Elle est militante, dans l’action et elle le revendique. Elle a des convictions et les défend. Elle est journaliste. Donc, oubliez l’image de l’hystérique (au passage, hystérique est un qualificatif péjoratif qui ramène aux « humeurs féminines incontrôlées », donc bien phallocrate) qui dégueule ses positions et puis c’est comme ça, et puis c’est tout ! Au contraire, c’est bien écrit, tout est construit, structuré, étayé et argumenté. Ça fleure à plein nez la rigueur.

Elle est lesbienne et en ressent un bonheur ultime. Je vous vois venir : « oui, génial, elle s’éclate au lit avec des nanas. Bien content pour elle ». Ben non, le génie lesbien, c’est plus, beaucoup plus que ça. « Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée en un point d’explosion ». Être lesbienne, c’est soutenir les minorités, toutes, invisibles et opprimées. J’apprends que les lesbiennes ont souvent été à l’origine ou en soutien de beaucoup de luttes : le droit de vote, les droits civiques, l’avortement. Être lesbienne, c’est agir avec solidarité et insolence. S’affirmer soi, ses combats, sans s’excuser. Elle raconte son parcours qui est d’une richesse incroyable, fait d’expériences, de rencontres, d’échanges.

Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, a dit : « le neutre c’est l’homme, la femme c’est l’autre ». Alice va plus loin : « L’homme hétérosexuel blanc est le neutre ». Il a créé le monde à son image, que les autres se débrouillent et fassent le dos rond pour rentrer dans les cases qu’il a construites. À force d’efforts, de souffrances et d’humilité, ils arriveront peut-être à être tolérés. Et de démontrer ce qu’elle affirme. Tout y passe : le monde politique, artistique, culturel, économique, sportif, médiatique. ÉDIFIANT.

Tout le monde devrait lire ce livre

Tout le monde est concerné, quel que soit le côté duquel on se place.

Ça m’a touchée, m’a émue, a révélé des évidences que j’essayais de mettre de côté et a amplifié un malaise qui était en moi. Pourtant, je ne suis pas militante. J’accepte toutes les différences mais je ne m’investis pas dans leur défense et ne suis pas particulièrement féministe. J’ai totalement intégré le système patriarcal, fait ce qu’on attendait de moi en tant que femme et, comme toutes les femmes, développé un 6e sens, mélange de prudence, méfiance et anticipation. Je n’ai jamais remis en cause les règles fixées par les hommes. Bref, ce n’est pas moi qui ai fait avancer les causes… Mais une anxiété s’est installée à l’adolescence de mes filles. La peur de les voir sortir en jupe le soir, la peur des gestes déplacés (quel joli terme pour une bonne palpation du cul, n’est-il pas ?), la peur de la drague lourde qui vire au harcèlement ou au viol. Je me suis vue leur prodiguer les mêmes recommandations que j’avais moi-même reçues… et ça m’est devenu insupportable. Et ça m’a mise dans une rage folle, d’abord contre moi-même. Que je puisse perpétuer ce schéma archaïque, faire peser sur elles les injonctions, obligations, menaces qui sont notre lot depuis des siècles m’a provoqué un rejet quasi physique. J’ai refusé d’être le relais de cette soumission. Ce n’est pas grand chose mais j’étais peut-être fin prête pour ce livre. Pour moi, ce n’est pas une guerre qui est déclarée, c’est juste le temps de l’acceptation qui est terminé.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie de lire ce livre, je l’espère. Je souhaite de tout cœur que mes filles le lisent.

Le truc du vendredi

Du fond de mon abîme je vois le ciel qui pleure

Pourquoi cette tristesse qui s’abat et se meurt

Que lui faut-il donc de plus qu’il n’ait déjà 

Tout de mon âme et de mon cœur rougeoie

Et cette fureur en moi qui jamais ne décline 

Telle la colère d’un dieu tapie au fond du ventre

Comme un feu qui détruit tout et qui s’obstine

Et toutes ces brindilles qui sans cesse l’alimentent

Comme je voudrais enfin que le ciel se dégage 

Chasser la pluie et chasser les orages

Et qu’alors dans une clarté nouvelle

Je retrouve ce bleu, le bleu du ciel

UN PETIT POISSON, UN PETIT OISEAU de Juliette Gréco

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Quand on est là-haut
Perdu aux creux des nuages
On regarde en bas pour voir
Son amour qui nage
Et on voudrait bien changer
Au cours du voyage
Ses ailes en nageoires
Les arbres en plongeoir
Le ciel en baignoire

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

Quand on est dans l’eau
On veut que vienne l’orage
Qui apporterait du ciel
Bien plus qu’un message
Et pourrait changer d’un coup
Au cours du voyage
Des plumes en écailles
Des ailes en chandail
Des algues en paille

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

LES FABLES DE LA FONTANEL de Sophie Fontanel

Sophie Fontanel,

Une charmante donzelle,

A décidé, quelle aubaine,

D’imiter Jean de La Fontaine.

Car, pour tout brillant homme qu’il fut, 

Il n’avait pas exploré le cul.

Elle se chargea de cette mission

Qui ne se limitait pas qu’au fion.

Car c’est en sondant l’âme humaine

Qu’on y mesure toute sa peine.

Et de l’âme au sexe 

Il n’y a souvent qu’un prétexte.

Elle prit donc sa plus belle plume

Pour écrire des histoires de lune.

Astre attirant toutes les convoitises

Qui nous fait faire bien des bêtises.

Ce sujet léger s’il en est,

Qui occupe toutes nos pensées,

Peut s’avérer bien profond

Et nous rendre même complètement con. 

Voici donc la petite Sophie

Qui nous narre sa philosophie

Et avec quelle énergie !

Quel plaisir de la lire !

Quel plaisir de rire !

Ça jaillit, ça fuse et nous amuse.

Et puis, même si on s’en défend,

Même si on trouve ça agaçant,

Ça parle un peu beaucoup de nous,

Timide, complexé ou plein de bagout.

À la fin, chacun sa morale

Et attention, ça peut faire mal !

Mais peu importe nos défauts,

Peu importe qu’on ne soit pas les plus beaux,

Sophie nous encourage à être et surtout à écrire

Et on ne peut que l’applaudir.

Ce livre lui ressemble,

Il est drôle et il rassemble.

JE SAIS POURQUOI L’OISEAU EN CAGE CHANTE de Maya Angelou

L’oiseau libre sautille
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu’à ce que s’achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage
ses ailes sont entravées et
ses pattes sont liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise
et aux alizés doux à travers les arbres soupirants
et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube
et il désigne le ciel comme sien.

Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves
son ombre piaille d’un cri de cauchemar
ses ailes sont coupées, ses pattes liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues mais désirées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

LA FEMME GELÉE de Annie Ernaux

Annie Ernaux, la discrète.

Je ne suis attentive à son nom que depuis quelques mois 😱. Au début, son évocation glissait sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. De la même façon que je suis capable de juger sur les apparences, je peux juger un prénom et un nom, de façon totalement subjective. Et la sentence était tombée, comme une condamnation, sans défense possible : je l’avais remisée dans la catégorie « Intérêt limité ». Je la lirai un jour, plutôt à ce moment-là.

À partir de cet instant et comme pour me signifier mon erreur, je n’arrêtais pas de la croiser : tel article la mentionnait, tel écrivain la citait, tel philosophe l’invoquait.

Nom d’un petit pois ! En pestant contre moi-même, je lui accordais une ascension fulgurante et la plaçais dans la catégorie « À lire d’urgence ». J’achetais deux livres : « La femme gelée » et « La place ».

C’est quoi, une femme gelée ?

C’est une petite fille qui grandit en province dans les années 50. Milieu modeste mais heureux. Pas de grandes théories d’éducation, juste des valeurs et de la liberté. Pas de différence « filles-garçons », pas encore. La petite fille pousse comme un herbe folle, encouragée à lire et à étudier par sa mère. Son père fait la cuisine, sa mère fait les comptes, et elle-même est un garçon manqué. Et alors ? Elle imagine sa vie d’être humain : un futur de découvertes et de voyages, avec pour seules limites celles qu’elle se fixera. L’adolescence va se charger de lui faire comprendre qu’avant d’être un être humain, elle est d’abord une femme en devenir. Les filles ne doivent pas se mélanger aux garçons, chacun ses rôles, chacun ses codes. Mais qu’importe, elle n’est pas genre à se décourager. Les études seront son salut !

Sauf qu’il est plus facile de s’extraire de sa condition sociale que de sa condition de femme. Elle va l’apprendre à ses dépens. Le déterminisme, c’est pas fait pour les chiens !

Le triomphe du quotidien.

C’est ce qui me semble définir le mieux, à la fois l’histoire et le style d’Annie Ernaux.

L’écriture d’Annie est simple, visuelle, pulsée. Des petits riens, ténus, tendres, délicats, bruts, drôles, cruels. Et ces petits riens mis bout à bout, ça fait une vie, une condition, un statut. Sans emphase, avec dépouillement, banal. C’est comme les comptines qu’on chante quand on est enfant, c’est simple, rassurant, joyeux… on en oublie presque qu’elles sont toutes cruelles.

Ses parents m’ont rappelé les miens, son adolescence m’a rappelé la mienne. C’est la force de l’auteure : au travers une histoire unique, la sienne, raconter une histoire universelle.

C’est une impression bizarre que vous laisse ce livre, ou plutôt une multitude d’impressions : douce nostalgie, joie simple, espoir, et amertume de voir cette femme si vivante s’étioler dans les conventions, l’air de rien, tout doucement, imperceptiblement.

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’aimerais que mes filles le lisent, il est tellement beau et plus efficace que bien des grands discours et de belles phrases sur le féminisme.

LE TRUC DU JEUDI

Seul sous la lune

Nu comme un ver 

J’ai plus une thune

Je dors par terre

Tous les jours 

J’vous vois passer

Sous vos atours

Toujours pressés

A détourner la tête 

Le nez dans vos affaires 

Méfiez-vous, un jour peut-être 

C’est vous qui dormirez par terre

J’SUIS FRIVOLE

J’suis frivole

Je m’envole

Pas envie de creuser

Sur tous plein de sujets 

Rester en surface

Sans briser la glace

Et prendre mon élan

Juste pour foutre le camp

J’suis frivole

Peut-être un peu folle

Être d’accord sur tout

Tellement je m’en fous

Toujours à sourire

Pour éviter le pire

Rester en retrait 

Jamais rien de concret

J’suis frivole

Je cabriole

Rester sur le bord,

Sans le moindre effort 

Ne pas s’impliquer 

Bien trop compliqué 

Jouer à domicile

Tellement plus facile

J’suis frivole

Ça m’désole

Je suis lâche

Je me cache

Au balcon

Jamais sur le front

Choisir l’illusion

Chacun sa prison

FLEABAG de Phoebe Waller-Bridge

Mon p’tit cœur palpite à l’idée de vous parler de Fleabag 🥳

Non ! J’ai dit non ! Ce n’est pas parce que tout le monde en parle que je vais regarder. Pourquoi ? Parce que c’est une série. Qui dit série dit engrenage, chronophage, nuits blanches, réveils douloureux où je ressemble à un lémurien boursouflé, « promis, ce soir je me couche tôt » et autres ennemis de mon capital sommeil. Sauf que Télérama est passé par là, avec une critique au cordeau que je vous fais courte : « Fleabag, une mécanique très méticuleuse à l’humour noir magistral », ou encore, « Fleabag manie, avec brio, désespoir et humour noir ». Mais, croyez-moi, le meilleur pitch est une répartie de l’héroïne qui résume tout : « toute ma vie, j’ai utilisé le sexe pour combler le vide flagrant dans mon cœur ». Youhouuuu, c’est plus un résumé, c’est un diagnostic. J’arriiiiive !

Avant de foncer tête baissée, comme à mon habitude, je googlelise quand même, histoire de voir la tête des protagonistes et l’ambiance visuelle. Je tombe sur une photo du personnage principal, magnifique trentenaire à l’élégance british, regard face caméra, Rimmel coulant sur les joues.

C’est parti !

Cette série vous donnerait presque envie d’avoir une vie de merde !

Bienvenue dans le quotidien de Fleabag, surnom d’une jeune londonienne, belle, drôle, naturelle, déjantée, bref… parfaite. Sa vie pourrait être un long fleuve tranquille. Mais (car sans mais, pas de série), il y a des failles que l’on découvre progressivement, ou plutôt des absences abyssales, celle de sa mère et, surtout, celle de sa meilleure amie. Et c’est là que l’expression « l’humour est la politesse du désespoir » de Chris Marker (si, si, c’est Wikipédia qui le dit) prend tout son sens. Car Fleabag est un bon petit soldat, luttant comme elle peut, avec ses armes, pour continuer à vivre, à trouver sa place entre une affreuse belle-mère (génialissime Olivia Colman), une sœur presque parfaite et un père dépassé par à peu près tous les événements de la vie.

Le meilleur de l’humour british !

Les puristes vous diront que rien n’égale les Monty Python, mais je ne suis pas puriste, et je n’aime pas les Monty Python.

Les cinq premières minutes sont assez déstabilisantes car, régulièrement, l’héroïne vous regarde et s’adresse directement à vous (le fameux 4e mur). Mais une fois que vous êtes dedans, impossible de décrocher ! C’est une corne d’abondance d’émotions, vous passez de l’hilarité à la tendresse, de l’humour trash à la tristesse.

C’est bouleversant, c’est prodigieux ! Fleabag est tout à la fois délicate, cash, élégante et inapte. Elle est surtout pudique. Pas la pudeur physique, non, la vraie, celle où, par politesse et par orgueil aussi un peu, on tait notre souffrance. Pour ne pas déranger, pour ne pas inquiéter, pour se convaincre soi-même qu’on va y arriver.

Elle ose tout, envoie valser à la fois le patriarcat et les féministes.

Ne passez pas à côté de cette série ! Douze épisodes de 25 minutes et je prends les paris que vous aurez envie d’avoir Fleabag comme meilleure amie.

C’est doux comme une plume et raide comme un alcool fort. C’est indispensable pour passer les fêtes 🥳.

Bonnes fêtes à tous !

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