Le truc du vendredi

Du fond de mon abîme je vois le ciel qui pleure

Pourquoi cette tristesse qui s’abat et se meurt

Que lui faut-il donc de plus qu’il n’ait déjà 

Tout de mon âme et de mon cœur rougeoie

Et cette fureur en moi qui jamais ne décline 

Telle la colère d’un dieu tapie au fond du ventre

Comme un feu qui détruit tout et qui s’obstine

Et toutes ces brindilles qui sans cesse l’alimentent

Comme je voudrais enfin que le ciel se dégage 

Chasser la pluie et chasser les orages

Et qu’alors dans une clarté nouvelle

Je retrouve ce bleu, le bleu du ciel

BROADWAY de Fabrice Caro

Ladies and gentlemen, Mister Fabrice Caro 🥳

J’ai découvert Fabrice Caro il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, « Le Discours ». J’ai rarement autant ri à la lecture d’un livre. Attention, je ne parle pas d’un rire discret, élégant, qu’on réussit à maîtriser, à doser, qui signifie « Oh oh oh, Dieu que ce livre est gai ». Non. Je parle d’un rire qui fuse, exubérant, incontrôlable, rabelaisien, qui signifie « Bordel, faut que je réussisse à reprendre mon souffle ». Vous l’aurez compris, avec Fabrice, on ne sourit pas, on se dilate la rate, on se fend la poire, on s’en paye une bonne tranche. Ça a été un tel coup de foudre que j’ai voulu en savoir plus. Je le croyais romancier, c’est avant tout un auteur de bande dessinée. J’ai découvert son univers, son style et surtout son acuité et son talent pour nous croquer mieux que personne. Il sort un nouveau roman : « Broadway ».

Si ça s’appelle Broadway, c’est qu’il y a une raison

Il y a des titres d’ouvrages qui n’apportent pas grand chose. Celui-ci donne toute la mesure du livre. 

C’est la vie quotidienne transposée à Broadway. Nos angoisses, nos ennuis, nos renoncements deviennent le centre d’une comédie musicale pleine de paillettes, de rythme et de légèreté. Ça danse, ça fuse, ça jaillit. Quoiqu’il arrive, the show must go on !

Le pitch ? On va faire sobre. Un homme marié, père de famille, reçoit un courrier pour le dépistage du cancer colorectal. Chose normale à partir de 50 ans… sauf qu’il en a 46. C’est à partir de là que tout déraille.

Son sens du rythme et ses portraits de losers prennent le relais. Ses perdants sont tellement magnifiques qu’on en viendrait à les envier. Si seulement la vie pouvait être un livre de Fabrice Caro, les derniers seraient les premiers et moi, la reine du monde ! Les coaches en lose fleuriraient, on voudrait tous être maladroits, ridicules et un peu lâches.

J’adore sa façon de saisir les travers de notre époque entre humour et absurdité, entre tendresse et causticité.

Dans sa construction, ce livre s’apparente plus à une BD qu’à un roman. Je l’ai trouvé moins mélodieux que « Le Discours », qui était plus resserré autour d’une intrigue.

Mais Fabrice reste une sacrée valeur sûre, je vous le conseille. La période est suffisamment sinistre pour ne pas se priver de se taper le cul par terre !

UN PETIT POISSON, UN PETIT OISEAU de Juliette Gréco

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Quand on est là-haut
Perdu aux creux des nuages
On regarde en bas pour voir
Son amour qui nage
Et on voudrait bien changer
Au cours du voyage
Ses ailes en nageoires
Les arbres en plongeoir
Le ciel en baignoire

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

Quand on est dans l’eau
On veut que vienne l’orage
Qui apporterait du ciel
Bien plus qu’un message
Et pourrait changer d’un coup
Au cours du voyage
Des plumes en écailles
Des ailes en chandail
Des algues en paille

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

CHRONIQUES DE LA MONTAGNE de Alexandre Vialatte

Qui ça ? Vialatte ?

J’ai découvert Vialatte il y a quelques mois, au hasard d’une conversation. Le nom tombe comme un couperet sur mon ignorance. Ça me dit vaguement quelque chose, je me concentre, une lumière faiblarde et tremblotante apparaît au fin fond de mon cerveau… puis s’éteint. Je sais juste :

  • qu’il est très vieux si toutefois il n’est pas mort (bim, raté, il est mort 😱),
  • qu’il a écrit. Mais à ce stade, vous dire quoi, j’en suis incapable. Il pourrait tout aussi bien être romancier que rédacteur de fiches techniques chez Michelin 😱.
  • Et son prénom, bon sang, c’est quoi ? Je subodore qu’il s’agit d’un prénom fleurant bon la France du début du siècle. Robert Vialatte ? Marcel Vialatte ? André Vialatte ? Re-bim, encore raté, c’est Alexandre !

Forcément je creuse (creuser, ma passion 🥶). J’apprends, pêle-mêle, qu’il est auvergnat, qu’il a écrit des romans qui n’ont eu que très peu de retentissement de son vivant, qu’il a vécu en Allemagne, traduit de grands auteurs germaniques, a fait découvrir Kafka en France. Mais ce qui lui vaut l’admiration inconditionnelle de ses pairs d’hier et d’aujourd’hui, c’est son génie pour un genre littéraire, difficile s’il en est, bien que souvent dédaigné : la chronique. Rien que pour le journal La Montagne, il en a écrit plus de 900.

Ça, c’est pour le C.V.

Zou ! Chez mon libraire !

Adepte du « mourir moins bête », je décide d’acheter un de ses livres. Ce qui n’est pas une mince affaire ! Ne voulant pas enrichir Amazon, je fonce chez mon libraire. Jusqu’ici tout va bien ! Mais quelle n’est pas sa tête quand il m’entend dire « je cherche un recueil des chroniques de Vialatte pour La Montagne » ! On dirait moi quand on me parle d’export de métadonnées 😱 ! Il cherche, il cherche et, enfin, trouve Chroniques de la Montagne » (sur Amazon ??? 😳). Banco, je commande !

Trois jours plus tard, arrive tout ce que j’aime : un énorme pavé de plus de mille pages, écrit tout petit, sans photo, ni illustration, ni dessin… Rien ! Au point où j’en suis, je prendrai même un petit graphique 😩. Je décide donc de tenir un rythme de deux, trois chroniques par jour. C’est parti !

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Je découvre des chroniques éclectiques, pleines de fantaisie et de malice. Il parle de sujets aussi futiles qu’indispensables tels : les terreurs du solstice, les toits de Paris, la barbe à papa, les chèvres sur la mer, les nains en céramique ou encore le Goncourt.

Il a l’art de transformer le quotidien, le banal, en épopée tour à tour facétieuse, rocambolesque, absurde et drôle. Car Vialatte est drôle, je ne m’y attendais pas du tout ! J’ai souri à chaque chronique et ri souvent (lisez sa chronique sur les toits de Paris, plus particulièrement ceux de la prison de la Santé : « C’est mon horizon, c’est ma Suisse. Rien qu’à les voir, je me sens youler les tyroliennes » 😂).

Il a le don de croquer avec brio les petites gens, les ambiances, les travers, les paysages. Tout le monde y passe, les notables, les paysans, les ouvriers, les marins… Vous lisez et vous y êtes, il parle de vous, vous sentez presque le goût du pain de seigle beurré qui accompagne les huîtres au repas de la Saint-Sylvestre. C’est un peintre de l’ordinaire ou plutôt une sorte d’anthropologue farfelu et bienveillant qui étudie l’humain dans son environnement, avec lucidité : « L’homme n’est que poussière. C’est dire l’importance du plumeau. ».

Vialatte, c’est un peu le double effet Kiss Cool. Ça semble léger et futile, mais c’est plus profond qu’il n’y paraît. Son cynisme tendre (si, si ça existe, je viens de l’inventer) et l’absurdité dont il use, nous renvoient à notre propre sort, la dérisoire condition humaine. C’est frais, mais c’est pas grave !

Dernier détail qui ajoute au burlesque et à l’excentricité d’Alexandre, chacune de ses chroniques se termine invariablement par : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ». Pourquoi ? Je n’en sais fichtre rien. Mais cette dernière phrase est aussi essentielle à ses écrits que Laurel l’est à Hardy (oui, je suis allée la chercher loin 😩).

Mais alors, s’il est si génial que ça, pourquoi Alexandre est si peu connu ?

Un écrivain notoirement méconnu.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui !

Derrière cette perle d’auto-dérision, cette apparente nonchalance, pointe une affliction que l’on tait par pudeur mais qui éprouve. Et, effectivement, comment se fait-il qu’il ne soit pas plus connu du grand public tandis que tout un tas d’initiés se réclament de lui ?

Je découvre avec stupeur que Pierre Desproges l’admirait, que Amélie Nothomb le vénère, Frédéric Beigbeder en est dingue, tout comme Jean Rolin ou Denis Tillinac et bien d’autres…

Car, c’est peu dire que Vialatte n’est pas mainstream, plutôt gourou d’une secte ou grand maître d’une société secrète, oui ! Mais, heureusement, la qualité ne dépend pas de la popularité !

« Nous croyons vivre au siècle de la vitesse, nous sommes au siècle de la hâte ». Lire Vialatte c’est faire une pause, un moment suspendu, un intervalle où l’on prend le temps de s’imprégner, de s’attarder, de découvrir, de se souvenir, de rêver, d’imaginer et de rire.

Et ça fait du bien !

Morceaux choisis

Si vous ne vous sentez pas bien, faites vous sentir par quelqu’un d’autre.
Pas un mot de vous. Je suis comme une plante délicate et à fleurs mauves qui se dessèche dans une poterie rustique.
Les dictionnaires sont sûrs car ils sont faits par des étudiants pauvres.
Le pur Morvan est une absence organisée. Tout le prouve. Le Morvan se défend par le vide ; il rentre les cornes comme l’escargot. Gardez-vous de croire au Morvan ; le Morvan n’est qu’un camouflage. C’est encore une ruse de Bismarck.
Une chronique, il faudrait la faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les pierres de l’emploi du temps.
La ponctuation, ce n’est pas de l’orthographe, c’est de la pensée.
L’homme d’aujourd’hui ne descend plus du singe mais de l’avion.

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