MIROIR de Sylvia Plath

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

BELLE DE JOUR de Joseph Kessel

Ça se dit bibliothécaire et ça n’a jamais lu Kessel !

Je ne connais rien de lui. Je le range vaguement aux côtés d’Hemingway. Comme Hemingway, son nom seul est terriblement évocateur. M’apparaît un physique, d’abord. Massif, un visage aux traits épais, taillés à la serpe, la peau burinée. Brun, forcément. Puis une personnalité. Hors norme. Du courage, du panache, de la passion. Et la vie qui va avec. Baroudeur, aventurier, journaliste puis écrivain, tous ces mots qui témoignent d’un appétit de vivre, d’une curiosité, d’une envie de comprendre et de rendre compte de son temps. Je sais qu’il a écrit Le Lion, le pendant que je m’en fais du Vieil homme et la mer d’Hemingway. Voilà où j’en suis, c’est-à-dire pas très loin. Et puis bon, on n’en parle pas tous les jours.

Sauf que, si, bizarrement, on commence à en parler tous les jours. Joseph entre dans la Pléiade cette année. Les articles sur lui fleurissent et titillent ma curiosité ! C’est lui qui a écrit Belle de Jour, La Passante du Sans-souci et l’Armée des Ombres. Honte totale, avant d’être des films, c’était des livres 😱. Catherine Deneuve est tellement belle sur la couverture de Belle de Jour. Ce livre semble tellement doux. C’est par lui que je vais commencer.

Un titre si délicat pour un livre sulfureux.

Il faudra un jour analyser les titres des œuvres de Kessel : La Passante du Sans Souci, L’Armée des ombres, Les mains du miracle, Le petit âne blanc. Des titres presque affectueux, poétiques dans leur simplicité qui, pourtant, recouvrent des sujets d’une intensité et d’une violence implacables.

Belle de Jour en fait partie.

Séverine est mariée à Pierre. Ils s’aiment, d’un amour pur, absolu. Mais, car il y a toujours un mais dans les histoires d’amour, cet amour n’est pas ou mal assouvi physiquement. Cela ronge Séverine au point qu’elle trouvera dans la prostitution un exutoire à sa frustration.

Ce livre est sorti en 1928. Quel scandale ça a du être ! Oser parler du désir féminin. Pas un désir soumis, réservé à son mari. Non, un désir brutal, bestial, qui vous terrasse et face auquel vous n’avez pas d’autre choix que de céder au premier venu.

Dissocier l’amour de la chair, prendre pour sujet une femme, bourgeoise qui plus est. Parler d’une prostitution choisie pour étancher des désirs réservés aux seuls hommes. Tout est immoral dans ce livre. Mais rien n’est vulgaire. Joseph est un peintre de l’âme, il ne juge pas Séverine, il dévoile et met en lumière sa solitude, ses tourments, ses souffrances. Comme ce personnage féminin est beau ! L’un des plus beaux que j’ai lu. Tellement de nuances, de délicatesse, de contradictions, de fragilité… et de force aussi. Séverine est tout ça. À côté d’elle, les hommes font pâle figure, monolithiques, empêtrés dans leur toute puissance et les conventions.

Je n’en reviens pas que ce soit un homme qui ait écrit ce livre. Comme Joseph devait aimer les femmes ! Car tout est amour dans ce livre.

UN PETIT POISSON, UN PETIT OISEAU de Juliette Gréco

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Quand on est là-haut
Perdu aux creux des nuages
On regarde en bas pour voir
Son amour qui nage
Et on voudrait bien changer
Au cours du voyage
Ses ailes en nageoires
Les arbres en plongeoir
Le ciel en baignoire

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

Quand on est dans l’eau
On veut que vienne l’orage
Qui apporterait du ciel
Bien plus qu’un message
Et pourrait changer d’un coup
Au cours du voyage
Des plumes en écailles
Des ailes en chandail
Des algues en paille

Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau
Un petit poisson, un petit oiseau
S’aimaient d’amour tendre
Mais comment s’y prendre
Quand on est là-haut

Mais comment s’y prendre
Quand on est dans l’eau

ANATOMIE DE L’AMANT DE MA FEMME de Raphaël Rupert

Comment ça, le confinement est terminé ? Vous êtes sûrs ?

Fin août. Je traine dans les allées d’une librairie. Pas vraiment motivée. Rien ne me tente. Je jauge et juge uniquement les titres et les couvertures ; lire le résumé est un trop gros effort. Il faut dire que le confinement est passé par là. Il m’a totalement abrutie. Comme si on me plongeait violemment dans un épisode de The Twilight Zone, sans texte et sans scénario (la vie quoi 🤪). Le bazar tellement improbable, ahurissant, que j’en suis restée hébétée avec une incapacité totale à réagir et à me concentrer. Autant vous dire que la lecture ne faisait pas partie de mes activités, lesquelles se résumaient à regarder alternativement BFM et des vidéos de chatons.

Les pires choses ayant une fin, je me réveille au monde progressivement (un réveil étalé sur 5 mois, on est sur de la bonne progressivité 👌) et je cherche un livre pour m’y accompagner. J’ai l’embarras du choix, encore faut-il que je sache ce dont j’ai envie. Soit un truc bien violent genre réveil trompette comme à l’armée. Soit un réveil tout doux, tout délicat. Ou alors, intello et exigeant, le genre qui vous vrille le cerveau. Ou enfin, un livre qui la ramène pas, drôle et simple. J’en étais là de mes réflexions, louchant quand même très largement sur le drôle et simple, quand apparaît LE TITRE.

Un titre plein de promesses…

« Anatomie de l’amant de ma femme ». Bon sang, tout est dit ! Le titre = le Pitch ! C’est ça qu’il me faut ! Rien que de lire la couverture j’en suis à un tiers du bouquin. Parfait !

Ce titre en dit long, sur le sujet bien sûr mais surtout sur la tonalité et le style. Je m’explique. C’est un titre factuel, minimaliste, neutre presque rigoriste. Ça pourrait être l’en-tête d’un traité scientifique. Il ne traduit pas la colère, la jalousie, l’abattement légitimes du mari, mais plutôt sa curiosité, sa réflexion, son observation. L’amant considéré comme sujet d’étude par le mari !

Vous le sentez l’humour sous-jacent ? Moi, oui !

Ce n’est pas tant « Ciel ! ma femme a un amant ! 😱 » que « Ciel ! Ma femme a un amant qui en a une grosse ». Je suis cocufié, certes, mais par quelqu’un de bien foutu ou du moins bien pourvu. 

Banco, c’est parti !

… non tenues 😩

Le héros, architecte de son état, est en pleine reconversion professionnelle. Il veut devenir écrivain. Malheureusement l’inspiration ne se convoque pas. Il va l’apprendre à ses dépends. En la cherchant, il découvre que sa femme a un amant.

Ça démarre plutôt pas mal. Une narration légère, drôle, hilarante même, avec quelques touches d’érudition saupoudrées deci-delà. Je ris et j’apprends. Jusque là tout va bien. Sauf que ça ne dure pas. Le récit commence à être interrompu régulièrement par des réflexions philosophico-existentielles totalement foutraques, un galimatias auquel je ne comprends RIEN. La seule chose qui me fait tenir c’est l’humour qu’il distille régulièrement. À chaque fois je me dis : « Yallah, c’est bon, ça redémarre ». Ben non, c’est un spasme… Et c’est reparti dans tous les sens sur la vie, la création littéraire, le métier d’architecte totalement stérile, la frontière entre imaginaire et réalité… Quel dommage d’avoir des saillies aussi drôles pour ensuite retomber sur des monologues aussi chiants ! Et je vous épargne la fin (si, si).

C’est peut-être moi qui suis totalement passée à côté. Mais tout n’est pas perdu ! Je commence à retrouver mon envie de lire… et d’écrire.

A très vite donc pour une nouvelle chronique !

JE SAIS POURQUOI L’OISEAU EN CAGE CHANTE de Maya Angelou

L’oiseau libre sautille
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu’à ce que s’achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage
ses ailes sont entravées et
ses pattes sont liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise
et aux alizés doux à travers les arbres soupirants
et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube
et il désigne le ciel comme sien.

Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves
son ombre piaille d’un cri de cauchemar
ses ailes sont coupées, ses pattes liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues mais désirées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

LE TRUC DU JEUDI

Seul sous la lune

Nu comme un ver 

J’ai plus une thune

Je dors par terre

Tous les jours 

J’vous vois passer

Sous vos atours

Toujours pressés

A détourner la tête 

Le nez dans vos affaires 

Méfiez-vous, un jour peut-être 

C’est vous qui dormirez par terre

J’SUIS FRIVOLE

J’suis frivole

Je m’envole

Pas envie de creuser

Sur tous plein de sujets 

Rester en surface

Sans briser la glace

Et prendre mon élan

Juste pour foutre le camp

J’suis frivole

Peut-être un peu folle

Être d’accord sur tout

Tellement je m’en fous

Toujours à sourire

Pour éviter le pire

Rester en retrait 

Jamais rien de concret

J’suis frivole

Je cabriole

Rester sur le bord,

Sans le moindre effort 

Ne pas s’impliquer 

Bien trop compliqué 

Jouer à domicile

Tellement plus facile

J’suis frivole

Ça m’désole

Je suis lâche

Je me cache

Au balcon

Jamais sur le front

Choisir l’illusion

Chacun sa prison

LA JAVA DU DIABLE de Charles Trenet

Un jour le Diable fit une java
Qu’avait tout l’air d’une mazurka
Valse à trois temps, il n’savait pas
Ce qu’il venait d’composer là
Aussitôt la terre entière
Par cet air fut enchantée
Des dancings aux cimetières
Tout l’monde la chantait
On la dansait à petit pas
Et bien souvent aux heures des r’pas
Le Diable venait sur sa java
Frapper du pied dans les estomacs.

Des p’tits malheurs vite commencèrent
Car ce refrain de Lucifer
Planait partout, tout d’suite appris
Circonvenant bien les esprits
Vers la fin du mois d’décembre
Un député pris de court
À la tribune de la Chambre

Dit dans son discours :
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux trois, quatre,
C’est mon programme est-ce qu’il vous plaît ? »
À coups d’fusil on dut l’abattre
Il expira au deuxième couplet.

La salle Pleyel n’écoutait plus
Des grands concerts un seul lui plut
Celui où l’chef d’orchestre mêla
Sébastien Bach et la java
Ronde folle, ronde folle,
Brusquement un grand acteur
Au beau milieu de son rôle
Trahit son auteur…
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux, trois, quatre »,
Ah quelle pagaille dans le théâtre
Les spectateurs montèrent sur scène
L’oeil en fureur et le geste obscène.

Au-d’là des mers ce fut bien pire
Le mal gagna c’est trop affreux
Il lui fallait pour son empire
Jusqu’au pôle Nord et la Terre de Feu
Mais le plus terrible ravage
Fut dans l’monde des banquiers
Où la grande java sauvage
Fit des victimes par milliers.
« Un, deux, trois, quatre,
Un, deux, trois, quatre »,
Hurlaient New York et Chicago.
L’or se vendit au prix du plâtre
Et le cigare au prix du mégot.

Puis un jour tout d’vint tranquille
On n’entendit plus d’java
Dans les champs et dans les villes
Savez-vous pourquoi ?

Parce que le Diable s’aperçut
Qu’il n’touchait pas de droits d’auteur
Tout ça c’était d’l’argent d’foutu
Puisqu’il n’était même pas éditeur
Tout ça c’était d’l’argent d’foutu
Puisqu’il n’était même pas éditeur.

Allez, remportons notre musique
Et retournons en enfer.

JE VOUDRAIS DORMIR de Jeanne Cherhal

Je suis debout dans la cuisine et je ne pense à rien.
Enfin à rien, c’est difficile, même impossible.
Y a toujours un petit quelque chose qui vient on ne sait
d’où,
un détail sur le mur le papier peint, une parole pas
digérée.
Quand on voudrait avoir la tête vide ça nous vient comme
ça.
Je voudrais dormir.

LE BAL DES FOLLES de Victoria Mas

Certains livres sont comme des bonbons.

Vous savez que vous allez finir le paquet d’un seul coup et que ce sera délicieusement régressif. Vous connaissez la plupart des goûts, c’est tout ce que vous aimez, fraise, citron, menthe. Il y a des nouveautés, acidulées, qui vous picotent la langue et font le plein de sensations. C’est un plaisir connu et rassurant.

Le Bal des Folles fait partie de ces livres. Vous le pressentez rien qu’en lisant le résumé. Le sujet est alléchant, l’intrigue est bien construite, l’histoire plaît sans nous bousculer. C’est ce qu’on appelle un page-turner. Bien sûr, c’est captivant, on découvre un univers d’autant plus passionnant qu’il est historique et méconnu. Tous les ingrédients sont là : des surprises, des personnages sacrifiés car il en faut, des rêves enterrés car c’est souvent le propre des rêves, des vies brisées qui mettent en exergue celles qui seront sauvées. Au final, le lecteur a ce qu’il veut, le contrat est rempli. On a passé un très bon moment. 

Victoria a de l’avenir….

« Vous êtes cordialement conviés au bal costumé de la mi-carême, qui aura lieu le 18 mars 1885 à l’hôpital de la Salpêtrière. »

Ce bal est le point d’orgue du livre, l’événement où le Tout Paris accourt pour se procurer sa dose d’adrénaline, pour frissonner sans danger. Car dans ce bal, se côtoient la haute société et les folles de l’hôpital de la Salpétrière.

On y découvre les dingues, les sorcières, les hystériques, les apathiques…

Derrière ces termes, des femmes brisées par les hommes car « trop ». Trop indépendantes, trop rebelles, trop érudites, trop curieuses. Elles gênent, dérangent, troublent l’ordre établi et confortable de la société. Elles osent parler tout haut, espérer une vie où elles seraient écoutées, considérées. Elles viennent de tous les milieux, le besoin de liberté ne s’embarrasse pas des conditions sociales. Mais l’ordre patriarcal transcende les classes, c’est même leur seul point commun.

Alors, elles sont décrétées folles, enfermées, étudiées, deviennent des cobayes au nom de la science. Certaines s’en accommodent, après tout, être enfermée dehors ou être enfermée dedans, quelle différence ? D’autres pas.

… et du travail.

C’est son premier roman et je l’ai dévoré. Pour plein de raisons : c’est un roman historique, le Paris de la Belle Époque. Il parle des femmes, de folie, de violence et de liberté.

Le roman de Victoria pourrait être ambitieux, pourtant il m’a laissé un goût d’inachevé.

Le style, d’abord, est trop scolaire, trop anodin, malgré quelques passages intenses qui augurent une écrivaine capable de puissance.

L’histoire, enfin. L’intrigue est structurée, presque trop. Victoria ne s’est autorisée aucun écart, de ces écarts qui vous culbutent, vous ravagent.

Je vous le conseille néanmoins. Victoria Mas livre là un étonnant et séduisant roman-feuilleton, de ceux que l’on lisait dans les gazettes du temps du Bal des folles. Et ce n’est pas donné à tout le monde !

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