CHER CONNARD de Virginie Despentes

LA star de la rentrée littéraire

Elle est partout ! Dans les émissions littéraires, les magazines féminins, dans les devantures de (presque) toutes les librairies. Certain-e-s s’en offusquent : plus de place pour les autres, les premiers romans, les moins connus, elle monopolise tout !

C’est pas faux. Mais honnêtement, je comprends. Avec Despentes, on sait qu’il va se passer quelque chose et on ne sait pas quoi. De plus, depuis le 3ème tome de « Vernon Subutex », elle n’avait rien publié. Et il s’en est passé des choses depuis 2017 : MeToo, les femmes, la jeunesse… La société évolue à vitesse grand V. Elle a forcément un avis, va en parler et ça va décoiffer. Bref, une excellente cliente de promo et une excellente lecture en vue.

Virginie et moi

Je l’aime bien. Plus, même. J’ai beaucoup de tendresse pour elle. Avant même de lire des livres d’elle. J’ai toujours aimé son franc parler, son naturel, sa façon de s’assumer et d’assumer. Il y a un mélange de force et de fraîcheur qui se dégage d’elle en interview. Comme si elle n’avait pas conscience qu’elle puisse choquer ou tout du moins interloquer. Comme si elle était étonnée d’être la seule à s’être frottée à la vraie vie.

Côté livres, j’en ai lu deux.

  • Le premier « Vernon Subutex ». Energique, féroce, drôle, triste. J’ai vraiment essayé d’aimer. Mais je n’y suis pas arrivée.
  • Et « Baise-moi », un coup de coeur énorme (chronique ICI). Vraiment. Et finalement, je suis bien contente de l’avoir lu 20 ans après sa sortie. Dépouillé de tous les scandales qui l’ont accompagné.

Cher connard

Je vais donc parler d’un livre que je n’ai pas terminé et que je ne finirai pas. Là encore, j’ai essayé et j’ai abdiqué au premier tiers. Autant vous dire que ce ne sera pas la chronique la plus juste ou fidèle ou inspirée ou tout ce que vous voudrez. Mais il faut que j’en parle.

« Cher connard » c’est deux paumés qui s’écrivent par mail (ou sur les réseaux, j’ai rien compris). Enfin, deux paumés… L’un est un écrivain qui a une certaine notoriété et qui se prend MeToo en pleine figure alors qu’il s’est toujours cru irréprochable. L’autre est une actrice vieillissante qui commence à se fatiguer de tout le cinéma autour du cinéma. Malgré leur statut prestigieux (écrivain et actrice, merde, ça en jette), ils restent paumés dans leur tête, la condition, le succès et la notoriété n’y changent rien. Il paraît que lorsqu’on a été gros, enfant, on peut perdre tous les kilos qu’on veut, on restera toujours gros dans sa tête. Ben là c’est pareil, sauf qu’ils sont pas gros, ils sont paumés.

Il y a également une 3ème protagoniste, une jeune attachée de presse qui accuse l’écrivain de harcèlement sexuel (personnage sans aucun intêret, en tous cas jusqu’à la page 70).

Tout y passe, MeToo, le féminisme, les addictions, le milieu social, les parents, la société. On voulait entendre Virginie, ben on va l’entendre ! Sauf qu’il y a tellement d’affirmations, tout et son contraire que je m’y perds. J’en arrive à ne plus savoir ce que je pense.

Et ça chouine, ça geint, ça assène des certitudes à la pelle. Deux personnes qui se raccrochent à des convictions comme des naufragés à une planche pourrie. C’est poussif. Je trouve les certitudes fatiguantes, choquantes, agressives, plus que la violence ou le verbe cru. J’aime les hésitations, les doutes, les mauvaises décisions, j’aime quand on va dans le mur et qu’on y va franchement. Je n’aime pas cette (pseudo) rédemption à 2 balles, même si c’est peut-être une forme de sagesse. J’avais envie de leur hurler : « mais sortez dehors, vivez, arrêtez de causer, vous êtes chiants ».

Je ne dis pas ça pour le plaisir de brûler une idole. Je l’aime toujours Virginie. Mais pas « Cher connard ».

LE JEUNE HOMME de Annie Ernaux

Vous ai-je déjà dit que j’aime Annie ?

Et pourtant. Elle raconte une autre époque, un autre milieu social.

Et pourtant. Elle me parle tellement. Des rêves, ceux qu’on a façonnés pour nous, des rêves tellement universels qu’on a cru que c’était les nôtres. De notre comportement, la bonne élève, à tout bien respecter. Même l’impertinence, c’est la dose tolérée, pas plus. Une façon de faire son chemin, d’acheter sa tranquillité, surtout. On finit par y croire jusqu’au jour où on les reconnait plus, ces rêves. On se sent perdue. Au mieux, un malentendu, au pire, une imposture. J’ai aussi l’impression qu’elle me dit ce que ma mère ne s’est jamais autorisée à me raconter et que je ne lui ai jamais demandé.

Mais pourquoi « Le jeune homme » ?

Elle raconte son aventure avec un homme de 30 ans de moins qu’elle, il y a plus de 30 ans. Pourquoi cette nouvelle ? Qui est abrupte, lapidaire, sèche presque évidente. Trop évidente. Annie c’est le quotidien, des choses qui vous paraissent insignifiantes et qui finissent par créer un ensemble, une vérité, par raconter l’histoire des Femmes. Annie, c’est le temps long. Et là, tout est trop court. 37 pages. 37 PAGES ! Mais merde, c’est pas Annie, 37 pages !

Et l’éditeur qui en rajoute une couche : « Ce texte est une clé pour lire l’œuvre d’Annie Ernaux — son rapport au temps et à l’écriture. »

Je lis le livre en une heure et encore, je savoure, mâche, me dis que ça va avoir du goût, que ça va piquer. Je reste avec le livre en main. En colère. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse de ce truc ? Une clé pour son oeuvre ? Ben j’ai pas la serrure.

Je le pose, le mets dans un coin, l’oublie, passe à autre chose.

Ça ne peut pas se terminer comme ça

Inconsciemment ça me travaille. Je me surprends à y réfléchir et de plus en plus. Pourquoi a-t-elle eu besoin de raconter cette aventure ?

  • « Ecrire, ça justifie une vie ».
  • « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont seulement été vécues ».

Pourquoi devait-elle justifier ou mettre un terme à cette aventure ?

Elle dit que cette aventure a été le déclencheur pour écrire « L’événement ». Besoin de se replonger dans sa jeunesse pour trouver la force d’en écrire le dernier chapitre ? De la revivre par procuration ; lieux, classe sociale, vigueur, provocation ?

Finalement ce livre, aussi court soit-il, n’est peut-être pas aussi anecdotique que ça. Ce jeune homme ne se réduit ni à un prétexte ni à une passade ni à une provocation. Il est tout ça mais pas seulement ça.

Alors oui, c’est court. Mais après tout, quel meilleur format qu’une nouvelle pour écrire une aventure ?

Je ne sais pas quoi en penser, toujours est-il qu’il continue de me trotter dans la tête.

COMMENT JE M’APPELLE de Anne Sylvestre

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand j’étais petite et que j’étais belle

On m’enrubannait de ces noms jolis

On m’appelait fleur sucre ou bien dentelle

J’étais le soleil et j’étais la pluie

Quand je fus plus grande hélas à l’école

J’étais la couleur de mon tablier

On m’appelait garce on m’appelait folle

J’étais quelques notes dans un cahier

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand j’ai pris quinze ans que s’ouvrit le monde

Je crus qu’on allait enfin me nommer

Mais j’étais la moche et j’étais la ronde

J’étais la pleurniche et la mal lunée

Quand alors j’aimai quand je fus sourire

Quand je fus envol quand je fus lilas

J’appris que j’étais ventre même pire

Que j’étais personne que j’étais pas

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Quand je fus berceau et puis biberonne

J’oubliais tout ça quand je fus rosier

Puis me réveillais un matin torchonne

J’étais marmitasse et pierre d’évier

J’étais ravaudière et j’étais routine

On m’appelait soupe on m’appelait pas

J’étais paillasson carreau de cuisine

Et j’étais l’entrave à mes propres pas

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, vous me le direz

Si vous le savez comment je m’appelle

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Vous me le direz, je l’ai z’oublié

Puis un jour un jour du fond ma tombe

J’entendis des voix qui se rappelaient

Plaisirs et douleurs souvenirs en trombe

Et j’étais vivante et on m’appelait

Peu importe alors l’état de la cage

Le temps qu’il faudra pour s’en évader

Je saurai quoi mettre en haut dans la marge

Pour recommencer mon nouveau cahier

Je sais maintenant comment je m’appelle

Je vous le dirai je vous le dirai

Je sais maintenant comment je m’appelle

Et c’est pas demain que je l’oublierai

Et c’est pas demain que je l’oublierai

Et c’est pas demain que je l’oublierai

LE FANTÔME de Louise Ackermann

D’un souffle printanier l’air tout à coup s’embaume.
Dans notre obscur lointain un spectre s’est dressé,
Et nous reconnaissons notre propre fantôme
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé.

Nous le suivons de loin, entraînés par un charme
A travers les débris, à travers les détours,
Retrouvant un sourire et souvent une larme
Sur ce chemin semé de rêves et d’amours.

Par quels champs oubliés et déjà voilés d’ombre
Cette poursuite vaine un moment nous conduit !
Vers plus d’un mont désert, dans plus d’un vallon sombre,
Le fantôme léger nous égare après lui.

Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte
S’éveillent sous ses pas d’un sommeil calme et doux ;
Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte,
Dont les échos mourants arrivent jusqu’à nous ;

Et ces accents connus nous émeuvent encore.
Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ;
Comme l’ombre d’Hamlet qui fuit et s’évapore,
Le spectre disparaît en criant : « Souviens-toi ! »

Premières Poésies, 1871

LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

C’est quoi ce titre ?

Je déambule dans le rayon livres de la Fnac en regardant les différents ouvrages, le tout avec l’air dubitatif et soupçonneux d’un contrôleur des impôts.

Il y a forcément une pépite dans toute cette abondance, mais où et comment la repérer ? Nom d’un chien, pourquoi je ne me suis pas renseignée un peu avant ? Ça va encore se jouer au feeling, sur des critères à la con du genre « Tiens, une tranche rose, c’est original ça, une tranche rose ». Va faire une chronique du bouquin après ça 😩.

Ça n’a pas loupé ! Je vois une photo en plan serré d’une route nationale à la tombée de la nuit. On dirait une route beauceronne, le genre de route bien utilitaire pour traverser des champs de betteraves. On n’est pas sur du bucolique, du champêtre, on est sur du « appuie sur le champignon, qu’on se magne d’arriver ». La couverture est mate. Ben oui, tu penses, le brillant ça risquerait de faire plus joli. Manquerait plus qu’on attire le client. Et pourtant, j’avoue qu’elle envoie, cette photo, elle est même hypnotique.

Je regarde le titre, « Le Voyant d’Étampes ». À quel moment tu décides d’appeler ton livre « Le Voyant d’Étampes » ? Un soir de beuverie ? De détresse ? Vous connaissez Étampes ? Vous le situez ? Parce que moi oui. Fin de la blague !

Et puis « voyant » au sens de clignotant ? Non, parce qu’OK y’a une route, mais ça pourrait aussi être un mage ou un diseur de bonne aventure (eh oui, tout ça au rayon livres de la Fnac 😂).

J’achète donc le livre 🤪.

Le pitch

Jean Roscoff, professeur universitaire fraîchement retraité, alcoolique de surcroît, est un incompris. En tous cas, il n’arrive pas à se faire comprendre, ni de sa fille, encore moins de la compagne de celle-ci, ni de son ex-femme, ni de son meilleur ami. Il ne les comprend pas non plus, eux, et globalement la société qui n’évolue pas comme il l’avait souhaité dans sa jeunesse militante. Peut-on dire que Jean Roscoff est un vieux con ? Ce serait idéologiquement trop facile et factuellement faux.

Jean Roscoff, donc, décide de reprendre les travaux entamés dans sa jeunesse sur un poète américain, aussi méconnu que talentueux, qui s’exila en France et mourut accidentellement sur une obscure route de l’Essonne dans les années 60.

Après plusieurs échecs, il tient enfin l’occasion de sortir un livre fouillé qui en remontrera au petit milieu intellectuel qui l’a toujours regardé de haut. Et ça, ça le ravigote, Jean (cherchez pas, y’a aucun jeu de mots).

Sauf que… parce qu’évidemment il va y avoir un os… cet écrivain était noir, fait que Jean survole. Et là, ça va partir en sucette mes amis 😱. Entre les woke, les néocolonialistes, les pro « cancel culture », les progressistes, les réacs, on se rend compte qu’il y a toujours une constante, quelles que soient les générations : la connerie et la lâcheté.

Ce livre est une cathédrale 

Ce n’est pas une claque qui fuse par surprise et qui vous agresse ou vous secoue, c’est une cathédrale qui se construit sous vos yeux. Patiemment, sans esbroufe, presque artisanalement.

Au départ, ça commence gentiment. Jean est une sorte de Caliméro 🤪 qui radote pas mal. Faut l’écouter raconter les injustices qu’il a subies, sa jeunesse et ses illusions perdues, son combat à SOS racisme, la marche des beurs. Encore un type qui a cru changer le monde… comme tout le monde, et qui se retrouve à ne plus rien capter… comme tout le monde.

Et puis, sans qu’on s’en rende compte, ça commence à sortir de terre. On se rend compte qu’Abel vient de terminer de sacrées fondations. C’est imposant, structuré, ambitieux. Pendant qu’on le lisait, Abel avait un putain de plan en tête et nous guidait. On commence alors à pressentir la grandeur de l’édifice. Ça monte au fur et à mesure que le récit s’étoffe, ça prend de la hauteur, on voit du bel ouvrage, des prouesses de style, une exigence des détails… et bordel, c’est presque Notre-Dame !

Et la fin 😱 ! La cathédrale est terminée, vous avez une vue d’ensemble. Vous tournez autour, c’est vertigineux.

C’est un grand OUI !

Je vous recommande chaudement ce livre. Il vous questionne, vous rend plus intelligent (enfin moi, en tous cas). Le style est impressionnant, d’une grande maîtrise, c’est un bonheur à lire, « le petit Jésus en culotte de velours ». Et surtout, C’EST DRÔLE, MAIS DRÔLE ! Merci Abel de m’avoir fourni ma nouvelle insulte de référence : « Quelle ébouriffante salope ! » 🤣

FIN

MIROIR de Sylvia Plath

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

LE GÉNIE LESBIEN d’Alice Coffin

Tu ne jugeras point… avant d’avoir lu

Et pourtant, qu’est-ce que je l’ai jugée ! Énervante, horripilante, agressive, brutale, ridicule, trop frontale, attitude contre-productive. Dégagez-la de l’espace médiatique, elle va nous foutre en l’air des années de luttes féministes avec ses conneries !

Sauf que j’ai horreur des gens qui hurlent avec les loups… et c’est exactement ce que je faisais. J’ai donc laissé passer les différentes polémiques, attendu que la tempête se calme et suis repartie de zéro.

Oui, elle est clivante, oui, elle provoque des réactions violentes, mais après tout, est-ce que Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil, n’ont pas été, elles aussi, conspuées, haïes, avant de devenir des icônes du féminisme ? C’est le lot de toutes les femmes courageuses qui se sont battues.

Et puis, quand je suis perdue, je convoque le bon sens paysan de mes parents : « t’as le droit de pas aimer ton assiette mais tu goûtes avant ».

N’en jetez plus ! J’achète son livre.

Le génie Coffin

J’annonce la couleur tout de suite : c’est un retournement de veste total de ma part !

Son livre se dévore. Il est passionnant, j’ai appris plein de choses et au niveau de la matière à réflexion, c’est carrément du semi-remorque. Le ton est donné dès les premières pages et il n’est pas du tout agressif. Elle est militante, dans l’action et elle le revendique. Elle a des convictions et les défend. Elle est journaliste. Donc, oubliez l’image de l’hystérique (au passage, hystérique est un qualificatif péjoratif qui ramène aux « humeurs féminines incontrôlées », donc bien phallocrate) qui dégueule ses positions et puis c’est comme ça, et puis c’est tout ! Au contraire, c’est bien écrit, tout est construit, structuré, étayé et argumenté. Ça fleure à plein nez la rigueur.

Elle est lesbienne et en ressent un bonheur ultime. Je vous vois venir : « oui, génial, elle s’éclate au lit avec des nanas. Bien content pour elle ». Ben non, le génie lesbien, c’est plus, beaucoup plus que ça. « Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée en un point d’explosion ». Être lesbienne, c’est soutenir les minorités, toutes, invisibles et opprimées. J’apprends que les lesbiennes ont souvent été à l’origine ou en soutien de beaucoup de luttes : le droit de vote, les droits civiques, l’avortement. Être lesbienne, c’est agir avec solidarité et insolence. S’affirmer soi, ses combats, sans s’excuser. Elle raconte son parcours qui est d’une richesse incroyable, fait d’expériences, de rencontres, d’échanges.

Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, a dit : « le neutre c’est l’homme, la femme c’est l’autre ». Alice va plus loin : « L’homme hétérosexuel blanc est le neutre ». Il a créé le monde à son image, que les autres se débrouillent et fassent le dos rond pour rentrer dans les cases qu’il a construites. À force d’efforts, de souffrances et d’humilité, ils arriveront peut-être à être tolérés. Et de démontrer ce qu’elle affirme. Tout y passe : le monde politique, artistique, culturel, économique, sportif, médiatique. ÉDIFIANT.

Tout le monde devrait lire ce livre

Tout le monde est concerné, quel que soit le côté duquel on se place.

Ça m’a touchée, m’a émue, a révélé des évidences que j’essayais de mettre de côté et a amplifié un malaise qui était en moi. Pourtant, je ne suis pas militante. J’accepte toutes les différences mais je ne m’investis pas dans leur défense et ne suis pas particulièrement féministe. J’ai totalement intégré le système patriarcal, fait ce qu’on attendait de moi en tant que femme et, comme toutes les femmes, développé un 6e sens, mélange de prudence, méfiance et anticipation. Je n’ai jamais remis en cause les règles fixées par les hommes. Bref, ce n’est pas moi qui ai fait avancer les causes… Mais une anxiété s’est installée à l’adolescence de mes filles. La peur de les voir sortir en jupe le soir, la peur des gestes déplacés (quel joli terme pour une bonne palpation du cul, n’est-il pas ?), la peur de la drague lourde qui vire au harcèlement ou au viol. Je me suis vue leur prodiguer les mêmes recommandations que j’avais moi-même reçues… et ça m’est devenu insupportable. Et ça m’a mise dans une rage folle, d’abord contre moi-même. Que je puisse perpétuer ce schéma archaïque, faire peser sur elles les injonctions, obligations, menaces qui sont notre lot depuis des siècles m’a provoqué un rejet quasi physique. J’ai refusé d’être le relais de cette soumission. Ce n’est pas grand chose mais j’étais peut-être fin prête pour ce livre. Pour moi, ce n’est pas une guerre qui est déclarée, c’est juste le temps de l’acceptation qui est terminé.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie de lire ce livre, je l’espère. Je souhaite de tout cœur que mes filles le lisent.

SACRÉES SORCIÈRES de Pénélope Bagieu

Le miracle va-t-il avoir lieu ?

J’adore Pénélope et ses BD. En quelques cases, elle réussit, tour à tour, à installer une ambiance, vous attacher aux personnages, vous faire rire et vous apprendre des choses. C’est émouvant, ça vous fait réfléchir, mais sans en avoir l’air. Ça pétille, ça virevolte. Bref, c’est génial, mieux que le cheval ! J’attendais donc sa nouvelle BD avec impatience, quand j’apprends qu’elle va revisiter un livre de Roald Dahl. Je ravale un sanglot de désespoir (oui, je suis très émotive 🥳). Je suis totalement hermétique à ce type, depuis toujours. Je n’ai jamais réussi à lire un ses livres en entier. Mon maximum c’est cinq pages. Encore moins à écrire son nom correctement (bon, ok, j’écris très rarement son nom 😩). Je ne suis vraiment pas fan du film Charlie et la chocolaterie qui me file un sentiment de malaise assez colossal. Personnellement, j’interdirais direct à mes mômes d’adresser la parole à un type comme Willy Wonka. Roald développe de multiples univers pleins de bizarreries, étranges et déroutants qui me font hyper ventiler. Pénélope va-t-elle réussir l’impossible ? Me le faire aimer ? Elle représente mon dernier espoir.

Ouiiiiiiiiiii !

L’histoire ? Un orphelin est recueilli par sa grand-mère. Elle lui révèle l’existence de sorcières tueuses d’enfants. Et, malheureusement pour lui, il va les rencontrer. La lutte est engagée.

Pénélope a dit « dans tous les bons bouquins pour enfants, le môme est orphelin dès la cinquième page ». On peut donc considérer qu’on a dans les mains un très bon bouquin.

Et c’est vrai ! C’est top ! L’histoire est soutenue, il y a du suspense, de vrais méchantes, c’est drôle, touchant, palpitant. Vous vous évadez et passez un merveilleux moment. C’est à la fois désuet et moderne, atypique et universel. Et la grand-mère 😍, mais la grand-mère 🤩🤩🤩, on en parle de la grand-mère ? On ne peut que l’aimer tellement elle est trash et fantasque.

Mais…

Je ne vais pas vous mentir, il y a quand même deux petits trucs qui m’ont gratouillée dans cette histoire. Tout d’abord, les sorcières sont (encore) affreuses. Pourquoi ? Ce sont des femmes qui n’aiment pas les enfants. 🧐🧐🧐. Vous la sentez la stigmatisation sous-jacente ? Autrefois, les sorcières étaient des femmes désobéissantes, différentes ou gênantes. De là à être différentes car elles ne veulent pas d’enfants… Pas vraiment de progrès. Mais bon, je ne m’attarde pas, je reste calme.
Enfin, la fin 😱. OK, Roald ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des demeurés, il ne leur sert pas un discours bêtifiant, les considère comme des êtres doués de raison et capables de tout lire. Tant mieux pour eux ! Mais moi je ne suis pas comme ça. Je veux une fin câlinou, que tout rentre dans l’ordre, et hop, on n’en parle plus. Or, la fin gratouille un peu quand même.

Conclusion, c’est tout de même un sacré bon livre… que je vous conseille vivement !

LA FEMME GELÉE de Annie Ernaux

Annie Ernaux, la discrète.

Je ne suis attentive à son nom que depuis quelques mois 😱. Au début, son évocation glissait sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. De la même façon que je suis capable de juger sur les apparences, je peux juger un prénom et un nom, de façon totalement subjective. Et la sentence était tombée, comme une condamnation, sans défense possible : je l’avais remisée dans la catégorie « Intérêt limité ». Je la lirai un jour, plutôt à ce moment-là.

À partir de cet instant et comme pour me signifier mon erreur, je n’arrêtais pas de la croiser : tel article la mentionnait, tel écrivain la citait, tel philosophe l’invoquait.

Nom d’un petit pois ! En pestant contre moi-même, je lui accordais une ascension fulgurante et la plaçais dans la catégorie « À lire d’urgence ». J’achetais deux livres : « La femme gelée » et « La place ».

C’est quoi, une femme gelée ?

C’est une petite fille qui grandit en province dans les années 50. Milieu modeste mais heureux. Pas de grandes théories d’éducation, juste des valeurs et de la liberté. Pas de différence « filles-garçons », pas encore. La petite fille pousse comme un herbe folle, encouragée à lire et à étudier par sa mère. Son père fait la cuisine, sa mère fait les comptes, et elle-même est un garçon manqué. Et alors ? Elle imagine sa vie d’être humain : un futur de découvertes et de voyages, avec pour seules limites celles qu’elle se fixera. L’adolescence va se charger de lui faire comprendre qu’avant d’être un être humain, elle est d’abord une femme en devenir. Les filles ne doivent pas se mélanger aux garçons, chacun ses rôles, chacun ses codes. Mais qu’importe, elle n’est pas genre à se décourager. Les études seront son salut !

Sauf qu’il est plus facile de s’extraire de sa condition sociale que de sa condition de femme. Elle va l’apprendre à ses dépens. Le déterminisme, c’est pas fait pour les chiens !

Le triomphe du quotidien.

C’est ce qui me semble définir le mieux, à la fois l’histoire et le style d’Annie Ernaux.

L’écriture d’Annie est simple, visuelle, pulsée. Des petits riens, ténus, tendres, délicats, bruts, drôles, cruels. Et ces petits riens mis bout à bout, ça fait une vie, une condition, un statut. Sans emphase, avec dépouillement, banal. C’est comme les comptines qu’on chante quand on est enfant, c’est simple, rassurant, joyeux… on en oublie presque qu’elles sont toutes cruelles.

Ses parents m’ont rappelé les miens, son adolescence m’a rappelé la mienne. C’est la force de l’auteure : au travers une histoire unique, la sienne, raconter une histoire universelle.

C’est une impression bizarre que vous laisse ce livre, ou plutôt une multitude d’impressions : douce nostalgie, joie simple, espoir, et amertume de voir cette femme si vivante s’étioler dans les conventions, l’air de rien, tout doucement, imperceptiblement.

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’aimerais que mes filles le lisent, il est tellement beau et plus efficace que bien des grands discours et de belles phrases sur le féminisme.

FLEABAG de Phoebe Waller-Bridge

Mon p’tit cœur palpite à l’idée de vous parler de Fleabag 🥳

Non ! J’ai dit non ! Ce n’est pas parce que tout le monde en parle que je vais regarder. Pourquoi ? Parce que c’est une série. Qui dit série dit engrenage, chronophage, nuits blanches, réveils douloureux où je ressemble à un lémurien boursouflé, « promis, ce soir je me couche tôt » et autres ennemis de mon capital sommeil. Sauf que Télérama est passé par là, avec une critique au cordeau que je vous fais courte : « Fleabag, une mécanique très méticuleuse à l’humour noir magistral », ou encore, « Fleabag manie, avec brio, désespoir et humour noir ». Mais, croyez-moi, le meilleur pitch est une répartie de l’héroïne qui résume tout : « toute ma vie, j’ai utilisé le sexe pour combler le vide flagrant dans mon cœur ». Youhouuuu, c’est plus un résumé, c’est un diagnostic. J’arriiiiive !

Avant de foncer tête baissée, comme à mon habitude, je googlelise quand même, histoire de voir la tête des protagonistes et l’ambiance visuelle. Je tombe sur une photo du personnage principal, magnifique trentenaire à l’élégance british, regard face caméra, Rimmel coulant sur les joues.

C’est parti !

Cette série vous donnerait presque envie d’avoir une vie de merde !

Bienvenue dans le quotidien de Fleabag, surnom d’une jeune londonienne, belle, drôle, naturelle, déjantée, bref… parfaite. Sa vie pourrait être un long fleuve tranquille. Mais (car sans mais, pas de série), il y a des failles que l’on découvre progressivement, ou plutôt des absences abyssales, celle de sa mère et, surtout, celle de sa meilleure amie. Et c’est là que l’expression « l’humour est la politesse du désespoir » de Chris Marker (si, si, c’est Wikipédia qui le dit) prend tout son sens. Car Fleabag est un bon petit soldat, luttant comme elle peut, avec ses armes, pour continuer à vivre, à trouver sa place entre une affreuse belle-mère (génialissime Olivia Colman), une sœur presque parfaite et un père dépassé par à peu près tous les événements de la vie.

Le meilleur de l’humour british !

Les puristes vous diront que rien n’égale les Monty Python, mais je ne suis pas puriste, et je n’aime pas les Monty Python.

Les cinq premières minutes sont assez déstabilisantes car, régulièrement, l’héroïne vous regarde et s’adresse directement à vous (le fameux 4e mur). Mais une fois que vous êtes dedans, impossible de décrocher ! C’est une corne d’abondance d’émotions, vous passez de l’hilarité à la tendresse, de l’humour trash à la tristesse.

C’est bouleversant, c’est prodigieux ! Fleabag est tout à la fois délicate, cash, élégante et inapte. Elle est surtout pudique. Pas la pudeur physique, non, la vraie, celle où, par politesse et par orgueil aussi un peu, on tait notre souffrance. Pour ne pas déranger, pour ne pas inquiéter, pour se convaincre soi-même qu’on va y arriver.

Elle ose tout, envoie valser à la fois le patriarcat et les féministes.

Ne passez pas à côté de cette série ! Douze épisodes de 25 minutes et je prends les paris que vous aurez envie d’avoir Fleabag comme meilleure amie.

C’est doux comme une plume et raide comme un alcool fort. C’est indispensable pour passer les fêtes 🥳.

Bonnes fêtes à tous !

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑