LA FAMILLE DE PANTIN de Michèle Fitoussi

Un peu que je connais Michèle !

Je suis une fidèle lectrice de ELLE donc j’ai lu régulièrement ses éditoriaux et divers articles, vu sa photo qui les accompagnait. Bref, elle fait un peu partie de mes connaissances.

J’en ai l’image d’une femme de convictions, investie dans des causes (bon, lesquelles, j’en sais rien), cultivée et curieuse. Son écriture, quel que soit le sujet, fait mouche à chaque fois. Elle est précise, juste et authentique.

En revanche, je n’ai jamais lu ses romans.

Voilà d’où je partais.

J’apprends qu’elle sort un livre, La famille de Pantin. Elle y raconte ses origines, les siens et l’histoire des juifs en Tunisie.

Pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ? Aucune idée mais il me fait envie.

Bon sang qu’elle est chouette la famille de Pantin !

Michèle va faire un voyage à rebours. Quand on convoque notre histoire, ce sont toujours les morts qui imposent la trajectoire. Les êtres chers qu’elle a aimés vont la guider. Leurs lieux d’inhumation d’abord, puis là où ils ont vécu. Pantin pour le cimetière, la Tunisie où tout a commencé pour elle.

Elle raconte sa famille. Les souvenirs affluent. Elle ne cherche ni à les retenir ni à les trier. Ça fuse et ça jaillit sous sa plume. C’est haut en couleurs, il y a des odeurs, de la chaleur, du caractère, des défauts, des valeurs et surtout de l’amour. Ça parle fort, on a l’impression de les entendre, de les voir. Les petites habitudes du quotidien, les victuailles dressées sur une table lors d’une fête. On est comme une petite souris à les regarder. À l’évocation d’un détail on fait le rapprochement avec nos disparus. La nostalgie nous prend mais c’est joyeux. Tant qu’on se souvient, les morts sont vivants.

C’est un véritable tour de force que Michèle accomplit : nous faire participer à son histoire intime et personnelle. Son écriture est généreuse, spontanée. Ça fait un bien fou. On en ressent une énergie et une force incroyable.

À travers la mémoire de sa famille, elle distille des informations factuelles, concrètes et au final c’est toute l’histoire des juifs en Tunisie qui apparaît en filigrane.

Quel bonheur et quelle bouffée d’amour que ce livre ! Il fait du bien à tout le monde : à Michèle de l’écrire et à nous de le lire.

Je terminerai cette chronique sur une réflexion plus pragmatique. L’auteure nous dit que de ses origines tunisiennes, elle a longtemps gardé une impulsivité, une émotion exacerbée et parfois même une agressivité. Bon sang de bonsoir que ça fait plaisir de lire ça. Moi qui avais l’image d’une femme parfaite, réfléchie, pondérée, calme et tout le tintouin… Mais give me five Michèle 😂

LES ANNÉES de Annie Ernaux

Ça va pas être la chronique la plus rigolote, mais quel livre !

Moi qui suis encline à la nostalgie et la mélancolie, WoW, j’ai été servie. Ça m’a bien mise à l’envers.

Je ne sais même pas par où commencer.

Par le début, peut-être.

Ce livre embrasse les années de 1941 jusqu’à 2006. Sa vie.

Elle part de photos d’elle prises à différentes époques, en noir et blanc, puis en couleurs. À partir de ces archives qu’elle décrit minutieusement – le lieu, la pose, les habits, le sourire ou l’absence de sourire – elle égrène ses souvenirs, entre dans l’intime puis dans l’époque. Comme les ondulations de l’eau quand on fait un ricochet, le prisme s’amplifie.

À quoi pensait cette petite fille, cette adolescente, cette femme ? Quels étaient ses rêves, sa vie, son état d’esprit. Où était-elle ? Comment vivaient les gens ? Elle nous parle de la grande histoire et de la petite. Son récit sociologique réussit à nous embarquer. Les élections qui apportent leur lot d’espoir et de désillusions, les avancées, les reculs, les révoltes, les faits divers qui ont secoué ces années-là, les publicités, les films. Tout y passe, la reconstruction de la France d’après-guerre, les hypermarchés, les autoroutes, la société de consommation, mai 68, Jean-Claude Killy, le mange-disques.

Elle évite la narration auto-centrée en utilisant la troisième personne du singulier. À la fois pour prendre de la distance avec ses souvenirs, ne pas laisser l’affect prendre le dessus et pour qu’on puisse s’approprier le livre. Avec des mots simples, justes, qui disent le passé, le temps qui passe et les disparus.

Il y a peu de ponctuations, les souvenirs affluent, fusent tels des diables sortant de leur boîte. Il faut que ça sorte.

Contrairement aux autres livres que j’ai lus d’elle, c’est une structure horizontale. Il n’est pas construit autour d’un thème principal : la condition de la femme ou le transfuge de classe. Tout est évoqué qui peut permettre de restituer l’époque. Les souvenirs sont à la fois prétexte et essence du livre.

C’est un véritable tour de force, écrire une autobiographie qu’elle s’astreint à rendre impersonnelle. C’est notre passé commun qu’elle ressuscite, notre mémoire collective.

Et c’est comme ça qu’on se retrouve à chialer.

A partir de la moitié du livre, je me souviens de tout, Ranucci, les brigades rouges, « À la pêche aux moules, moules, moules ». Je me revois dans la salle à manger de mes grand-parents, assise en tailleur sur le tapis, devant les informations. Je revois cette voiture, coffre ouvert où on a retrouvé le corps d’Aldo Moro.

J’essaie de plaisanter pour faire fuir les larmes : « C’est pas rassurant de me souvenir de la quasi-totalité de l’autobiographie d’une femme qui a 30 ans de plus que moi « .

Et pourtant j’y retourne, accro à cette mélancolie douce et sucrée qu’est le temps qui ne reviendra plus. J’y reviens à ce goût doux-amer, je m’y vautre même, avec complaisance. Ça fait mal mais c’est bon.

Puis, je me demande si ce livre parlerait à mes filles. Je ne sais pas s’il est accessible à tous, à toutes les générations, s’il est « universel » comme on dit. Il y a tellement de références temporelles.

Et le début 🤩, et la fin 🤩 !

C’est sobre, c’est brut, dépouillé, presque violent. Comme si elle nous l’imposait.

C’est Annie et son supplément d’âme, celui qui fait de ses livres une œuvre.

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