LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli

Ce n’est pas un film que vous allez voir par hasard.

Ah non ! Franchement, si vous êtes dans la salle, c’est a minima de votre plein gré. Vous ne pouvez pas dire que vous ne saviez pas.

Dans mon cas, c’est le résultat d’une motivation hors-norme.

  • Je suis sourde et c’est un film français. Aucun rapport me direz-vous. Eh bien si ! Allez trouver une séance sous-titrée pour un film français. Elles sont toutes en semaine, en pleine matinée ou en début d’après-midi. Hé oui, c’est bien connu, les sourds ne bossent pas. Résultat, j’ai posé une demi-journée pour aller le voir (je vous ai dit que j’étais motivée).
  • J’ai vu plusieurs films de Giannoli, j’aime bien mais je ne m’en suis jamais relevée la nuit. Le genre de films que je regarde à la télé, je passe un bon moment, les histoires sont originales et voilà.
  • Le sujet, la collaboration pendant la seconde guerre mondiale, est hyper fun, à s’en taper sur les cuisses de rire. C’est exactement ce dont on a besoin en cette période pas du tout anxiogène.
  • En plus il fait beau ! Quelle idée à la con d’aller s’enfermer 3h20 dans une salle obscure alors que c’est plein soleil dehors.
  • Oui, vous avez bien lu. 3H20. Trois heure vingt. Deux cents minutes. Vous rentrez dans la salle c’est le printemps, vous sortez, on est à la veille de Noël.
  • Toutes les critiques sont quasi unanimes sur l’excellence du film. C’est louche et quand on me survend quelque chose, je suis en général déçue. Seul Libération descend le film, en disant (en substance) que c’est le portrait trop indulgent d’un français qui glisse vers la collaboration, et on le trouverait presque sympathique le p’tit chou. Damned, trouver des excuses à un collabo ne fait pas partie de mes projets de vie.

Bref, tout ça pour vous dire que, malgré tout ce passif, ranafout, je VOULAIS aller le voir. Pourquoi ? Aucune idée ! Une envie irrépressible qui ne s’explique pas.

Ça parle de quoi ?

C’est une histoire vraie.

On suit le parcours collaborationniste de Jean Luchaire, patron de presse français. Il va passer de pacifiste convaincu entre les 2 guerres à soutien de Pétain lors de la défaite et enfin à collabo quasi décomplexé. Tout ça en entraînant avec lui sa fille, Corinne Luchaire, actrice débutante et promise à une grande carrière.

Le casting est international, tout du moins européen. Il est impeccable. Les acteurs jouent tous au cordeau. La tête d’affiche c’est Jean Dujardin, excellent, sa fille est jouée par Nastya Golubeva qui est une révélation. Elle tient le film autant que Dujardin.

Pourquoi ce titre, les rayons et les ombres ? C’est vrai ça ! Pourquoi ? Ce n’est pas un titre facile, il interroge, d’où sort-il ? J’apprends que c’est le titre d’un recueil de poèmes de Victor Hugo. Les rayons c’est la face solaire de la vie et des hommes. Les ombres, c’est l’ignorance, la tristesse et la mort.

Voilà, voilà… et finalement, il est comment ce film ?

Il est génial ! Il est génial ! Il est génial !

Mon côté Drama Queen a même envie de vous dire que c’est un putain de chef-d’œuvre !

D’abord, il y a très peu de films sur la collaboration française. Il y en a beaucoup plus sur la résistance. J’ai appris plein de choses.

Le film est long mais je n’ai pas vu le temps passer et surtout ce temps est absolument nécessaire à la compréhension de son parcours. On voit toutes les étapes de son engagement dans la collaboration.

Parce que le résumé « de la lente descente aux enfers d’un homme ordinaire », ça ne tient pas. Calmons-nous. Au début, OK, il croit bien faire mais au bout d’un moment la descente, elle est un peu raide. On est plus sur du toboggan d’Aquaboulevard que sur de la coulée verte à Paris. Ça glisse very very quickly. Faut assumer.

Et, ouf, je ne partage pas l’avis de Libération. Je n’éprouve ni compréhension ni complaisance pour lui. Certes, cet homme n’est pas antipathique. On peut choisir le mal en étant très sympa (tout le monde n’est pas Gérard Jugnot dans Le Père Noël est une ordure). Certes, il ne tue personne. Mais il choisit de participer au mal, en conscience. Et pire, il choisit d’y entraîner sa fille.

Alors, bien sûr, il se trouve des excuses, des raisons, c’est un moindre mal, pas d’autres choix. Ils sont peut-être sympas finalement ces nazis. On n’a jamais essayé (oui, je caricature un peu mais ça fait penser à certaines choses actuelles). Laissons-leur une chance. Ils aiment la France et il faut la sauver. Mais bon, à un moment il ne convainc plus personne et surtout pas lui-même.

Et je terminerai sur la relation avec sa fille qui est très particulière, quasi fusionnelle. Il l’aime sa fille, ça ne fait aucun doute mais il l’utilise, il ne la protège pas.

Tout ça pour quoi ? Par conviction ? Idéologie ? Non. C’est beaucoup plus terre à terre et c’est le procureur qui va lui balancer en pleine face lors de son procès.

Et, je pense à ceux qui ont dit non, dès le début. Qui n’ont pas tergiversé. Tout en eux s’est révolté. Et surtout à ces jeunes, parfois des adolescents qui étaient censés être joyeux et inconséquents comme Corinne Luchaire. Et pourtant, ils sont morts pour la France. Car ce n’est rien d’avoir des valeurs, c’est à la portée du premier venu. Mais les défendre dans l’adversité, ce n’est pas donné à tout le monde. Et le courage des uns éclaire encore plus la lâcheté des autres.

Il y a bien d’autres choses dans ce film, je ne vous ai pas tout dit. C’est le printemps du cinéma jusqu’à mardi. Allez-y !

Pourquoi ?

Parce que C’EST UN PUTAIN DE CHEF-D’ŒUVRE  🤩

STROPHES POUR SE SOUVENIR de Louis Aragon

« La vie n’est pas dans le temps, mais dans l’usage »

Missak Manouchian

 

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Lors de sa parodie de procès, Missak Manouchian s’adressera à la presse collaborationniste, qui le huait : « Quant à vous, vous êtes français. Nous, nous avons combattu pour la France, pour la libération de ce pays. Vous, vous avez vendu votre conscience et votre âme à l’ennemi. Vous aviez hérité de la nationalité française. Nous, nous l’avons méritée ».

Les 23 héros du Groupe Manouchian, morts pour la France

Celestino Alfonso, Espagnol, 27 ans

Olga Bancic, Roumaine, 32 ans (seule femme du groupe, décapitée en Allemagne le 10 mai 1944)

Joseph Boczov, Hongrois, 38 ans – Ingénieur chimiste

Georges Cloarec, Français, 20 ans

Rino Della Negra, Italien, 19 ans – Footballeur du Red Star Olympique

Thomas Elek, Hongrois, 18 ans – Étudiant

Maurice Fingercwajg, Polonais, 19 ans

Spartaco Fontano, Italien, 22 ans

Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans

Emeric Glasz , Hongrois, 42 ans – Ouvrier métallurgiste

Léon Goldberg, Polonais, 19 ans

Szlama Grzywacz, Polonais, 34 ans

Stanislas Kubacki, Polonais, 36 ans

Cesare Luccarini, Italien, 22 ans

Missak Manouchian, Arménien, 37 ans

Armenak Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans

Marcel Rajman, Polonais, 21 ans

Roger Rouxel, Français, 18 ans

Antoine Salvadori, Italien, 24 ans

Willy Schapiro, Polonais, 29 ans

Amédéo Usséglio, Italien, 32 ans

Wolf Wajsbrot, Polonais, 18 ans

Robert Witchitz, Français, 19 ans

Arsène Tchakarian, dernier survivant du Groupe Manouchian, est mort le 4 août dernier.

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