LE PINGOUIN d’Andreï Kourkov

Ce livre est une surprise

Je dirais même une belle surprise made in Airbnb. Cet été, j’ai eu la chance de profiter d’une maison normande avec une bibliothèque incroyable, des livres partout jusque dans la cuisine ! Un mélange de classiques, de romans contemporains français et étrangers qui témoignaient d’une grande curiosité et de goûts très éclectiques avec une légère prédilection pour la littérature russe (ou en tout cas des pays de l’Est). Le plus dur était de faire un choix et de réussir à lire ma sélection en une semaine.

Je parcourais l’ensemble et éprouvais l’axiome « trop de choix tue le choix ». Bon sang, ma fille, concentre-toi ! Je m’arrêtais sur une tranche, enfin plutôt le titre d’une tranche : « Le Pingouin », livre publié en 1996. Et là, j’ai découvert le pitch le plus what the fuck jamais lu. Je m’en vais vous le narrer.

Le pitch

Ça se passe à Kiev, dans l’Ukraine post-soviétique. Victor, écrivain, journaliste, fauché et solitaire, a adopté un pingouin, histoire de combler sa solitude. Pas facile d’adopter un pingouin, ni commun. Mais le zoo de Kiev, n’ayant plus les moyens de nourir ses pensionnaires, a proposé à l’adoption les plus inoffensifs. Victor a choisi Micha, le pingouin.

Sauf que Micha ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Il bouffe du hareng à longueur de journée et le hareng, ça coûte cher. C’est alors que Victor tombe sur une petite annonce des plus étranges. Un grand journal cherche quelqu’un capable d’écrire des nécrologies originales.

Victor a besoin de harengs donc, zou ! Il postule sans grand espoir. Et il est pris !

Au début, il choisit lui-même les personnalités sur lesquelles il souhaite écrire : grands noms du spectacle, des médias, de la politique et des affaires. Puis petit à petit, le rédacteur en chef qui l’a pris sous son aile, lui distille quelques noms.

Tout se passe bien, ses chroniques répondent en tous points aux exigences de ses employeurs. Problème : personne ne meurt. Victor désespère d’être publié un jour.

Ça ne va pas durer longtemps. Les élus de ses nécrologies se mettent à tomber comme des mouches et parfois, il faut bien le dire, dans des accidents bêtes, mais bêtes (un peu comme en ce moment chez les oligarques russes, voyez).

Féroce et tendre

Le sujet est original, le livre se lit facilement. On s’immisce dans le quotidien des quidams dans les pays de l’est.

Victor est semblable à l’image que je me fais de ces peuples qui subissent soit la dictature soit la corruption (ou les deux). Ces hommes qui vivent dans l’absence de l’État, des lois et où l’ordre est régi par les plus forts. On ne se rebelle pas, on courbe juste l’échine pour passer sous les radars et vivre le plus en paix possible même si c’est chichement, même s’il y a des injustices. Et Victor y excelle. Il prend ce qu’il y a à prendre et, s’il se pose beaucoup de questions dont il devine aisément les réponses, il semble s’en accommoder. Mais attention à l’eau qui dort.

C’est un livre masculin avec beaucoup d’hommes. Les femmes sont soit des souvenirs soit des présences éthérées, pourvoyeuses de douceur à laquelle les hommes s’accrochent désespérément.

C’est surprenant de partir d’un sujet aussi incongru et de décrire aussi finement la société. C’est parfois drôle (certains enterrements valent le détour), parfois émouvant, parfois mélancolique, toujours pittoresque. Et beaucoup plus profond que le laisse penser le résumé.

Une phrase décrit très bien la sensation étrange éprouvée : « Tout semblait familier mais ce n’était qu’une impression ».

Et Micha dans tout ça ? Il est omniprésent, double de Victor et témoin silencieux.

Laissez-vous séduire par « Le Pingouin ». J’espère que vous aimerez autant que moi.

CHIEN 51 de Laurent Gaudé

Laurent se met au polar !

Ah mais j’accours ! On m’appelle la reine des lectrices du polar (non, pas du tout, c’est moi qui viens de m’autoproclamer 🤪). Mais c’est vrai que j’adore les polars.

Enfant, je passais tous les étés avec mes grands-parents en Normandie. Il y avait plein de livres, dont beaucoup d’Agatha Christie. Ça a été mes premiers livres « de grands », après le « Club des Cinq » et autres « Langelot ». C’était une vieille maison qui grinçait de partout. Autant vous dire que les serrures 3 points n’existaient pas chez eux, ni les volets d’ailleurs. Avec ou sans clés, on pouvait y entrer comme dans un moulin. Ma chambre était la première en montant les escaliers. Bref, en cas d’intrusion, j’aurais été la première à me faire trucider. Je flippais déjà naturellement à cette idée. Dans un saladier de bruits non identifiés, ajoutez une pincée de lecture d’Agatha Christie et vous obtenez une gamine traumatisée à vie.

Pas rancunière pour deux sous, ça reste mes meilleurs souvenirs de lecture et, depuis, les romans policiers sont des valeurs sûres pour moi.

Un polar d’anticipation ? Pas de problème, Laurent ! Je suis curieuse de nature et un bon polar reste un bon polar.

Le résumé

Ruinée, la Grèce a été achetée par une multinationale, GoldTex. Comme dans tout rachat, on garde le meilleur, le plus productif, le plus compétent et on se débarasse des déchets qui ne rapporteront rien et coûteront trop. Cut.

Trente ans après ce rachat, les jeunes n’ont rien connu d’autre et rêvent de réussite selon GoldTex, tandis que les vieux sont déjà un peu morts à l’intérieur et survivent.

C’est alors qu’un crime a lieu, suffisamment sordide pour mobiliser un duo de policiers qui ne devaient jamais se rencontrer. Zem Sparak, un homme fatigué, taiseux, enfermé dans sa souffrance, sa Grèce natale et son passé. Face à lui, Salia, jeune et ambitieuse.

Envoûtant !

L’ambiance est plus que noire. Poisseuse, sale, ça vous colle et ne vous lâche plus. Même les rares espaces ensoleillés n’apportent aucune lumière au récit. Ils sont couverts de cette crasse du simple fait qu’elle existe.

Ce roman est à la fois classique et original.

  • Classique, car on pense à « Bienvenue à Gattaca », « Soleil vert ». Des références qui ont déjà été exploitées.
  • Original par son point de départ (le rachat d’un pays par une entreprise) et la construction. Cette enquête, comme le point final d’une histoire encore individuelle qui résiste et doit disparaître. Seule la narration collective de GoldTex a sa place.

On se rend compte que détruire un individu, c’est simple. Il suffit de l’amener à trahir ou de le persuader qu’il a trahit. Il ne faut pas le briser entièrement, non, juste suffisament pour qu’il survive et obéisse. En agitant devant lui un misérable espoir. Car ne nous ne sommes que ça, des tourmentés qui cherchent la rédemption.

C’est palpitant, hypnotique et angoissant. Comme toute dystopie, il suffirait de pas grand-chose pour que ça se produise. Et puis le monde de GoldTex est déjà là, sous nos yeux. Pas besoin d’aller chercher très loin pour le reconnaître.

Je n’avais jamais lu de romans de Laurent Gaudé. Je suis contente d’avoir commencé par ce livre. Je vous le conseille.

LE MAGE DU KREMLIN de Giuliano da Empoli

En voilà un titre et un nom d’auteur qui en jettent !

« Un ouvrage indispensable pour comprendre ce qui se joue en Russie », « Un roman passionnant qui se dévore », « Un livre nécessaire qui vous éclairera sur l’âme russe ».

Les critiques sont bonnes et vu que je m’y connais autant en âme russe qu’en point de croix, ce livre est pour moi !

Et, Giuliano da Empoli, quel nom !!! Rien que de le prononcer à voix haute, je me mets à parler avec les mains et j’ai envie de manger des pâtes.

Tour à tour journaliste, conseiller politique pour l’Italie et la Suisse, il a écrit plusieurs essais. Ce livre est son premier roman. Bref, une tête bien pleine.

Le Mage du Kremlin ou la formidable ascension d’un petit-fils de paysan

Ce mage, c’est Vadim Baranov, un russe au parcours éclectique, qui a vécu l’effondrement de son pays et vu la corruption prospérer sur les cendres de l’ex-URSS. Désormais, elle était accessible à tous. Un monde sans lois où tout était possible pour qui avait un maximum d’ambition et un minimum de principes. De metteur en scène underground, il devient producteur de télé-réalité mainstream pour terminer comme éminence grise de Poutine. Mystérieux, invisible, il est nulle part et partout. Chaque décision de Poutine est susceptible d’être la sienne. Jusqu’au jour où il disparaît des écrans radar. Disgrâce ou choix ? Qu’importe ! La légende n’en devient que plus forte. Puis, une nuit, il va se confier au narrateur et tout lui raconter.

Analyse en trois points

Le thème : il est passionnant. Moi qui adore l’actualité et essaie (vainement, je vous rassure) de capter les enjeux géopolitiques du monde, ce sujet est parfait. On y croise des gens qui existent dans la vraie vie : Poutine, Gorbatchev, Clinton. Vous avez l’impression d’être en terrain connu, au coeur du pouvoir, et surtout de pénétrer dans ses coulisses, là où se forgent les décisions et les trahisons.

La forme : ça se lit d’une traite. C’est fluide, accessible et la narration vous happe. Une sorte de thriller politique. En Russie, même la politique est romanesque. Pas besoin de beaucoup forcer, ce pays a toujours pondu des personnages à la fois dantesques et truculents.

Le fond : eh bien je m’interroge encore, plus d’un mois après l’avoir lu. Est-ce un très bon roman doublé d’un cours magistral de géopolitique ou juste un très bon roman ? Je vais essayer de m’expliquer. Ce livre nous donne l’impression de comprendre la Russie, les russes et leur rapport au monde. Mais ce n’est peut-être qu’un leurre. Il nous dit ce qu’on veut entendre. Si je caricature :

  • les russes ne connaissent rien d’autre que la souffrance et les privations. C’est à la fois leur étendard et leur supériorité face à un occident imbu de lui-même et paralysé par le confort. Deux mondes qui ne jouent pas dans la même cour et n’ont pas les mêmes aspirations. Ça nous rassure, on a l’impression de mieux appréhender et maîtriser une situation incontrôlable. 
  • Et surtout, une question me taraude après la lecture de ce roman. L’auteur nous livre-t-il un enchaînement implacable qui ne peut qu’aboutir à la situation actuelle ? Ou est-il parti de la situation actuelle pour en déduire son raisonnement ? Comme si on avait déjà le résultat d’un problème de maths, voyez ? Ce qui n’est pas du tout pareil et peut remettre en cause la justesse de son analyse (oui, me prendre la tête, ma passion).

Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’est l’âme russe, elle conserve tout son mystère et c’est très bien comme ça. Ce roman est très bon et je vous le conseille. Cherry sur la pavlova, il figure dans la première sélection du Goncourt.

MALEVIL de Robert Merle

Robert Merle, Robert Merle 🤔

Un poète ? Un vieux poète ? Grabataire ? Mort ? Bon sang, je ne sais rien de lui, je le connais de nom mais après, c’est le vide intersidéral. Forcément, on me l’a conseillé, je ne pense pas à Robert Merle le matin en me rasant.

« Si, si, c’est vraiment bien, je suis sûre que tu aimeras », « Malevil a marqué mon adolescence ». Diantre ! Carrément ? En voilà une personne audacieuse et qui ne manque pas d’air.

On va déjà le googleliser pour voir sa tête. Robert. On me propose Roberto Alagna, Robert Palmer, Robert Mitchum. Manifestement, y’a pas que moi qui suis passée à côté.

Je l’ai ! J’apprends qu’il est né en Algérie en 1908 et mort en 2004 dans les Yvelines. Ça ne m’avance pas beaucoup. En revanche, coup de tonnerre, c’est lui qui a écrit « La mort est mon métier ». Saperlipopette, j’ai déjà lu du Robert Merle. J’apprends que son premier roman est « Week-end à Zuydcoote » qui a obtenu le prix Goncourt dans la foulée et une adaptation cinématographique 15 ans plus tard avec Jean-Paul Belmondo.

C’est de l’excellent pedigree, je me laisse donc convaincre. Zou pour « Malevil » !

Ça commence comme du Pagnol….

Emmanuel, le narrateur raconte sa vie dans la France des campagnes. Il dit sa région et ses habitants hauts en couleur. Ça fleure bon le terroir, les champs, le pâté de campagne et la vie simple ; pas forcément plus heureuse mais plus simple en apparence. La narration est fluide et maîtrisée. Le language est multiple, châtié, patoisé. C’est drôle, émouvant, époustouflant. C’est vif comme un animal sauvage, gouleyant comme un bon vin.

L’Événement

Emmanuel nous parle de sa vie et de ses bornes c’est-à-dire les étapes clés qui l’ont jalonnée. Il y en a 7. Jusqu’à l’Événement. Au stade où j’en suis je me dis que l’Événement est un accident de voiture qui l’a laissé paralysé ou la découverte qu’il est le fils caché du chatelain du coin ou encore qu’il a un oncle en Amériques qui, en mourant, lui lègue toute sa fortune. AhAhAh, que nenni ! Putain, l’Événement ! Mais l’Événement bon sang ! Heureusement que je n’ai pas googlelisé le livre avant, ça m’aurait volé le choc et l’incrédulité que j’ai ressentis.

A partir de l’Événement, un deuxième livre commence.

Oubliez tout ce que vous savez, on change de paradigme. Exit ce quotidien rural, rassurant, éternel. Sans changer de lieu, on se découvre perdus, vulnérables et terriblement imparfaits.

Momo

Emmanuel n’est pas seul. Il y a La Menou, Peyssou, Meyssonnier, Miette, Colin, La Falvine et Thomas, pour ne citer qu’eux.

Et il y a Momo. Momo, c’est le fils de La Menou. Un grand costaud de 49 ans, simple d’esprit, que sa mère protège, couve et rabroue.

Momo c’est mon coup de ❤️. Il m’a fait rire et pleurer. Il s’exprime difficilement, déteste se laver. Je le voyais, sous mes yeux, en train de courir se cacher quand sa mère l’appelait pour la douche. Et quel couple avec sa mère ! Ils ont été tous les deux mes plus grands fous rires de l’été.

 Je ne peux pas vous en dire plus. Lisez-le, mais sans vous renseigner sur internet avant, sans lire le résumé. Soyez vierge de toute cette histoire et laissez-vous porter. Que c’est beau un livre singulier qui vous saisit comme ça.

Je finirai avec Momo et une de ses fameuses phrases : « Mé bouémalabé oneieu emebalo ».

A vous de trouver sa traduction !

CHER CONNARD de Virginie Despentes

LA star de la rentrée littéraire

Elle est partout ! Dans les émissions littéraires, les magazines féminins, dans les devantures de (presque) toutes les librairies. Certain-e-s s’en offusquent : plus de place pour les autres, les premiers romans, les moins connus, elle monopolise tout !

C’est pas faux. Mais honnêtement, je comprends. Avec Despentes, on sait qu’il va se passer quelque chose et on ne sait pas quoi. De plus, depuis le 3ème tome de « Vernon Subutex », elle n’avait rien publié. Et il s’en est passé des choses depuis 2017 : MeToo, les femmes, la jeunesse… La société évolue à vitesse grand V. Elle a forcément un avis, va en parler et ça va décoiffer. Bref, une excellente cliente de promo et une excellente lecture en vue.

Virginie et moi

Je l’aime bien. Plus, même. J’ai beaucoup de tendresse pour elle. Avant même de lire des livres d’elle. J’ai toujours aimé son franc parler, son naturel, sa façon de s’assumer et d’assumer. Il y a un mélange de force et de fraîcheur qui se dégage d’elle en interview. Comme si elle n’avait pas conscience qu’elle puisse choquer ou tout du moins interloquer. Comme si elle était étonnée d’être la seule à s’être frottée à la vraie vie.

Côté livres, j’en ai lu deux.

  • Le premier « Vernon Subutex ». Energique, féroce, drôle, triste. J’ai vraiment essayé d’aimer. Mais je n’y suis pas arrivée.
  • Et « Baise-moi », un coup de coeur énorme (chronique ICI). Vraiment. Et finalement, je suis bien contente de l’avoir lu 20 ans après sa sortie. Dépouillé de tous les scandales qui l’ont accompagné.

Cher connard

Je vais donc parler d’un livre que je n’ai pas terminé et que je ne finirai pas. Là encore, j’ai essayé et j’ai abdiqué au premier tiers. Autant vous dire que ce ne sera pas la chronique la plus juste ou fidèle ou inspirée ou tout ce que vous voudrez. Mais il faut que j’en parle.

« Cher connard » c’est deux paumés qui s’écrivent par mail (ou sur les réseaux, j’ai rien compris). Enfin, deux paumés… L’un est un écrivain qui a une certaine notoriété et qui se prend MeToo en pleine figure alors qu’il s’est toujours cru irréprochable. L’autre est une actrice vieillissante qui commence à se fatiguer de tout le cinéma autour du cinéma. Malgré leur statut prestigieux (écrivain et actrice, merde, ça en jette), ils restent paumés dans leur tête, la condition, le succès et la notoriété n’y changent rien. Il paraît que lorsqu’on a été gros, enfant, on peut perdre tous les kilos qu’on veut, on restera toujours gros dans sa tête. Ben là c’est pareil, sauf qu’ils sont pas gros, ils sont paumés.

Il y a également une 3ème protagoniste, une jeune attachée de presse qui accuse l’écrivain de harcèlement sexuel (personnage sans aucun intêret, en tous cas jusqu’à la page 70).

Tout y passe, MeToo, le féminisme, les addictions, le milieu social, les parents, la société. On voulait entendre Virginie, ben on va l’entendre ! Sauf qu’il y a tellement d’affirmations, tout et son contraire que je m’y perds. J’en arrive à ne plus savoir ce que je pense.

Et ça chouine, ça geint, ça assène des certitudes à la pelle. Deux personnes qui se raccrochent à des convictions comme des naufragés à une planche pourrie. C’est poussif. Je trouve les certitudes fatiguantes, choquantes, agressives, plus que la violence ou le verbe cru. J’aime les hésitations, les doutes, les mauvaises décisions, j’aime quand on va dans le mur et qu’on y va franchement. Je n’aime pas cette (pseudo) rédemption à 2 balles, même si c’est peut-être une forme de sagesse. J’avais envie de leur hurler : « mais sortez dehors, vivez, arrêtez de causer, vous êtes chiants ».

Je ne dis pas ça pour le plaisir de brûler une idole. Je l’aime toujours Virginie. Mais pas « Cher connard ».

LE MOT de Victor Hugo

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites !
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes ;
Tout, la haine et le deuil !
Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs
Et que vous parlez bas…
Ecoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille du plus mystérieux
De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce mot, que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre ;
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera ;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe, entre, arrive
Et railleur, regardant l’homme en face dit :
« Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »
Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

ANEANTIR de Michel Houellebecq

Quel drôle de livre que celui-là.

C’est mon deuxième livre de Houellebecq donc je suis loin d’être une spécialiste.

Mais : un premier tirage de 300 000 exemplaires + un joli objet (relié, à la couverture cartonnée, au format atypique avec un marque page rouge) + un des livres les plus attendus en France ET en Europe + une seule interview accordée + un plan de lancement digne du dernier iPhone + une fuite sur le net façon Panama Papers = je m’attends à du lourd.

C’est parti !

Ça se passe en France en 2027 en pleine campagne présidentielle. Ça commence comme un thriller. De mystérieuses vidéos essaiment sur le net. Hétérogènes, étranges, inquiétantes. Les Renseignements sont sur le coup. Ça pourrait empirer. Spoiler : ça va empirer. Comme il faut bien personnifier l’action côté « pouvoir », c’est sur Paul Raison que ça tombe, un conseiller de l’ombre comme il en pullule dans les arcanes du gouvernement. Pas n’importe lequel non plus, c’est un proche confident du ministre de l’économie Bruno Juge. Paul Raison a une certaine épaisseur ou du moins Michel va lui en donner en nous immiscant dans sa vie.

C’est un livre parallèle.

Il y en a plusieurs.

Dans le récit d’abord. Un parallèle entre des évènements terroristes mondiaux et une histoire intime, humaine, l’histoire d’une vie. Le chaos du monde et le chaos d’une vie.

Dans le rythme ensuite. Un parallèle entre réalité et rêves assez déroutant. J’ai absolument rien capté aux rêves 🤪. Heureusement pour moi, il y a plus de réalité que de rêves.

Tout cela est juxtaposé sans vraie rencontre, avec des liens un peu surfaits, artificiels.

Et donc ?

C’est un roman qui accroche. On le commence, on le finit. On veut savoir comment la grande et la petite histoire vont se terminer. On veut savoir si le monde et Paul vont être sauvés.

Le style est addictif, un mélange efficace de réalisme, de cynisme détaché et d’humour mais pas que. Il y a de la tendresse, beaucoup même, de la mélancolie et une recherche d’apaisement.

L’idée c’est qu’à force de se perdre dans le monde, on en a oublié l’essentiel, la sphère intime, source de rédemption et de salut. Michel vieillit, Michel s’assagit, Michel devient comme tout le monde.

C’est mystérieux l’alchimie d’un livre. Dans celui-ci, il y a plein d’ingrédients et le chef pour avoir un plat 3 étoiles. Au final, on se retrouve dans une bonne brasserie. C’est bon, de qualité, mais classique.

Je n’ai pas perdu mon temps quand même !

Tout d’abord, à tous ceux qui voient Michel comme un être éthéré et hors sol, sachez :

  • qu’il connaît parfaitement le métro parisien (soit il le pratique soit il a fait d’énormes recherches sur le sujet 🤪).
  • qu’il ferait un redoutable agent immobilier (à 2 doigts de m’installer à Bercy après avoir lu son livre).

Et j’ai gardé le meilleur pour la fin !

Saviez-vous qu’on pouvait faire des choses avec urbanité ? Je répète : avec ur-ba-ni-té ???

« Paul sourit avec urbanité », « … il fut d’ailleurs traité avec une urbanité parfaite » 😵‍💫.

Je me suis d’abord dit que Michel en avait tellement plus rien à foutre de rien qu’il se mettait à inventer des expressions. Puis j’ai vérifié. Bon sang, ça existe 😱!

J’ai vécu tout ce temps sans le savoir.

Je vous souhaite une bonne lecture, avec urbanité !

LA PORTEUSE DE PAIN de Xavier de Montépin

Chronique pour les gens d’un certain âge.

Eh oui. Quand on est obligé de faire des recherches sur le site de l’INA, c’est qu’on n’a pas été élevé avec les Pokémon. Forcément.

Pourquoi La Porteuse de pain ? C’est un des programmes télé qui a marqué mon enfance (avec Chéri Bibi, Vidocq ou encore Les Saintes Chéries).

Je me souviens le regarder le midi, chez mes grand-parents, avant le journal de 13H sur Antenne 2.

Si j’en crois mes recherches sur internet, j’ai la mémoire qui flanche, vu qu’à priori, La Porteuse de pain n’a JAMAIS été diffusée ni sur Antenne 2, ni à cet horaire. C’est vous dire si cette chronique est sujette à caution.

Toujours est-il qu’il m’a fortement marquée. J’adorais. Je me souviens avoir frémi de peur, pleuré pour cette pauvre Jeanne Fortier qui avait vraiment un karma de merde. En y repensant, avoir la scoumoune à ce point, ça tient du projet de vie ! Une scène, en particulier, m’a terrorisée. La brave porteuse de pain marche dans la rue, un échafaudage s’écroule, l’engloutit et manque de la tuer. C’était presque un plaisir sadique de regarder ce feuilleton. Qu’est-ce qui va encore lui arriver à cette malheureuse ? Mais avec la certitude apaisante que le bien finirait par triompher. Quelle belle époque, binaire et simple !

En creusant, j’apprends qu’à l’origine était un livre. D’un certain Xavier de Montépin. Banco pour le bouquin !

La Porteuse de pain de Xavier.

C’est un roman-feuilleton qui est paru dans le Petit Journal à partir de 1884.

La petite histoire, c’est qu’il a connu un succès populaire immédiat et a fait l’objet de plusieurs adaptations au théâtre, puis plus tard au cinéma (dans les années 30 avec Fernandel et en 1963 avec Suzanne Flon, Philippe Noiret et Jean Rochefort, excusez du peu !)… et enfin à la télé avec ma fameuse série, qui a également une distribution assez whaouuu à faire briller les mirettes, en tous cas les miennes (Carole Laure, Bernard Giraudeau, Philippe Léotard, Sim et Jacques Monod, bon sang JACQUES MONOD ! Si vous ne connaissez pas son nom, vous connaissez forcément son visage).

L’histoire tout court c’est Jeanne Fortier, jeune veuve avec 2 enfants (🎻🎻🎻) qui va être injustement accusée de meurtre. Evidément qu’elle est innocente, Jeanne ! C’est une machination du vrai coupable, le méchant Jacques Garaud. Jeanne est condamnée aux travaux forcés pendant que Garaud change de nom et fait fortune aux USA. 20 ans plus tard, Garaud revient en France et Jeanne s’évade (comme par hasard 🧐). Elle change d’identité, devient porteuse de pain et va tout faire pour retrouver ses enfants et se venger. Tadaaaaaam.

Parfois, il faut rester sur ses souvenirs

Le roman-feuilleton, ça doit dépoter et faire revenir le lecteur le lendemain : écriture simple, installation quasi immédiate des personnages et du contexte, rythme rapide, action et suspense.

Ça tombe bien, j’adore la simplicité, le suspense et l’action. En voiture Jeanne, fais lui bouffer son dentier à Garaud !

Alors, comment dire ? En feuilleton quotidien dans un journal, ça pouvait peut-être le faire. Mais tous les épisodes mis bout à bout, honnêtement, Xavier, c’est pas bon. Mal écrit, répétitif, un scénario totalement improbable. Rendez-moi ma série !!!!

Je vais très vite oublier le livre et ne garder que les souvenirs de mon enfance, mon p’tit plaisir régressif à moi.

SOS idées cadeaux à 4 jours de Noël

On est enfin (presque) venu à bout de 2021 !

Mais avant de faire sa fête à 2022, c’est la dernière ligne droite pour terminer tous les cadeaux.

Forcément, je vais vous conseiller des livres. Forcément 🤷.

Voici 3 livres originaux et intelligents (yaka cliquer sur le titre pour en savoir plus).

Poussière d’étincelles & verres fumés de Mehdi Masud

2 ans que je ne me remets pas de ce bouquin 🤣, autant vous dire que je recommande chaudement.

Feu de Maria Pourchet

Ça brûle, ça glace, ça rebrûle, ça reglace.

Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin

Non, ce n’est pas la dernière attraction essonnienne, croyez-moi, c’est beaucoup, beaucoup mieux.

Sinon, en valeur sûre et classique, y’a Gustave.

À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, Flaubert est partout.

Tout le monde l’a lu mais personne s’en souvient. L’occasion d’une jolie redécouverte.

Voilà ! Très belles fêtes de fin d’année à tous et à l’année prochaine 🎉🎊🥳

L’ANOMALIE de Hervé le Tellier

Tout ça, c’est la faute de Pascale !

« Pour redémarrer facile, fonce sur ce bouquin. Tu vas voir, aucune pression, que du bonheur, tu vas le lire d’une traite ». Elle savait que depuis un an je ne lisais plus rien, elle savait que la reprise allait être dure et qu’il fallait me conseiller quelque chose de facile. En toute décontraction, elle me recommande un Goncourt. Mais bien sûr Pascale ! T’as pas pensé à la Pléiade, aussi ? Histoire de m’achever ? Bref, j’en viens à penser que les confinements successifs l’ont complètement ravagée. Si jeune, c’est triste. Et puis, je me dis pourquoi pas ?

Bureau des idées reçues, bonjour !

Enfin quand même, j’hésite ! C’est un Goncourt ! Et les Goncourts, on sait tous comment c’est. Chiant ! Enfin, presque tous. D’abord, c’est quoi la recette de ce prix ?

Dans une jatte, dans une jatte plate 🎼🎼🎼, versez les ingrédients suivants :

  • un obscur auteur dont personne n’a jamais entendu parler (moi en tous cas). Genre chercheur universitaire, pas tout jeune, qui a souffert (très important ça, d’avoir souffert), le cheveu long et gras, une chemise à carreaux et une élocution que personne ne comprend (serais-je en train de décrire Houellebecq 🙀 ?),
  • Un sujet bien sérieux et surtout pas mainstream (quelle vulgarité). Le genre de sujet dont tout le monde se fout, genre l’impact de la mondialisation dans le développement des communautés vaudoues vu du prisme d’un petit village de Haute-Saône (je rappelle que ce paragraphe concerne les idées reçues, hein ?!).
  • Un style littéraire qui te fait passer pour un demeuré total, avec un dico qui t’accompagne jusqu’à la fin du livre, si tant est que tu l’atteins.

Si on m’avait dit un jour de ne pas spoiler un Goncourt !

J’achète donc le livre. Je voyage léger, je sais juste que L’Anomalie a eu un succès phénoménal (vendu à plus d’1 million d’exemplaires, en deuxième position derrière L’Amant de Marguerite Duras). Je sais aussi que son sujet fait écho à ce que nous vivions lors de sa sortie, en pleine pandémie : une situation extraordinaire.

Je l’ai lu d’une traite.

Qu’est-ce que je peux vous dire sur ce livre sans spoiler ? Ben, rien. 

Je peux juste vous dire qu’il va se passer quelque chose lors d’un vol Paris-New-York en mars 2021. Pour le reste, je vais continuer dans la recette de cuisine, mais après les ingrédients, voici les proportions :

  • 1/3 de roman choral
    • vous savez, ces romans où il y a plein de personnages différents, qui ne se connaissent pas, n’ont apparemment rien en commun et pourtant, au final, quelque chose les lie. 
    • Bon courage si vous avez la mémoire d’un poulpe parce que vous allez devoir en retenir une bonne douzaine (et ils ont de la famille 🤪).
  • 1/3 de science-fiction
    • ou d’anticipation ? Parce que vu ce qu’on voit en ce moment, je suis prête à tout.
    • ou de cyberpunk ? Parce que ça décrit un futur contemporain, avec quand même pas mal d’anti-héros désabusés, et, finalement, ça me conforte dans l’idée que moins on en sait, mieux on se porte.
    • ou d’uchronie ? Avec comme point de départ, des turbulences en avion 😈.
  • 1/3 de thriller
    • Bon sang, je n’ai pas décroché. Comment Hervé va-t-il réussir à terminer ça ? Quelles précautions prendre lors de mon prochain voyage en avion ? Peut-on aller à New-York en train, je préfèrerais autant ? Les théories scientifiques évoquées existent-elles réellement (oui, j’en suis là 😫).

C’est prenant, c’est drôle et c’est déstabilisant. L’histoire se déroule de nos jours, vous y croisez des lieux, des notions, des personnages connus (Macron, Trump et plein d’autres). Et quelque chose arrive à des gens comme vous et moi. Quelque chose de tellement hors norme que tout est convoqué : la science, la politique, le religieux, la philosophie. En ce sens, ça m’a fait penser au Grand Secret de Barjavel.

Je ne peux que vous le conseiller à mon tour. Merci Pascale 😘

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