BROADWAY de Fabrice Caro

Ladies and gentlemen, Mister Fabrice Caro 🥳

J’ai découvert Fabrice Caro il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, « Le Discours ». J’ai rarement autant ri à la lecture d’un livre. Attention, je ne parle pas d’un rire discret, élégant, qu’on réussit à maîtriser, à doser, qui signifie « Oh oh oh, Dieu que ce livre est gai ». Non. Je parle d’un rire qui fuse, exubérant, incontrôlable, rabelaisien, qui signifie « Bordel, faut que je réussisse à reprendre mon souffle ». Vous l’aurez compris, avec Fabrice, on ne sourit pas, on se dilate la rate, on se fend la poire, on s’en paye une bonne tranche. Ça a été un tel coup de foudre que j’ai voulu en savoir plus. Je le croyais romancier, c’est avant tout un auteur de bande dessinée. J’ai découvert son univers, son style et surtout son acuité et son talent pour nous croquer mieux que personne. Il sort un nouveau roman : « Broadway ».

Si ça s’appelle Broadway, c’est qu’il y a une raison

Il y a des titres d’ouvrages qui n’apportent pas grand chose. Celui-ci donne toute la mesure du livre. 

C’est la vie quotidienne transposée à Broadway. Nos angoisses, nos ennuis, nos renoncements deviennent le centre d’une comédie musicale pleine de paillettes, de rythme et de légèreté. Ça danse, ça fuse, ça jaillit. Quoiqu’il arrive, the show must go on !

Le pitch ? On va faire sobre. Un homme marié, père de famille, reçoit un courrier pour le dépistage du cancer colorectal. Chose normale à partir de 50 ans… sauf qu’il en a 46. C’est à partir de là que tout déraille.

Son sens du rythme et ses portraits de losers prennent le relais. Ses perdants sont tellement magnifiques qu’on en viendrait à les envier. Si seulement la vie pouvait être un livre de Fabrice Caro, les derniers seraient les premiers et moi, la reine du monde ! Les coaches en lose fleuriraient, on voudrait tous être maladroits, ridicules et un peu lâches.

J’adore sa façon de saisir les travers de notre époque entre humour et absurdité, entre tendresse et causticité.

Dans sa construction, ce livre s’apparente plus à une BD qu’à un roman. Je l’ai trouvé moins mélodieux que « Le Discours », qui était plus resserré autour d’une intrigue.

Mais Fabrice reste une sacrée valeur sûre, je vous le conseille. La période est suffisamment sinistre pour ne pas se priver de se taper le cul par terre !

LE PETIT JARDIN de Jacques Dutronc

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin
Avec un homme qui faisait son jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
À la place du joli petit jardin
Il y a l’entrée d’un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain
C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

BELLE DE JOUR de Joseph Kessel

Ça se dit bibliothécaire et ça n’a jamais lu Kessel !

Je ne connais rien de lui. Je le range vaguement aux côtés d’Hemingway. Comme Hemingway, son nom seul est terriblement évocateur. M’apparaît un physique, d’abord. Massif, un visage aux traits épais, taillés à la serpe, la peau burinée. Brun, forcément. Puis une personnalité. Hors norme. Du courage, du panache, de la passion. Et la vie qui va avec. Baroudeur, aventurier, journaliste puis écrivain, tous ces mots qui témoignent d’un appétit de vivre, d’une curiosité, d’une envie de comprendre et de rendre compte de son temps. Je sais qu’il a écrit Le Lion, le pendant que je m’en fais du Vieil homme et la mer d’Hemingway. Voilà où j’en suis, c’est-à-dire pas très loin. Et puis bon, on n’en parle pas tous les jours.

Sauf que, si, bizarrement, on commence à en parler tous les jours. Joseph entre dans la Pléiade cette année. Les articles sur lui fleurissent et titillent ma curiosité ! C’est lui qui a écrit Belle de Jour, La Passante du Sans-souci et l’Armée des Ombres. Honte totale, avant d’être des films, c’était des livres 😱. Catherine Deneuve est tellement belle sur la couverture de Belle de Jour. Ce livre semble tellement doux. C’est par lui que je vais commencer.

Un titre si délicat pour un livre sulfureux.

Il faudra un jour analyser les titres des œuvres de Kessel : La Passante du Sans Souci, L’Armée des ombres, Les mains du miracle, Le petit âne blanc. Des titres presque affectueux, poétiques dans leur simplicité qui, pourtant, recouvrent des sujets d’une intensité et d’une violence implacables.

Belle de Jour en fait partie.

Séverine est mariée à Pierre. Ils s’aiment, d’un amour pur, absolu. Mais, car il y a toujours un mais dans les histoires d’amour, cet amour n’est pas ou mal assouvi physiquement. Cela ronge Séverine au point qu’elle trouvera dans la prostitution un exutoire à sa frustration.

Ce livre est sorti en 1928. Quel scandale ça a du être ! Oser parler du désir féminin. Pas un désir soumis, réservé à son mari. Non, un désir brutal, bestial, qui vous terrasse et face auquel vous n’avez pas d’autre choix que de céder au premier venu.

Dissocier l’amour de la chair, prendre pour sujet une femme, bourgeoise qui plus est. Parler d’une prostitution choisie pour étancher des désirs réservés aux seuls hommes. Tout est immoral dans ce livre. Mais rien n’est vulgaire. Joseph est un peintre de l’âme, il ne juge pas Séverine, il dévoile et met en lumière sa solitude, ses tourments, ses souffrances. Comme ce personnage féminin est beau ! L’un des plus beaux que j’ai lu. Tellement de nuances, de délicatesse, de contradictions, de fragilité… et de force aussi. Séverine est tout ça. À côté d’elle, les hommes font pâle figure, monolithiques, empêtrés dans leur toute puissance et les conventions.

Je n’en reviens pas que ce soit un homme qui ait écrit ce livre. Comme Joseph devait aimer les femmes ! Car tout est amour dans ce livre.

IMAGO de Philippe Sarr

IMAGO ? Ça veut dire quoi ?

David Laurençon, éditeur de son état, m’envoie un livre il y a deux mois. Je ne le connais quasiment pas (je parle de David, pas du bouquin, que je ne connais pas non plus d’ailleurs) mais j’en ai déjà une image d’éditeur exigeant et barré. On est en juillet, j’ai été confinée un mois et demi de plus que tout le monde. Autant vous dire que j’ai envie de tout, sauf de lire. Ça attendra.

Ça a attendu fin août. Je regarde la couverture, le titre, l’auteur. Imago de Philippe Sarr. Imago ? Ça me fait penser à Vertigo de Hitchcock. Ça existe comme mot, ça ? Ça veut dire quoi ? Obligée d’ouvrir le dico pour le titre, ça commence bien ! Allez, zou ! Google ! En biologie, imago c’est le stade final d’un individu dont l’évolution se déroule en plusieurs phases. C’est donc censé être la dernière étape, le point culminant, la version la plus aboutie d’un être vivant. D’un point de vue psychanalytique l’imago c’est une sorte d’état absolu, d’idéal. J’apprends même qu’il y a des thérapies de couple Imago qui, je cite, libèrent la joie chez les couples. Youhouuuu ! Qu’on m’apporte popcorns, coca et lunettes 3D, j’arriiiiiive !

C’est pas des popcorns que j’aurais dû prendre…

On dit souvent qu’un écrivain doit nous emmener quelque part. Là, c’est sûr que Philippe vous emmène quelque part et pas en Monospace version père de famille, plutôt en Hyperloop façon Elon Musk sous coke (pléonasme). Parfois, on a juste envie de lui dire : « Attends deux secondes. Est-ce que tu peux aller un tout petit peu moins vite s’il te plaît. Hein ? On va faire une pause, respirer, profiter du paysage. On n’est pas bien là ? Et puis on repartira gentiment ». Ben non, Philippe, c’est pas du genre à faire des pauses et à repartir gentiment. Il fonce. Tu t’adaptes à son rythme ou t’es éjecté du manège.

😤😤😤 Ok tu veux la jouer comme ça ? Et ben on va le décoder ton Imago !

Deux récits parallèles se font écho.

La réalité met en scène Jad, agent immobilier et écrivain. Jad fume (aucune importance mais j’aime bien les gens qui fument). Jad est malade, envahi par un virus qui lui bouffe le cerveau. Or, Jad a des choses à finir.

L’imaginaire. On plonge dans un monde d’autant plus perturbant qu’il nous semble très proche. Dans cette fausse réalité, l’auteur convoque tout son univers personnel : ses références littéraires, ses démons, ses peurs et ses fantasmes.

Plus on avance plus les récits s’entremêlent. Réalité ? Imaginaire ? Et si c’était ça notre imago ? Une fusion des deux ?

Philippe est fort et courageux.

Fort, car son écriture est multiple. Il est capable de vous immerger dans un quotidien terre à terre de vendeur d’appartements : les visites, les collègues, les déjeuners. Il réussit à rendre de façon presque palpable, une atmosphère, des lieux, des personnes. Puis, son écriture se libère des contingences matérielles, s’amplifie et vous entraîne dans son univers… ou vous force, c’est selon.

Courageux, car il en faut, du courage, pour écrire ainsi. Il expose tout, boutique et arrière boutique. Tout doit disparaître !

Sauf qu’il m’a perdue. Je tenais bon, pourtant. Certes, je soufflais comme un veau mais je maintenais mon allure. À la fin, j’ai lâché les élastiques. Il y avait trop de monde(s) dans sa tête pour la pragmatique que je suis.

Si vous aimez les histoires bien structurées, un début, un milieu et une fin : n’y allez pas.

Si vous êtes prêt à partir à la recherche de votre imago : foncez.

C’est simple, c’est chez Sans crispation éditions et il vous suffit de cliquer ici !

ANATOMIE DE L’AMANT DE MA FEMME de Raphaël Rupert

Comment ça, le confinement est terminé ? Vous êtes sûrs ?

Fin août. Je traine dans les allées d’une librairie. Pas vraiment motivée. Rien ne me tente. Je jauge et juge uniquement les titres et les couvertures ; lire le résumé est un trop gros effort. Il faut dire que le confinement est passé par là. Il m’a totalement abrutie. Comme si on me plongeait violemment dans un épisode de The Twilight Zone, sans texte et sans scénario (la vie quoi 🤪). Le bazar tellement improbable, ahurissant, que j’en suis restée hébétée avec une incapacité totale à réagir et à me concentrer. Autant vous dire que la lecture ne faisait pas partie de mes activités, lesquelles se résumaient à regarder alternativement BFM et des vidéos de chatons.

Les pires choses ayant une fin, je me réveille au monde progressivement (un réveil étalé sur 5 mois, on est sur de la bonne progressivité 👌) et je cherche un livre pour m’y accompagner. J’ai l’embarras du choix, encore faut-il que je sache ce dont j’ai envie. Soit un truc bien violent genre réveil trompette comme à l’armée. Soit un réveil tout doux, tout délicat. Ou alors, intello et exigeant, le genre qui vous vrille le cerveau. Ou enfin, un livre qui la ramène pas, drôle et simple. J’en étais là de mes réflexions, louchant quand même très largement sur le drôle et simple, quand apparaît LE TITRE.

Un titre plein de promesses…

« Anatomie de l’amant de ma femme ». Bon sang, tout est dit ! Le titre = le Pitch ! C’est ça qu’il me faut ! Rien que de lire la couverture j’en suis à un tiers du bouquin. Parfait !

Ce titre en dit long, sur le sujet bien sûr mais surtout sur la tonalité et le style. Je m’explique. C’est un titre factuel, minimaliste, neutre presque rigoriste. Ça pourrait être l’en-tête d’un traité scientifique. Il ne traduit pas la colère, la jalousie, l’abattement légitimes du mari, mais plutôt sa curiosité, sa réflexion, son observation. L’amant considéré comme sujet d’étude par le mari !

Vous le sentez l’humour sous-jacent ? Moi, oui !

Ce n’est pas tant « Ciel ! ma femme a un amant ! 😱 » que « Ciel ! Ma femme a un amant qui en a une grosse ». Je suis cocufié, certes, mais par quelqu’un de bien foutu ou du moins bien pourvu. 

Banco, c’est parti !

… non tenues 😩

Le héros, architecte de son état, est en pleine reconversion professionnelle. Il veut devenir écrivain. Malheureusement l’inspiration ne se convoque pas. Il va l’apprendre à ses dépends. En la cherchant, il découvre que sa femme a un amant.

Ça démarre plutôt pas mal. Une narration légère, drôle, hilarante même, avec quelques touches d’érudition saupoudrées deci-delà. Je ris et j’apprends. Jusque là tout va bien. Sauf que ça ne dure pas. Le récit commence à être interrompu régulièrement par des réflexions philosophico-existentielles totalement foutraques, un galimatias auquel je ne comprends RIEN. La seule chose qui me fait tenir c’est l’humour qu’il distille régulièrement. À chaque fois je me dis : « Yallah, c’est bon, ça redémarre ». Ben non, c’est un spasme… Et c’est reparti dans tous les sens sur la vie, la création littéraire, le métier d’architecte totalement stérile, la frontière entre imaginaire et réalité… Quel dommage d’avoir des saillies aussi drôles pour ensuite retomber sur des monologues aussi chiants ! Et je vous épargne la fin (si, si).

C’est peut-être moi qui suis totalement passée à côté. Mais tout n’est pas perdu ! Je commence à retrouver mon envie de lire… et d’écrire.

A très vite donc pour une nouvelle chronique !

OPEN BAR de Fabcaro

Team Fabrice Caro ou Team Fabcaro ?

Je vous rassure, il s’agit de la même personne. Fabcaro c’est le diminutif qu’il utilise pour signer ses BD, réservant son nom d’état civil pour ses romans.

Je l’ai découvert il y a deux ans grâce au roman Le Discours. Un livre hilarant qui m’a valu une honte mémorable lors d’un voyage en train. Imaginez un livre où vous ne pouvez vous empêcher de rire sans discontinuer, du début jusqu’à la fin. Ça fait un bien fou ! Ça devrait être remboursé par la sécurité sociale.

Je me renseigne donc sur ce monsieur et j’apprends qu’il est surtout connu pour ses bandes dessinées, notamment une qui a eu un grand succès : Zaï, Zaï, Zaï, Zaï.

Ne voulant pas perdre une occasion de rire, je fonce chez mon libraire pour acheter l’ouvrage. Énorme déception ! Non pas sur le sujet – une critique de notre société –, mais sur le traitement, l’humour totalement absurde. Je ne peux pas nier qu’il vise juste, il appuie là où ça fait mal. Non seulement sa vision est fulgurante mais son style aussi ; en trois dessins il vous campe une situation et son ridicule. Diablement intelligent et brillant… Mais trop absurde pour moi. Je suis restée à distance, esquissant juste des sourires gênés, comme quand on veut faire partie d’un groupe, qu’on se force à rire de tout, qu’on veut faire genre « Oui, oui, moi aussi je trouve ça désopilant, quel génie ce mec !!! ».

Je sais très bien le faire : étudiante, j’ai fait croire à des tas de gens que j’adoooorais Raymond Devos, parce que tout le monde encense Raymond Devos. Alors que je HAIS Raymond Devos, ses jeux de mots pourris sur lesquels il insiste bien lourdement au cas où vous n’auriez pas compris. C’est chiant, pas drôle… mais ça ne se dit pas !!!

Mais je m’égare. J’ai donc rendu mon verdict : je suis fan des romans de Fabrice Caro… beaucoup moins des BD de Fabcaro.

Y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !

Mon verdict a été confirmé par la lecture de son tout premier roman Figurec. Un livre drôle, fantasque et qui, une fois encore, sous une forme légère, est bien plus profond qu’il n’y parait. J’ai adoré.

Je n’avais donc aucune raison de me replonger dans une de ses BD, j’avais tranché, il n’y avait pas à y revenir. C’était sans compter sur ma voisine, qui, un jour, m’offre Open Bar. Je te le donne en mille, Émile, une BD de Fabcaro 😫. On l’applaudit bien fort !!!

Je la remercie « Comment t’as deviné ? J’adoooore Fabcaro ! ». Je rentre chez moi en maugréant, « bordel, je vais être obligée de la lire 😤 ».

C’est génial, j’ai adoré ! Pourtant, c’est toujours une critique de la société, c’est toujours de l’humour absurde. Je ne sais pas ce qui a changé… Peut-être moi ? Mais ça m’a déclenché de vrais éclats de rire, spontanés et irrépressibles. Et c’est bon !

C’est un recueil de situations quotidiennes qui balaie plein de sujets de société, de l’écologie à la politique en passant par l’éducation ou le tourisme, et j’en passe. Tout le monde en prend pour son grade, surtout moi 🥶. Oui, je dois avouer que je me suis bien reconnue, et plusieurs fois, même ! Entre les grandes tirades sur l’éducation des mioches ou encore les restaurants tellement snobs que leur carte est incompréhensible (mais je ne dis rien, surtout. Je reste imperturbable, des fois que je sois la seule conne à ne rien comprendre), j’avais un chouïa l’impression que cette BD parlait de ma vie.

Car c’est un éventail de nos tares, de nos contradictions et de notre bêtise aussi. Il fait mouche à chaque fois. C’est drôle, jouissif, percutant, corrosif. Ça m’a même donné envie de relire Zaï, Zaï, Zaï, Zaï, c’est vous dire !

Y’a pas à dire, qu’il s’appelle Fabrice Caro ou Fabcaro, ce mec est brillant !

L’ÉTRANGER de Albert Camus

Les plus belles rencontres commencent parfois par des rendez-vous manqués.

La première fois que je l’ai lu, j’ai détesté. Comme si on m’avait volée sur la marchandise. J’en attendais tellement. Trop ? J’imaginais déjà ce que j’allais lire. L’histoire, l’ambiance, les messages cachés. Avec le recul, je ne pouvais être que déçue. Forcément.

Je voulais tellement aimer Camus que je suis passée totalement à côté.

Trop simple, trop basique, trop facile, trop écrasé de chaleur. Et ce titre ? Mais c’est qui l’étranger ? Et pourquoi ?

Comme quand vous attendez trop de quelque chose ou quelqu’un. Vous imaginez la rencontre, prévoyez tout, anticipez. Vous savez exactement ce qui va être dit, fait, tout ce qui va se passer. Et rien ne se passe comme prévu. Alors, vous ne raisonnez plus, c’est la déception, telle une vague violente, qui emporte tout sur son passage.

Vous restez là, comme une imbécile qui a voulu trop forcer, imposer son histoire sans laisser de place à l’histoire de l’autre. 

J’ai détesté Camus, lui en ai voulu, comme une promesse secrète qu’il m’avait faite et qu’il n’a pas tenue. Je l’ai maudit, banni, évité, relégué dans les oubliettes de mon panthéon alors même que je lui destinais la première place.

Puis, au bout de quelques années, la curiosité et l’envie sont revenues, doucement. Je me suis décidée à relire L’Étranger.

Ne rien attendre, c’est peut-être le secret.

Ça n’a pas été une révélation, un éblouissement, un choc. Non, juste une évidence. Quelque chose de doux, de limpide, comme le soleil qui vous enveloppe de sa chaleur. Enfin, ça me parlait ! Enfin, je comprenais Meursault ! Cet homme que j’abhorrais lors de ma première lecture, que je trouvais lâche, indifférent, d’un détachement à la limite du demeuré, je l’ai enfin atteint.

C’est lui l’étranger, étranger au monde, à sa propre vie. Certains disent qu’il refuse de faire semblant. Refuser c’est déjà agir, se révolter. Non, il ne refuse pas, il ne sait pas faire semblant, il n’en éprouve ni besoin, ni envie, ça ne l’effleure même pas. Il est. Et ce qu’il est nous est incompréhensible car trop singulier, trop absolu, trop dérangeant. Alors, il faut détruire cet être impie qui menace notre vérité. La sienne risque de nous consumer.

Une femme lui propose le mariage, il ne l’aime pas. À la question évidente que tout le monde poserait, « pourquoi ? », il oppose la question « pourquoi pas ? ».

Le style est dépouillé, le récit minimaliste. Meursault est le narrateur. Il raconte son histoire, sans affect, sans fioritures, sans envie de vous convaincre. Vous la lirez… ou pas.

Je me suis trompée de bout en bout. Ce livre n’est pas simple, ce livre n’est pas vide.

Ce livre contient le monde.

MISERY de Stephen King

Après « Toujours faire confiance à ses préjugés », je lance « Ne jamais lire un livre dont la tête de l’auteur ne vous revient pas » !

Ben oui, la tête de Stephen King m’a toujours perturbée.

Hyper flippante ! A croire que le physique conditionne le genre littéraire. J’ai du mal à regarder une interview de lui. Je n’arrive pas à me concentrer sur ce qu’il dit, hypnotisée que je suis par son visage. Un visage trop symétrique, de trop petits yeux, une mâchoire d’ogre trop carrée, tout est trop ! Et sa bouche 😱, on en parle de sa bouche ? Immense, fine, cruelle. qui laisse entrevoir une dentition digne d’un cannibale sadique 🥶.

Pourtant il semble sympathique, le bougre ! Drôle, accessible, charmant. Forcément ! C’est un piège ! Tous les psychopathes sont adorables, c’est comme ça qu’ils attirent leurs victimes.

En plus, il est partout !

C’est le Barbara Cartland de l’horreur, j’ai l’impression qu’il sort un livre tous les 3 mois. Comme si ça ne suffisait pas, il écrit également sous un pseudonyme. Et quand il fait une pause, c’est le cinéma qui prend le relais. Bref, impossible de l’éviter sauf à se confiner chez soi, sans sortir, mais QUI FERAIT ÇA, HEIN ???!!!! (désolée, mes nerfs lâchent 😫).

Partant des principes éculés suivants :

  • si on en parle, ça doit être bien
  • j’ai énormément de temps devant moi
  • le confinement me donne la capacité de concentration d’une huître, donc simplicité et suspense, c’est tout indiqué
  • je veux pas mourir idiote

Zou ! Maintenant, il ne me reste plus qu’à choisir un titre.

Misery

Pourquoi ? Parce que.

  • C’est d’actualité : un confinement forcé avec une folle furieuse.
  • C’est réaliste, pas de doigt de fantastique ni de lichette de surnaturel. Parfait pour une cartésienne comme moi.
  • Je me souviens avoir voulu voir le film à sa sortie pour la grande Kathy Bates.

Un écrivain à succès est victime d’un accident de la route. Il est recueilli par une psychopathe qui le retient prisonnier dans une maison isolée. Psychopathe mais fan de ses livres, elle va l’obliger à écrire contre son gré… Contre ? Vraiment ?

Voilà, c’est un peu court comme Pitch… contrairement au livre. Qu’il est long 😱, j’ai cru ne jamais en venir à bout.

Il y a les bonnes nouvelles.

L’intrigue est séduisante : un huis-clos entre la victime et son bourreau, ça se mange sans faim. Une liberté narrative surprenante (en tous cas, qui m’a surprise). Je m’attendais à quelque chose de plus linéaire, classique, policé. Les différences de styles permettent de rythmer et de nourrir l’histoire. Ils mettent en exergue les états que traversent le héros, qu’ils soient psychologiques ou physiques. Tout y passe, ses souffrances, ses peurs, ses frustrations, sa rage, son dégoût, ses espoirs. Le héros va suivre à la lettre cette citation « Si tu ne connais ni ton adversaire ni toi-même, à chaque bataille tu seras vaincu. » pour se livrer à une introspection sans compromis de lui, de son talent d’écrivain, de ses faiblesses, de ses addictions. Se connaître n’est pas suffisant. Cloué au lit, à la merci de cette tarée de compétition, l’écrivain se sert de son imagination pour la cerner, l’analyser, la comprendre.

Mais il y a aussi des mauvaises nouvelles…

Si j’étais l’éditeur de Stephen, permettez-moi de vous dire que je l’aurai obligé à sabrer violemment. Bon sang, c’est trop long ! J’avais envie de hurler « Stop ! C’est bon, on a compris l’idée ».

Enfin et surtout, ça ne fait pas peur. Une fois passé les premiers chapitres, je voulais m’assurer de la fin mais je la pressentais. Du coup, exit les notions de suspense et de terreur.

C’est bien dommage, car en ce moment, je suis une excellente cliente.

Bref, j’ai lu du Stephen King… et je vais passer à autre chose.

JE SAIS POURQUOI L’OISEAU EN CAGE CHANTE de Maya Angelou

L’oiseau libre sautille
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu’à ce que s’achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage
ses ailes sont entravées et
ses pattes sont liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise
et aux alizés doux à travers les arbres soupirants
et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube
et il désigne le ciel comme sien.

Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves
son ombre piaille d’un cri de cauchemar
ses ailes sont coupées, ses pattes liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues mais désirées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

🤣 de Frédéric Beigbeder

L’éternel noceur…

Un dandy déjanté traversant la vie, une coupe de champagne à la main : voilà l’image que je me fais de Frédéric. Son fond de commerce est un parfait mélange de flegme, d’excès, d’arrogance et de talent. Beigbeder, c’est une valeur sûre : on sait qu’on va passer un bon moment, ça se lit facilement et vite, sans prise de tête. Le temps passe mais sa plume reste toujours aussi talentueuse et acérée. Il est divinement cynique, délicieusement cruel, il traverse les époques en en extrayant la substantifique moelle et pas dans ce qu’elles ont de meilleur. Il le sait, il les a vécues. Comme si, pour se livrer à une critique de notre société, l’observer ne lui suffisait pas : il doit s’y plonger, en expérimenter les excès, qu’il finit par condamner. J’en suis, j’en profite, j’en abuse… mais je ne suis pas dupe. En bon publicitaire qu’il a été, il vise toujours juste tant dans le fond que dans la forme. Percutant et efficace. Preuve en est le titre de son dernier livre : un emoji.

Comme en pub, l’important c’est d’y avoir pensé en premier…

Et, c’est Beigbeder qui l’a fait ! Pour la première fois, le titre d’un roman n’est pas constitué de mots mais d’une unique émoticône. « Les ennemis de l’intelligence auront gagné quand les romans auront pour titre ces petits visages à la symétrie stupide« . Comme pour signifier l’issue inexorable, c’est lui qui ouvre le bal. Tant qu’à aller dans le mur, autant y aller avec panache ! Les médias ne s’y trompent pas. Il squatte TV, radio et presse pour la promotion de son livre. C’est un excellent client, spirituel, acerbe et surtout malin comme un singe. Il anticipe parfaitement les critiques… en leur coupant l’herbe sous le pied. Il est méchant tout d’abord envers lui-même. Cela fait partie des avantages de l’auto-dérision : on s’en envoie d’abord plein la gueule, ne laissant que quelques miettes aux détracteurs et ensuite, on a une autoroute pour distribuer les bourre-pifs. Je le sais, je fonctionne comme ça. 

Haro sur les médias !

Après la pub, la mode… TADAM… Frédéric s’attaque donc aux médias, mètre étalon par excellence de la société. Et Dieu sait s’ils s’en prennent plein la figure en ce moment. Le timing est donc parfait. Ces médias, qui, à l’image de la société, tourneraient tout en dérision, à la recherche de la vanne ultime qui tue le game et si possible l’adversaire. Tout ne serait plus qu’humour et l’on vivrait tous dans un immense cirque, au milieu de battles de sarcasmes. Plus de réflexion, de profondeur ni d’humanité, seule subsisterait la tyrannie du rire.

Ça ne vous rappelle pas un film ? Une autre époque ? Ridicule, où une vie pouvait se retrouver brisée sur l’autel d’un bon mot.

Frédéric (ou Octave ?) raconte donc sa chute. Il retrace la soirée et la nuit précédant son éviction de France Inter.

J’ai beaucoup aimé ce livre. Il est brillant. Même si, plus la nuit avance, plus la narration devient foutraque, répétitive, jusqu’à cette fin qui fleure un peu trop la rédemption « bon teint ». J’aurais aimé qu’Octave (ou Frédéric ?) assume jusqu’au bout ce qu’il a été.

Je vous conseille de lire ce livre, il fait rire (sans tyrannie) et réfléchir… c’est déjà énorme.

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