LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

C’est quoi ce titre ?

Je déambule dans le rayon livres de la Fnac en regardant les différents ouvrages, le tout avec l’air dubitatif et soupçonneux d’un contrôleur des impôts.

Il y a forcément une pépite dans toute cette abondance, mais où et comment la repérer ? Nom d’un chien, pourquoi je ne me suis pas renseignée un peu avant ? Ça va encore se jouer au feeling, sur des critères à la con du genre « Tiens, une tranche rose, c’est original ça, une tranche rose ». Va faire une chronique du bouquin après ça 😩.

Ça n’a pas loupé ! Je vois une photo en plan serré d’une route nationale à la tombée de la nuit. On dirait une route beauceronne, le genre de route bien utilitaire pour traverser des champs de betteraves. On n’est pas sur du bucolique, du champêtre, on est sur du « appuie sur le champignon, qu’on se magne d’arriver ». La couverture est mate. Ben oui, tu penses, le brillant ça risquerait de faire plus joli. Manquerait plus qu’on attire le client. Et pourtant, j’avoue qu’elle envoie, cette photo, elle est même hypnotique.

Je regarde le titre, « Le Voyant d’Étampes ». À quel moment tu décides d’appeler ton livre « Le Voyant d’Étampes » ? Un soir de beuverie ? De détresse ? Vous connaissez Étampes ? Vous le situez ? Parce que moi oui. Fin de la blague !

Et puis « voyant » au sens de clignotant ? Non, parce qu’OK y’a une route, mais ça pourrait aussi être un mage ou un diseur de bonne aventure (eh oui, tout ça au rayon livres de la Fnac 😂).

J’achète donc le livre 🤪.

Le pitch

Jean Roscoff, professeur universitaire fraîchement retraité, alcoolique de surcroît, est un incompris. En tous cas, il n’arrive pas à se faire comprendre, ni de sa fille, encore moins de la compagne de celle-ci, ni de son ex-femme, ni de son meilleur ami. Il ne les comprend pas non plus, eux, et globalement la société qui n’évolue pas comme il l’avait souhaité dans sa jeunesse militante. Peut-on dire que Jean Roscoff est un vieux con ? Ce serait idéologiquement trop facile et factuellement faux.

Jean Roscoff, donc, décide de reprendre les travaux entamés dans sa jeunesse sur un poète américain, aussi méconnu que talentueux, qui s’exila en France et mourut accidentellement sur une obscure route de l’Essonne dans les années 60.

Après plusieurs échecs, il tient enfin l’occasion de sortir un livre fouillé qui en remontrera au petit milieu intellectuel qui l’a toujours regardé de haut. Et ça, ça le ravigote, Jean (cherchez pas, y’a aucun jeu de mots).

Sauf que… parce qu’évidemment il va y avoir un os… cet écrivain était noir, fait que Jean survole. Et là, ça va partir en sucette mes amis 😱. Entre les woke, les néocolonialistes, les pro « cancel culture », les progressistes, les réacs, on se rend compte qu’il y a toujours une constante, quelles que soient les générations : la connerie et la lâcheté.

Ce livre est une cathédrale 

Ce n’est pas une claque qui fuse par surprise et qui vous agresse ou vous secoue, c’est une cathédrale qui se construit sous vos yeux. Patiemment, sans esbroufe, presque artisanalement.

Au départ, ça commence gentiment. Jean est une sorte de Caliméro 🤪 qui radote pas mal. Faut l’écouter raconter les injustices qu’il a subies, sa jeunesse et ses illusions perdues, son combat à SOS racisme, la marche des beurs. Encore un type qui a cru changer le monde… comme tout le monde, et qui se retrouve à ne plus rien capter… comme tout le monde.

Et puis, sans qu’on s’en rende compte, ça commence à sortir de terre. On se rend compte qu’Abel vient de terminer de sacrées fondations. C’est imposant, structuré, ambitieux. Pendant qu’on le lisait, Abel avait un putain de plan en tête et nous guidait. On commence alors à pressentir la grandeur de l’édifice. Ça monte au fur et à mesure que le récit s’étoffe, ça prend de la hauteur, on voit du bel ouvrage, des prouesses de style, une exigence des détails… et bordel, c’est presque Notre-Dame !

Et la fin 😱 ! La cathédrale est terminée, vous avez une vue d’ensemble. Vous tournez autour, c’est vertigineux.

C’est un grand OUI !

Je vous recommande chaudement ce livre. Il vous questionne, vous rend plus intelligent (enfin moi, en tous cas). Le style est impressionnant, d’une grande maîtrise, c’est un bonheur à lire, « le petit Jésus en culotte de velours ». Et surtout, C’EST DRÔLE, MAIS DRÔLE ! Merci Abel de m’avoir fourni ma nouvelle insulte de référence : « Quelle ébouriffante salope ! » 🤣

FIN

MON MARI de Maud Ventura

Amélie Nothomb a dit que ce livre était « un délice irrésistible ! ».

Je n’invente rien, c’est marqué blanc sur rouge sur un bandeau qui entoure le livre. Avec un point d’exclamation. Si ça, c’est pas de la caution ! La grande Amélie Nothomb ! Connaissant son goût pour le beau verbe, le fantasque et l’impertinence, on sait qu’on va lire un ouvrage singulier et de qualité.

C’est une assurance qui coche toutes les garanties : contre l’ennui, le commun, la médiocrité.

Donc, je l’ai lu.

Et c’est vrai. C’est délicieux. Ce livre se lit facilement et vite… mais il ne se dévore pas. Il se déguste comme une gourmandise. Il est sucré et acidulé à souhait. On en reprendrait volontiers. Mais gare à l’indigestion.

C’est l’histoire d’une femme amoureuse de son mari…

…ou plutôt amoureuse d’une certaine idée de l’amour. Le fou, celui qui a du souffle, qui subjugue, qui emporte. Et tout est bon pour que son couple éprouve cet amour-là, même après 15 ans de mariage. Alors, elle surveille tout, note tout et sévit si elle juge que la passion n’est pas à la hauteur de ses attentes.

Ça lui prend tout son temps et toute son énergie. Elle tolère ses enfants, personnages secondaires néanmoins nécessaires au tableau familial parfait, mais ne vit que pour les moments d’intimité avec son mari. Ces moments doivent être parfaits et répondre à un cahier des charges élaboré par elle seule. Mais aucune aliénation chez elle, il s’agit d’un choix librement éclairé. Elle a choisi d’aimer plutôt que d’être aimée, pour pouvoir contrôler.

Un couple témoin pour un amour témoin.

Elle vise la perfection. Tout est raffiné et élégant en elle : son physique, son attitude, son style, son intérieur, son métier. La bourgeoise parfaite ! Mais ce n’est pas inné, elle a appris les codes, elle est devenue bourgeoise… par alliance.

La passion conjugale comme marqueur social : c’est en filigrane dans tout le livre. L’héroïne s’en sert pour asseoir son statut et s’affirmer face à la pression du regard des autres. Et c’est vraiment dommage que cette facette ne soit qu’induite et pas exploitée plus largement.

A ne pas savoir quoi en penser !

Bon, je fais genre, j’analyse, je critique, mais en vrai, j’en sais fichtre rien !

J’hésite entre :

=> bien, mais déjà vu. Le portrait d’une desperate housewife toute en contrôle et obsession genre Bree van de Kamp. C’est agréable, piquant mais somme toute assez banal. Rien qui fasse qu’on se relève la nuit. Et, honnêtement, je ne trouve pas cette femme si perchée que ça (à moins que je le sois aussi 🤪).

=> ou, l’air de rien, est-ce qu’on assiste à un vrai tour de force narratif ? Un style en apparence simple et accessible mais qui cache une maîtrise, une précision et une justesse diaboliques. Maud construit méticuleusement un univers miniature dans lequel elle enferme ses personnages (et nous aussi). Rien ne lui échappe, tout passe au travers de sa moulinette personnelle et ressort « prêt à déguster » sous forme de saynètes charmantes, jubilatoires et en apparence inoffensives…en apparence seulement ?

Je pense que c’est un mix des deux. C’est toujours un peu triste de ne pas partager spontanément un enthousiasme collectif au sujet d’un livre. Et dieu sait s’il en suscite. Mais bon, je ne vais pas me forcer. Ce livre est un plaisir à lire mais pas un coup de coeur.

IT’S A LONG WAY TO TIPPERARY de Jack Judge et Harry Williams

Up to mighty London came
An Irish man one day
All the streets were paved with gold
So everyone was gay!
Singing songs of Piccadilly
Strand, and Leicester Square
‘Til Paddy got excited and

He shouted to them there:
It’s a long way to Tipperary
It’s a long way to go.
It’s a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye Piccadilly
Farewell Leicester Square!
It’s a long long way to Tipperary
But my heart’s right there.

It’s a long way to Tipperary
It’s a long way to go.
It’s a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye Piccadilly
Farewell Leicester Square!
It’s a long long way to Tipperary
But my heart’s right there.

Paddy wrote a letter
To his Irish Molly O’
Saying, « Should you not receive it
Write and let me know!
If I make mistakes in « spelling »
Molly dear », said he
« Remember it’s the pen, that’s bad
Don’t lay the blame on me ».

It’s a long way to Tipperary
It’s a long way to go.
It’s a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye Piccadilly
Farewell Leicester Square
It’s a long long way to Tipperary
But my heart’s right there.

It’s a long way to Tipperary
It’s a long way to go.
It’s a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye Piccadilly
Farewell Leicester Square
It’s a long long way to Tipperary
But my heart’s right there.

FEU de Maria Pourchet

Quelle claque !

2 ans ! Ma dernière claque littéraire a 2 ans et c’était POUSSIÈRE D’ÉTINCELLES & VERRES FUMÉS de Mehdi Masud.

2 ans à tendre l’autre joue et attendre.  

BIM, n’en jetez plus, c’est bon, 1 partout la balle au centre ! Je viens de me prendre une baffe, mes amis 😱.

Mon dieu, que j’adore ça !

J’ai acheté FEU presque par hasard. Ce livre truste plein de sélection de prix littéraires dont le Goncourt. Je veux bien qu’on se plante sur un prix mais sur cinq ?! Une critique dit, je cite : « Le livre le plus renversant de la rentrée ». Mais renverse-moi, Maria, renverse-moi !

J’estime donc que je prends peu de risques et puis j’aime beaucoup la couverture.

J’ai quand même un doute avant d’attaquer. Le sujet d’abord. L’adultère. C’est un peu vu et revu, va falloir nous vendre du rêve Maria. Les critiques ensuite. Toutes ces louanges, ça en deviendrait presque suspect. Après tout, j’ai jamais entendu parler d’elle 🤔. Trop tard, il est dans mon sac. C’est donc parti pour FEU.

Wow ! Attachez vos ceintures !

Ça commence dès la première page. Pas d’introduction, de montée progressive, de message de prévention du genre « Attention, les mots vont tous te sauter à la gueule, prends tes précautions ». Non, rien de tout ça. c’est plutôt « Démerde-toi avec un style que t’as jamais vu, des mots secoués dans un shaker et toi avec et on espère que tu te feras pas mal en retombant ».

Je suis complètement happée. C’est déroutant, vif, acéré, fébrile. Pas toujours sûre que ce soit un français académique mais je comprends. Maria aiguise tous vos sens, elle sonde l’âme avec une précision chirurgicale.

C’est drôle aussi et caustique. Comme quand on sait qu’on va dans le mur mais qu’on a son petit orgueil alors on fait genre.

L’histoire ?

C’est l’histoire de la nuit des temps. Laure rencontre Clément. Ils vont devenir amants.

Laure est mariée mais fatiguée. A se cogner contre les murs d’une vie étriquée, à pas trouver d’issue. Ecrasée par des générations de femmes qui la regardent du haut de leurs injonctions contradictoires. Des mortes (sa grand-mère et sa mère) et des vivantes (sa fille aînée).

Clément est célibataire. Fatigué aussi, mais lui c’est de naissance. Alors, il se retrouve à parler à son chien.

Laure et Clément vont penser pouvoir se sauver mutuellement.

Bordel, que je les aime ces 2 là ! J’ai envie de les prendre dans mes bras, de les consoler, de les rassurer, de les libérer d’eux-mêmes.

Je veux que ce livre ne se termine jamais, c’est pathétique et c’est drôle. Ça me conforte dans l’idée que la vie est une farce ou une fête… selon les moments.

Et pourtant il se termine. Maria tient le rythme jusqu’à la fin et nous en offre une incroyable, presque grand-guignolesque de fin.

Ne passez pas à côté de FEU !

LA MORTE AMOUREUSE de Théophile Gautier

LA GROSSE FLEMME

Nom d’un p’tit bonhomme, que ça a été compliqué de lire cette année ! Vous, je ne sais pas, mais moi, j’ai été incapable de lire quoi que ce soit. Pas envie, pas concentrée, pas le temps… Plein d’excuses pour une seule raison : LA GROSSE FLEMME !

Écrire, je ne vous en parle même pas. Rien ne venait ou alors d’une platitude désolante (même la Belgique est plus vallonnée). Mais, considérant que le cerveau est comme un muscle – moins il travaille, plus il se ramollit –, j’ai décidé de sortir mon blog de sa torpeur. Je requiers votre indulgence, les premières chroniques ne seront pas les plus affutées du tiroir. Qui dit chroniques dit lectures 😫. Je commence une petite sélection… avec beaucoup de BD (on va reprendre en douceur).

Mais si tout se passait comme prévu, ça se saurait.

EMBALLÉ C’EST PESÉ… OU PAS

Je vais chez mon libraire récupérer une commande. Aucun imprévu possible, ça va me prendre 5 minutes avec le triptyque « Bonjour / Merci / Au revoir ». J’en étais au « Bonjour », mon plan se déroulait à la perfection et je patientais sagement tandis qu’il cherchait mes livres, lorsque mon regard se posa sur les piles d’ouvrages derrière son comptoir. Que des classiques en grandes quantités, c’était pour les scolaires. J’allais regarder ailleurs quand…. ALERTE GÉNÉRALE dans mon cerveau, c’est quoi le titre que je viens de voir ????

Je replonge dans les piles et tombe sur « La morte amoureuse ». LA MORTE AMOUREUSE 😱😱😱 Il me faut ce bouquin ! Tant pis pour les mioches, ils redoubleront. Et d’abord c’est de qui ? Théophile Gautier. Connu sans vraiment l’être. J’ai lu « Le Roman de la momie » en 6e, je crois que j’ai bien aimé, fin de l’histoire. J’ai dû le cataloguer dans auteur pour les 6e, maintenant je suis une grande, vite, dépêchons-nous de l’oublier ! Le libraire arrive tout victorieux avec ma commande dont je n’ai plus rien à faire. Je parlemente… et repars avec « La morte amoureuse ».

ÇA, C’EST DU TITRE !

Pas d’effet de style, transparence totale sur la marchandise, on va parler d’une morte qui est amoureuse, on l’appellera « La morte amoureuse ». Zou !

J’adore ! C’est simple et direct et pourtant ça convoque immédiatement une atmosphère fantastique, macabre, oppressante et envoûtante tout à la fois. J’en suis à un stade où je dois le commencer tout de suite.

C’EST UNE MORTE, ELLE EST AMOUREUSE D’UN PRÊTRE

Mais pas que ! C’est fort osé pour l’époque et inquiétant à souhait.

  • D’abord, associer l’amour à la mort, 2 états antinomiques, puissants, sacrés et ritualisés qui ne devraient jamais fusionner. Qu’est ce qui va se passer si la mort rencontre l’amour ? C’est comme si les nazis mettaient la main sur l’Arche d’Alliance ou Sauron récupérait ce putain d’anneau, voyez ? Ce n’est pas possible !
  • Mais Théophile en rajoute une couche. Il décide que la morte jettera son dévolu sur un prêtre et qu’elle sera aimée en retour. On touche au blasphème, c’est la spiritualité qui est détournée et transformée, c’est la force qui devient obscure.

Ohlala, tous les ingrédients sont réunis, je m’engouffre dans la lecture avec délice.

LE PITCH EST DIABLEMENT EXCITANT

La lecture, un peu moins.

  • Est-ce dû à la forme ? Une nouvelle (découpée pour feuilletonnage dans la presse à sa sortie).
  • Est-ce dû à l’époque ? Ce qui était choquant au XIXe siècle ne l’est plus aujourd’hui.

Certes, le style est parfaitement maîtrisé, parsemé de tournures précieuses et d’expressions désormais désuètes. Une lecture qui vous élève, mais qui ne vous tient pas en haleine.

Quoi qu’il en soit, telle Edith, je ne regrette rien, car j’ai redécouvert le plaisir de lire et d’écrire.

À très vite, donc !

PERPÈTE de Thierry GIRANDON

La belle surprise

C’est un livre que je n’avais pas spécialement calculé. Je l’ai reçu, mis sur ma pile à lire. Il ne paie pas de mine, au milieu de plus beaux, plus colorés. Couverture sobre ; encore un livre d’auteur, genre confidentiel, genre désespéré, genre chiant. Et puis, à la faveur d’un extrait sur Facebook, l’envie est là, l’envie furieuse de le découvrir. C’est dur de donner envie avec un extrait ; trop court pour appâter, suffisamment long pour se planter. Sauf que là, ça démarre fort. Pourtant le vocable est simple. Le dictionnaire est le même pour tous, mais faut croire qu’on n’est pas égaux devant. Certains apprivoisent les mots, les sélectionnent, les manient avec dextérité pour vous livrer la phrase parfaite. Vous avez beau chercher, il n’y en a pas d’autres, c’est celle-ci.

Perpète

Il paraît que c’est un recueil de nouvelles avec toujours un « Jean » dedans. Mais il paraît que ce n’est jamais le même. Il paraît que c’est bien de lire le premier recueil de l’auteur avant : « Amuse-Bec ». Il paraît. Sauf que moi j’écoute rien, je fonce et j’évalue les dégâts après. Je l’ai lu comme un roman. La vie de « Jean ». Une vie qui se répète à l’infini. A la fois différente et semblable. « Perpète ». Une vie sans fin et sans remise de peines.

« Jean » a le malheur triste ou joyeux. Rien ne lui est épargné ou il n’épargne personne, c’est selon. « Jean » n’en finit pas de vivre. Une vie où il n’y a aucune chance à saisir, où les personnages sont écrasés par l’atavisme des laissés pour compte.

On pourrait regarder tous ces « Jean » se débattre avec distance, une froideur presque clinique. Se dire qu’ils ne sont pas comme nous. Pourtant, au détour d’une phrase, on reconnaît nos faiblesses, nos lâchetés, nos cruautés quotidiennes. Comme nous, les « Jean » font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, sauf qu’eux ils n’ont rien.

Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?

Quand je lis un livre que j’aime, les décors et les personnages se mettent en place dans ma tête. Je vois tout : les rues, les immeubles, les intérieurs, les attitudes, les habits, les bibelots. Certains livres sont réfractaires à cet exercice, tout vous file entre les doigts. Pas avec « Perpète ». Non seulement Thierry Girandon écrit bien, mais il a ce supplément d’âme (ou de style ou de je ne sais quoi) qui vous plonge immédiatement dans une atmosphère. Ici elle est sombre, poisseuse mais avec des personnages hauts en couleur. Ça m’a fait penser au cinéma naturaliste en noir et blanc, à la gouaille d’Arletty. Tout est visuel, tout est palpable ; ça ferait un excellent roman graphique (merde, j’oubliais, c’est des nouvelles 🤪).

Il y a aussi des envolées absurdes, tentatives dérisoires de tout raser, de créer un nouveau terrain vierge où on pourrait recommencer… à moins qu’on ne sombre aussi dans cette grande braderie où tout doit disparaître.

Il est vraiment bien ce livre.

Pour le trouver, c’est simple, soit chez votre libraire, soit par ici : www.crispation-editions.fr

Thierry Girandon

Le truc du vendredi

Du fond de mon abîme je vois le ciel qui pleure

Pourquoi cette tristesse qui s’abat et se meurt

Que lui faut-il donc de plus qu’il n’ait déjà 

Tout de mon âme et de mon cœur rougeoie

Et cette fureur en moi qui jamais ne décline 

Telle la colère d’un dieu tapie au fond du ventre

Comme un feu qui détruit tout et qui s’obstine

Et toutes ces brindilles qui sans cesse l’alimentent

Comme je voudrais enfin que le ciel se dégage 

Chasser la pluie et chasser les orages

Et qu’alors dans une clarté nouvelle

Je retrouve ce bleu, le bleu du ciel

BROADWAY de Fabrice Caro

Ladies and gentlemen, Mister Fabrice Caro 🥳

J’ai découvert Fabrice Caro il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, « Le Discours ». J’ai rarement autant ri à la lecture d’un livre. Attention, je ne parle pas d’un rire discret, élégant, qu’on réussit à maîtriser, à doser, qui signifie « Oh oh oh, Dieu que ce livre est gai ». Non. Je parle d’un rire qui fuse, exubérant, incontrôlable, rabelaisien, qui signifie « Bordel, faut que je réussisse à reprendre mon souffle ». Vous l’aurez compris, avec Fabrice, on ne sourit pas, on se dilate la rate, on se fend la poire, on s’en paye une bonne tranche. Ça a été un tel coup de foudre que j’ai voulu en savoir plus. Je le croyais romancier, c’est avant tout un auteur de bande dessinée. J’ai découvert son univers, son style et surtout son acuité et son talent pour nous croquer mieux que personne. Il sort un nouveau roman : « Broadway ».

Si ça s’appelle Broadway, c’est qu’il y a une raison

Il y a des titres d’ouvrages qui n’apportent pas grand chose. Celui-ci donne toute la mesure du livre. 

C’est la vie quotidienne transposée à Broadway. Nos angoisses, nos ennuis, nos renoncements deviennent le centre d’une comédie musicale pleine de paillettes, de rythme et de légèreté. Ça danse, ça fuse, ça jaillit. Quoiqu’il arrive, the show must go on !

Le pitch ? On va faire sobre. Un homme marié, père de famille, reçoit un courrier pour le dépistage du cancer colorectal. Chose normale à partir de 50 ans… sauf qu’il en a 46. C’est à partir de là que tout déraille.

Son sens du rythme et ses portraits de losers prennent le relais. Ses perdants sont tellement magnifiques qu’on en viendrait à les envier. Si seulement la vie pouvait être un livre de Fabrice Caro, les derniers seraient les premiers et moi, la reine du monde ! Les coaches en lose fleuriraient, on voudrait tous être maladroits, ridicules et un peu lâches.

J’adore sa façon de saisir les travers de notre époque entre humour et absurdité, entre tendresse et causticité.

Dans sa construction, ce livre s’apparente plus à une BD qu’à un roman. Je l’ai trouvé moins mélodieux que « Le Discours », qui était plus resserré autour d’une intrigue.

Mais Fabrice reste une sacrée valeur sûre, je vous le conseille. La période est suffisamment sinistre pour ne pas se priver de se taper le cul par terre !

LE PETIT JARDIN de Jacques Dutronc

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin
Avec un homme qui faisait son jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
À la place du joli petit jardin
Il y a l’entrée d’un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain
C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

BELLE DE JOUR de Joseph Kessel

Ça se dit bibliothécaire et ça n’a jamais lu Kessel !

Je ne connais rien de lui. Je le range vaguement aux côtés d’Hemingway. Comme Hemingway, son nom seul est terriblement évocateur. M’apparaît un physique, d’abord. Massif, un visage aux traits épais, taillés à la serpe, la peau burinée. Brun, forcément. Puis une personnalité. Hors norme. Du courage, du panache, de la passion. Et la vie qui va avec. Baroudeur, aventurier, journaliste puis écrivain, tous ces mots qui témoignent d’un appétit de vivre, d’une curiosité, d’une envie de comprendre et de rendre compte de son temps. Je sais qu’il a écrit Le Lion, le pendant que je m’en fais du Vieil homme et la mer d’Hemingway. Voilà où j’en suis, c’est-à-dire pas très loin. Et puis bon, on n’en parle pas tous les jours.

Sauf que, si, bizarrement, on commence à en parler tous les jours. Joseph entre dans la Pléiade cette année. Les articles sur lui fleurissent et titillent ma curiosité ! C’est lui qui a écrit Belle de Jour, La Passante du Sans-souci et l’Armée des Ombres. Honte totale, avant d’être des films, c’était des livres 😱. Catherine Deneuve est tellement belle sur la couverture de Belle de Jour. Ce livre semble tellement doux. C’est par lui que je vais commencer.

Un titre si délicat pour un livre sulfureux.

Il faudra un jour analyser les titres des œuvres de Kessel : La Passante du Sans Souci, L’Armée des ombres, Les mains du miracle, Le petit âne blanc. Des titres presque affectueux, poétiques dans leur simplicité qui, pourtant, recouvrent des sujets d’une intensité et d’une violence implacables.

Belle de Jour en fait partie.

Séverine est mariée à Pierre. Ils s’aiment, d’un amour pur, absolu. Mais, car il y a toujours un mais dans les histoires d’amour, cet amour n’est pas ou mal assouvi physiquement. Cela ronge Séverine au point qu’elle trouvera dans la prostitution un exutoire à sa frustration.

Ce livre est sorti en 1928. Quel scandale ça a du être ! Oser parler du désir féminin. Pas un désir soumis, réservé à son mari. Non, un désir brutal, bestial, qui vous terrasse et face auquel vous n’avez pas d’autre choix que de céder au premier venu.

Dissocier l’amour de la chair, prendre pour sujet une femme, bourgeoise qui plus est. Parler d’une prostitution choisie pour étancher des désirs réservés aux seuls hommes. Tout est immoral dans ce livre. Mais rien n’est vulgaire. Joseph est un peintre de l’âme, il ne juge pas Séverine, il dévoile et met en lumière sa solitude, ses tourments, ses souffrances. Comme ce personnage féminin est beau ! L’un des plus beaux que j’ai lu. Tellement de nuances, de délicatesse, de contradictions, de fragilité… et de force aussi. Séverine est tout ça. À côté d’elle, les hommes font pâle figure, monolithiques, empêtrés dans leur toute puissance et les conventions.

Je n’en reviens pas que ce soit un homme qui ait écrit ce livre. Comme Joseph devait aimer les femmes ! Car tout est amour dans ce livre.

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