BLONDE de Joyce Carol Oates

Qui est Joyce Carol Oates ?

Une géante de la littérature américaine.

Le premier livre que j’ai lu d’elle c’était « La fille du fossoyeur ». Il y a 15 ans. D’où en avais-je entendu parler ? Mystère et boule de gomme !

Ça raconte une famille juive allemande qui fuit le nazisme et échoue à côté de New-York. Le père, professeur en Allemagne, n’obtient qu’un poste de gardien de cimetière. Il va sombrer, entraînant sa famille avec lui. Trop de déclassement, d’affronts, de frustrations et de ressentiments. Sa fille réussira-t-elle à s’extirper de ce qui tourne à l’atavisme ?

Je suis entrée dans un monde et une écriture. L’Amérique des oubliés qui côtoient le rêve américain sans jamais le toucher ou alors trop peu. Ces travailleurs de première ligne qui permettent à l’Amérique de briller mais eux restent dans le noir, dans le sale. La noirceur des âmes aussi. Cette violence qu’il y a en chacun de nous et qui peut prendre des formes inattendues.

Car, quel que soit le sujet abordé, le point commun de ses livres c’est la violence : la violence intérieure, subie, reproduite, canalisée ou dépassée.

Lire Joyce, c’est entrer dans un shaker. Chaque phrase prise séparément est « normale », précise, réaliste, juste, mais « normale ». Mises bout à bout, cela donne un ouragan qui dévaste tout et vous conduit au chaos. Vous sortez de là rincé, épuisé mais envoûté.

BLONDE, le livre

Ce livre n’échappe pas à cette violence.

Pour éviter tout malentendu, il s’agit d’une autobiographie fictive de Marylin.

Bien sûr, elle part de sa vraie vie : son enfance, ses films, ses maris, son statut de sex symbol. Mais elle l’imagine sous l’angle de sa psyché. Elle imagine ses luttes intérieures. Lutte sociale pour s’extirper de son milieu et atteindre ses rêves, lutte affective pour étancher sa soif d’amour et enfin lutte contre l’énorme malentendu entre son statut de sex symbol et qui elle est vraiment. Parce que, putain, Marylin lutte.

Plus Norma Jean a du succès, plus il lui est difficile de rentrer dans la peau de Marylin. Elle en devient l’otage. De Norma Jean, elle passe à Marylin, puis à La Blonde. Toujours plus déshumanisée, toujours plus objet, toujours moins elle.

Et l’écriture de Joyce restitue ce combat pour finir à la limite de l’écriture automatique, saccadée presque sans logique ou, au contraire, en suivant une logique ultime.

Tout a été écrit sur Marylin. Tout, sauf ça.

BLONDE, le film sur Netflix

J’appréhendais de le voir. Je pensais impossible d’adapter un tel livre.

La lecture de certaines critiques m’a confortée dans cette hésitation ! Violent. Insoutenable. Outrancier. Précieux. Brutal. Répétitif. Abus d’effets artistiques grossiers. En plus, le film est interdit aux moins de 18 ans.

WOW !!! Ça va donner quoi ?

Insoutenable, non. Outrancier, non. Répétitif, non.

Violent ? Oui. Le film est violent car le livre dont il s’inspire est violent.

Réussi ? Oui. Oui. Oui. Trois fois oui. J’ai adoré. Le réalisateur, Andrew Dominik, réussit à retranscrire l’esprit du livre. Pas parfaitement, pas entièrement mais à ce stade c’est un exploit.

Et l’actrice ? On en parle de Ana de Armas ? Non, on n’en parle pas. On la regarde, on la contemple, on l’admire. Elle est tellement époustouflante que les mots manquent (en tous cas à moi 😍).

1110 pages, 2H46 minutes. On ne compte pas quand on aime.

LE PINGOUIN d’Andreï Kourkov

Ce livre est une surprise

Je dirais même une belle surprise made in Airbnb. Cet été, j’ai eu la chance de profiter d’une maison normande avec une bibliothèque incroyable, des livres partout jusque dans la cuisine ! Un mélange de classiques, de romans contemporains français et étrangers qui témoignaient d’une grande curiosité et de goûts très éclectiques avec une légère prédilection pour la littérature russe (ou en tout cas des pays de l’Est). Le plus dur était de faire un choix et de réussir à lire ma sélection en une semaine.

Je parcourais l’ensemble et éprouvais l’axiome « trop de choix tue le choix ». Bon sang, ma fille, concentre-toi ! Je m’arrêtais sur une tranche, enfin plutôt le titre d’une tranche : « Le Pingouin », livre publié en 1996. Et là, j’ai découvert le pitch le plus what the fuck jamais lu. Je m’en vais vous le narrer.

Le pitch

Ça se passe à Kiev, dans l’Ukraine post-soviétique. Victor, écrivain, journaliste, fauché et solitaire, a adopté un pingouin, histoire de combler sa solitude. Pas facile d’adopter un pingouin, ni commun. Mais le zoo de Kiev, n’ayant plus les moyens de nourir ses pensionnaires, a proposé à l’adoption les plus inoffensifs. Victor a choisi Micha, le pingouin.

Sauf que Micha ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Il bouffe du hareng à longueur de journée et le hareng, ça coûte cher. C’est alors que Victor tombe sur une petite annonce des plus étranges. Un grand journal cherche quelqu’un capable d’écrire des nécrologies originales.

Victor a besoin de harengs donc, zou ! Il postule sans grand espoir. Et il est pris !

Au début, il choisit lui-même les personnalités sur lesquelles il souhaite écrire : grands noms du spectacle, des médias, de la politique et des affaires. Puis petit à petit, le rédacteur en chef qui l’a pris sous son aile, lui distille quelques noms.

Tout se passe bien, ses chroniques répondent en tous points aux exigences de ses employeurs. Problème : personne ne meurt. Victor désespère d’être publié un jour.

Ça ne va pas durer longtemps. Les élus de ses nécrologies se mettent à tomber comme des mouches et parfois, il faut bien le dire, dans des accidents bêtes, mais bêtes (un peu comme en ce moment chez les oligarques russes, voyez).

Féroce et tendre

Le sujet est original, le livre se lit facilement. On s’immisce dans le quotidien des quidams dans les pays de l’est.

Victor est semblable à l’image que je me fais de ces peuples qui subissent soit la dictature soit la corruption (ou les deux). Ces hommes qui vivent dans l’absence de l’État, des lois et où l’ordre est régi par les plus forts. On ne se rebelle pas, on courbe juste l’échine pour passer sous les radars et vivre le plus en paix possible même si c’est chichement, même s’il y a des injustices. Et Victor y excelle. Il prend ce qu’il y a à prendre et, s’il se pose beaucoup de questions dont il devine aisément les réponses, il semble s’en accommoder. Mais attention à l’eau qui dort.

C’est un livre masculin avec beaucoup d’hommes. Les femmes sont soit des souvenirs soit des présences éthérées, pourvoyeuses de douceur à laquelle les hommes s’accrochent désespérément.

C’est surprenant de partir d’un sujet aussi incongru et de décrire aussi finement la société. C’est parfois drôle (certains enterrements valent le détour), parfois émouvant, parfois mélancolique, toujours pittoresque. Et beaucoup plus profond que le laisse penser le résumé.

Une phrase décrit très bien la sensation étrange éprouvée : « Tout semblait familier mais ce n’était qu’une impression ».

Et Micha dans tout ça ? Il est omniprésent, double de Victor et témoin silencieux.

Laissez-vous séduire par « Le Pingouin ». J’espère que vous aimerez autant que moi.

CHIEN 51 de Laurent Gaudé

Laurent se met au polar !

Ah mais j’accours ! On m’appelle la reine des lectrices du polar (non, pas du tout, c’est moi qui viens de m’autoproclamer 🤪). Mais c’est vrai que j’adore les polars.

Enfant, je passais tous les étés avec mes grands-parents en Normandie. Il y avait plein de livres, dont beaucoup d’Agatha Christie. Ça a été mes premiers livres « de grands », après le « Club des Cinq » et autres « Langelot ». C’était une vieille maison qui grinçait de partout. Autant vous dire que les serrures 3 points n’existaient pas chez eux, ni les volets d’ailleurs. Avec ou sans clés, on pouvait y entrer comme dans un moulin. Ma chambre était la première en montant les escaliers. Bref, en cas d’intrusion, j’aurais été la première à me faire trucider. Je flippais déjà naturellement à cette idée. Dans un saladier de bruits non identifiés, ajoutez une pincée de lecture d’Agatha Christie et vous obtenez une gamine traumatisée à vie.

Pas rancunière pour deux sous, ça reste mes meilleurs souvenirs de lecture et, depuis, les romans policiers sont des valeurs sûres pour moi.

Un polar d’anticipation ? Pas de problème, Laurent ! Je suis curieuse de nature et un bon polar reste un bon polar.

Le résumé

Ruinée, la Grèce a été achetée par une multinationale, GoldTex. Comme dans tout rachat, on garde le meilleur, le plus productif, le plus compétent et on se débarasse des déchets qui ne rapporteront rien et coûteront trop. Cut.

Trente ans après ce rachat, les jeunes n’ont rien connu d’autre et rêvent de réussite selon GoldTex, tandis que les vieux sont déjà un peu morts à l’intérieur et survivent.

C’est alors qu’un crime a lieu, suffisamment sordide pour mobiliser un duo de policiers qui ne devaient jamais se rencontrer. Zem Sparak, un homme fatigué, taiseux, enfermé dans sa souffrance, sa Grèce natale et son passé. Face à lui, Salia, jeune et ambitieuse.

Envoûtant !

L’ambiance est plus que noire. Poisseuse, sale, ça vous colle et ne vous lâche plus. Même les rares espaces ensoleillés n’apportent aucune lumière au récit. Ils sont couverts de cette crasse du simple fait qu’elle existe.

Ce roman est à la fois classique et original.

  • Classique, car on pense à « Bienvenue à Gattaca », « Soleil vert ». Des références qui ont déjà été exploitées.
  • Original par son point de départ (le rachat d’un pays par une entreprise) et la construction. Cette enquête, comme le point final d’une histoire encore individuelle qui résiste et doit disparaître. Seule la narration collective de GoldTex a sa place.

On se rend compte que détruire un individu, c’est simple. Il suffit de l’amener à trahir ou de le persuader qu’il a trahit. Il ne faut pas le briser entièrement, non, juste suffisament pour qu’il survive et obéisse. En agitant devant lui un misérable espoir. Car ne nous ne sommes que ça, des tourmentés qui cherchent la rédemption.

C’est palpitant, hypnotique et angoissant. Comme toute dystopie, il suffirait de pas grand-chose pour que ça se produise. Et puis le monde de GoldTex est déjà là, sous nos yeux. Pas besoin d’aller chercher très loin pour le reconnaître.

Je n’avais jamais lu de romans de Laurent Gaudé. Je suis contente d’avoir commencé par ce livre. Je vous le conseille.

LE MAGE DU KREMLIN de Giuliano da Empoli

En voilà un titre et un nom d’auteur qui en jettent !

« Un ouvrage indispensable pour comprendre ce qui se joue en Russie », « Un roman passionnant qui se dévore », « Un livre nécessaire qui vous éclairera sur l’âme russe ».

Les critiques sont bonnes et vu que je m’y connais autant en âme russe qu’en point de croix, ce livre est pour moi !

Et, Giuliano da Empoli, quel nom !!! Rien que de le prononcer à voix haute, je me mets à parler avec les mains et j’ai envie de manger des pâtes.

Tour à tour journaliste, conseiller politique pour l’Italie et la Suisse, il a écrit plusieurs essais. Ce livre est son premier roman. Bref, une tête bien pleine.

Le Mage du Kremlin ou la formidable ascension d’un petit-fils de paysan

Ce mage, c’est Vadim Baranov, un russe au parcours éclectique, qui a vécu l’effondrement de son pays et vu la corruption prospérer sur les cendres de l’ex-URSS. Désormais, elle était accessible à tous. Un monde sans lois où tout était possible pour qui avait un maximum d’ambition et un minimum de principes. De metteur en scène underground, il devient producteur de télé-réalité mainstream pour terminer comme éminence grise de Poutine. Mystérieux, invisible, il est nulle part et partout. Chaque décision de Poutine est susceptible d’être la sienne. Jusqu’au jour où il disparaît des écrans radar. Disgrâce ou choix ? Qu’importe ! La légende n’en devient que plus forte. Puis, une nuit, il va se confier au narrateur et tout lui raconter.

Analyse en trois points

Le thème : il est passionnant. Moi qui adore l’actualité et essaie (vainement, je vous rassure) de capter les enjeux géopolitiques du monde, ce sujet est parfait. On y croise des gens qui existent dans la vraie vie : Poutine, Gorbatchev, Clinton. Vous avez l’impression d’être en terrain connu, au coeur du pouvoir, et surtout de pénétrer dans ses coulisses, là où se forgent les décisions et les trahisons.

La forme : ça se lit d’une traite. C’est fluide, accessible et la narration vous happe. Une sorte de thriller politique. En Russie, même la politique est romanesque. Pas besoin de beaucoup forcer, ce pays a toujours pondu des personnages à la fois dantesques et truculents.

Le fond : eh bien je m’interroge encore, plus d’un mois après l’avoir lu. Est-ce un très bon roman doublé d’un cours magistral de géopolitique ou juste un très bon roman ? Je vais essayer de m’expliquer. Ce livre nous donne l’impression de comprendre la Russie, les russes et leur rapport au monde. Mais ce n’est peut-être qu’un leurre. Il nous dit ce qu’on veut entendre. Si je caricature :

  • les russes ne connaissent rien d’autre que la souffrance et les privations. C’est à la fois leur étendard et leur supériorité face à un occident imbu de lui-même et paralysé par le confort. Deux mondes qui ne jouent pas dans la même cour et n’ont pas les mêmes aspirations. Ça nous rassure, on a l’impression de mieux appréhender et maîtriser une situation incontrôlable. 
  • Et surtout, une question me taraude après la lecture de ce roman. L’auteur nous livre-t-il un enchaînement implacable qui ne peut qu’aboutir à la situation actuelle ? Ou est-il parti de la situation actuelle pour en déduire son raisonnement ? Comme si on avait déjà le résultat d’un problème de maths, voyez ? Ce qui n’est pas du tout pareil et peut remettre en cause la justesse de son analyse (oui, me prendre la tête, ma passion).

Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’est l’âme russe, elle conserve tout son mystère et c’est très bien comme ça. Ce roman est très bon et je vous le conseille. Cherry sur la pavlova, il figure dans la première sélection du Goncourt.

LE JEUNE HOMME de Annie Ernaux

Vous ai-je déjà dit que j’aime Annie ?

Et pourtant. Elle raconte une autre époque, un autre milieu social.

Et pourtant. Elle me parle tellement. Des rêves, ceux qu’on a façonnés pour nous, des rêves tellement universels qu’on a cru que c’était les nôtres. De notre comportement, la bonne élève, à tout bien respecter. Même l’impertinence, c’est la dose tolérée, pas plus. Une façon de faire son chemin, d’acheter sa tranquillité, surtout. On finit par y croire jusqu’au jour où on les reconnait plus, ces rêves. On se sent perdue. Au mieux, un malentendu, au pire, une imposture. J’ai aussi l’impression qu’elle me dit ce que ma mère ne s’est jamais autorisée à me raconter et que je ne lui ai jamais demandé.

Mais pourquoi « Le jeune homme » ?

Elle raconte son aventure avec un homme de 30 ans de moins qu’elle, il y a plus de 30 ans. Pourquoi cette nouvelle ? Qui est abrupte, lapidaire, sèche presque évidente. Trop évidente. Annie c’est le quotidien, des choses qui vous paraissent insignifiantes et qui finissent par créer un ensemble, une vérité, par raconter l’histoire des Femmes. Annie, c’est le temps long. Et là, tout est trop court. 37 pages. 37 PAGES ! Mais merde, c’est pas Annie, 37 pages !

Et l’éditeur qui en rajoute une couche : « Ce texte est une clé pour lire l’œuvre d’Annie Ernaux — son rapport au temps et à l’écriture. »

Je lis le livre en une heure et encore, je savoure, mâche, me dis que ça va avoir du goût, que ça va piquer. Je reste avec le livre en main. En colère. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse de ce truc ? Une clé pour son oeuvre ? Ben j’ai pas la serrure.

Je le pose, le mets dans un coin, l’oublie, passe à autre chose.

Ça ne peut pas se terminer comme ça

Inconsciemment ça me travaille. Je me surprends à y réfléchir et de plus en plus. Pourquoi a-t-elle eu besoin de raconter cette aventure ?

  • « Ecrire, ça justifie une vie ».
  • « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont seulement été vécues ».

Pourquoi devait-elle justifier ou mettre un terme à cette aventure ?

Elle dit que cette aventure a été le déclencheur pour écrire « L’événement ». Besoin de se replonger dans sa jeunesse pour trouver la force d’en écrire le dernier chapitre ? De la revivre par procuration ; lieux, classe sociale, vigueur, provocation ?

Finalement ce livre, aussi court soit-il, n’est peut-être pas aussi anecdotique que ça. Ce jeune homme ne se réduit ni à un prétexte ni à une passade ni à une provocation. Il est tout ça mais pas seulement ça.

Alors oui, c’est court. Mais après tout, quel meilleur format qu’une nouvelle pour écrire une aventure ?

Je ne sais pas quoi en penser, toujours est-il qu’il continue de me trotter dans la tête.

LA NEIGE de Marina Tsvétaïéva / Le ciel brûle Extrait

Poème écrit en français en 1923

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige.
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre

Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave…

Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-Folle !

Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-Saoule
Rafale-la-Pâle
Débride, dételle,
À grands coups de pelle,
À grands coups de balle.

Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.

CYRANO DE BERGERAC d’Edmond Rostand

A quoi ça tient une liste de lecture ? A un ÉNORME malentendu (ou à un énorme manque de culture) !

Jean-Paul Belmondo vient de mourir. Je regarde l’hommage national qui lui est rendu aux Invalides, je suis le discours d’Emmanuel, quand soudain….

Une phrase me foudroie. ARRETEZ TOUT ! Qu’est-ce qu’il vient de dire ?

Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître.

Se répéter cette phrase pendant des jours, tourner autour, la regarder sous tous les angles, la réciter à voix haute, la chuchoter, la dire à plein de gens, vouloir qu’elle les transperce comme elle m’a transpercée. La rabâcher jusqu’à 50 fois par jour, essayer d’en découvrir des sens cachés, vouloir qu’elle court dans les rues, qu’elle inonde mon monde comme un torrent qui jaillit, incontrôlable.

OK, j’ai peut-être un léger problème avec la mort.

Mais d’où sort cette phrase ? Trouvez-moi et ramenez-moi illico le type qui l’a pondue !

Cyrano de Bergerac ? C’était pas prévu dans mon programme mais si Edmond écrit comme ça, si une phrase de lui me met dans cet état… Imaginez un bouquin entier 🙀.

Vous le sentez venir le gros malentendu ? Ben oui, car je n’ai pas pensé une seule seconde que ça pouvait être du VRAI Cyrano de Bergerac, pensez donc ! J’ai fondu direct sur la pièce de théâtre d’Edmond, comme l’aigle sur la vieille buse.

Quitte à se vautrer, autant le faire avec panache !

En route pour un classique, à la recherche de LA phrase !

Jamais lu Cyrano, je connais le pitch et l’auteur, c’est tout. C’est mince. Cyrano aime Roxane qui aime Christian. Désespéré par sa laideur, Cyrano n’ose se déclarer et accepte d’aider Christian à séduire Roxane.

Ça me semble pas mal du tout, tout ça. Je vais chez mon libraire, rayon « Classiques » et prend l’unique version disponible. C’est un peu épais quand même, pour une pièce de théâtre 🧐.

Je commence par la préface, histoire d’y aller progressivement dans la découverte. Puis j’abandonne, ça me soûle.

J’attaque la pièce. Edmond, je suis prête, vas-y, déroule moi du beau langage !

Ça démarre fort ! Y’a des personnages dans tous les sens à vous filer le tournis, des tonnes de références que j’ai pas, le langage est agréable mais sans être waouh et je trouve que Cyrano a quand même une sacrée tête à claques. Ajoutez à cela que le vrai nom de Roxane c’est Magdeleine Robin 😱 et que plus les pages filent moins je trouve LA phrase.

Je tiens tant que je peux, à essayer d’éprouver de l’empathie envers Christian qui parle comme une dinde, Roxane qui va mettre 15 ans à comprendre l’intrigue et Cyrano qui me fatigue à se sacrifier tous les quatre matins. C’est pas possible, je ne vais pas aller jusqu’au bout. Je fais ce que j’aurais dû faire dès le début : je googlelise la phrase pour la situer dans la pièce… et je pleure.

J’apprends donc que « Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître » est une phrase de Savinien Cyrano de Bergerac que l’on retrouve dans sa tragédie en 5 actes « La Mort d’Agrippine »… que je vais m’empresser de lire. Non, je déconne, j’en ai ma claque des pièces de théâtre.

Ma conclusion sera personnelle et courte : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand doit gagner à être vu plus qu’à être lu. Mais vu que je suis sourde, ce sera dans une autre vie et franchement, c’est pas grave 🤪.

Ce sera tout pour moi cette semaine 😫.

LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

C’est quoi ce titre ?

Je déambule dans le rayon livres de la Fnac en regardant les différents ouvrages, le tout avec l’air dubitatif et soupçonneux d’un contrôleur des impôts.

Il y a forcément une pépite dans toute cette abondance, mais où et comment la repérer ? Nom d’un chien, pourquoi je ne me suis pas renseignée un peu avant ? Ça va encore se jouer au feeling, sur des critères à la con du genre « Tiens, une tranche rose, c’est original ça, une tranche rose ». Va faire une chronique du bouquin après ça 😩.

Ça n’a pas loupé ! Je vois une photo en plan serré d’une route nationale à la tombée de la nuit. On dirait une route beauceronne, le genre de route bien utilitaire pour traverser des champs de betteraves. On n’est pas sur du bucolique, du champêtre, on est sur du « appuie sur le champignon, qu’on se magne d’arriver ». La couverture est mate. Ben oui, tu penses, le brillant ça risquerait de faire plus joli. Manquerait plus qu’on attire le client. Et pourtant, j’avoue qu’elle envoie, cette photo, elle est même hypnotique.

Je regarde le titre, « Le Voyant d’Étampes ». À quel moment tu décides d’appeler ton livre « Le Voyant d’Étampes » ? Un soir de beuverie ? De détresse ? Vous connaissez Étampes ? Vous le situez ? Parce que moi oui. Fin de la blague !

Et puis « voyant » au sens de clignotant ? Non, parce qu’OK y’a une route, mais ça pourrait aussi être un mage ou un diseur de bonne aventure (eh oui, tout ça au rayon livres de la Fnac 😂).

J’achète donc le livre 🤪.

Le pitch

Jean Roscoff, professeur universitaire fraîchement retraité, alcoolique de surcroît, est un incompris. En tous cas, il n’arrive pas à se faire comprendre, ni de sa fille, encore moins de la compagne de celle-ci, ni de son ex-femme, ni de son meilleur ami. Il ne les comprend pas non plus, eux, et globalement la société qui n’évolue pas comme il l’avait souhaité dans sa jeunesse militante. Peut-on dire que Jean Roscoff est un vieux con ? Ce serait idéologiquement trop facile et factuellement faux.

Jean Roscoff, donc, décide de reprendre les travaux entamés dans sa jeunesse sur un poète américain, aussi méconnu que talentueux, qui s’exila en France et mourut accidentellement sur une obscure route de l’Essonne dans les années 60.

Après plusieurs échecs, il tient enfin l’occasion de sortir un livre fouillé qui en remontrera au petit milieu intellectuel qui l’a toujours regardé de haut. Et ça, ça le ravigote, Jean (cherchez pas, y’a aucun jeu de mots).

Sauf que… parce qu’évidemment il va y avoir un os… cet écrivain était noir, fait que Jean survole. Et là, ça va partir en sucette mes amis 😱. Entre les woke, les néocolonialistes, les pro « cancel culture », les progressistes, les réacs, on se rend compte qu’il y a toujours une constante, quelles que soient les générations : la connerie et la lâcheté.

Ce livre est une cathédrale 

Ce n’est pas une claque qui fuse par surprise et qui vous agresse ou vous secoue, c’est une cathédrale qui se construit sous vos yeux. Patiemment, sans esbroufe, presque artisanalement.

Au départ, ça commence gentiment. Jean est une sorte de Caliméro 🤪 qui radote pas mal. Faut l’écouter raconter les injustices qu’il a subies, sa jeunesse et ses illusions perdues, son combat à SOS racisme, la marche des beurs. Encore un type qui a cru changer le monde… comme tout le monde, et qui se retrouve à ne plus rien capter… comme tout le monde.

Et puis, sans qu’on s’en rende compte, ça commence à sortir de terre. On se rend compte qu’Abel vient de terminer de sacrées fondations. C’est imposant, structuré, ambitieux. Pendant qu’on le lisait, Abel avait un putain de plan en tête et nous guidait. On commence alors à pressentir la grandeur de l’édifice. Ça monte au fur et à mesure que le récit s’étoffe, ça prend de la hauteur, on voit du bel ouvrage, des prouesses de style, une exigence des détails… et bordel, c’est presque Notre-Dame !

Et la fin 😱 ! La cathédrale est terminée, vous avez une vue d’ensemble. Vous tournez autour, c’est vertigineux.

C’est un grand OUI !

Je vous recommande chaudement ce livre. Il vous questionne, vous rend plus intelligent (enfin moi, en tous cas). Le style est impressionnant, d’une grande maîtrise, c’est un bonheur à lire, « le petit Jésus en culotte de velours ». Et surtout, C’EST DRÔLE, MAIS DRÔLE ! Merci Abel de m’avoir fourni ma nouvelle insulte de référence : « Quelle ébouriffante salope ! » 🤣

FIN

L’ANOMALIE de Hervé le Tellier

Tout ça, c’est la faute de Pascale !

« Pour redémarrer facile, fonce sur ce bouquin. Tu vas voir, aucune pression, que du bonheur, tu vas le lire d’une traite ». Elle savait que depuis un an je ne lisais plus rien, elle savait que la reprise allait être dure et qu’il fallait me conseiller quelque chose de facile. En toute décontraction, elle me recommande un Goncourt. Mais bien sûr Pascale ! T’as pas pensé à la Pléiade, aussi ? Histoire de m’achever ? Bref, j’en viens à penser que les confinements successifs l’ont complètement ravagée. Si jeune, c’est triste. Et puis, je me dis pourquoi pas ?

Bureau des idées reçues, bonjour !

Enfin quand même, j’hésite ! C’est un Goncourt ! Et les Goncourts, on sait tous comment c’est. Chiant ! Enfin, presque tous. D’abord, c’est quoi la recette de ce prix ?

Dans une jatte, dans une jatte plate 🎼🎼🎼, versez les ingrédients suivants :

  • un obscur auteur dont personne n’a jamais entendu parler (moi en tous cas). Genre chercheur universitaire, pas tout jeune, qui a souffert (très important ça, d’avoir souffert), le cheveu long et gras, une chemise à carreaux et une élocution que personne ne comprend (serais-je en train de décrire Houellebecq 🙀 ?),
  • Un sujet bien sérieux et surtout pas mainstream (quelle vulgarité). Le genre de sujet dont tout le monde se fout, genre l’impact de la mondialisation dans le développement des communautés vaudoues vu du prisme d’un petit village de Haute-Saône (je rappelle que ce paragraphe concerne les idées reçues, hein ?!).
  • Un style littéraire qui te fait passer pour un demeuré total, avec un dico qui t’accompagne jusqu’à la fin du livre, si tant est que tu l’atteins.

Si on m’avait dit un jour de ne pas spoiler un Goncourt !

J’achète donc le livre. Je voyage léger, je sais juste que L’Anomalie a eu un succès phénoménal (vendu à plus d’1 million d’exemplaires, en deuxième position derrière L’Amant de Marguerite Duras). Je sais aussi que son sujet fait écho à ce que nous vivions lors de sa sortie, en pleine pandémie : une situation extraordinaire.

Je l’ai lu d’une traite.

Qu’est-ce que je peux vous dire sur ce livre sans spoiler ? Ben, rien. 

Je peux juste vous dire qu’il va se passer quelque chose lors d’un vol Paris-New-York en mars 2021. Pour le reste, je vais continuer dans la recette de cuisine, mais après les ingrédients, voici les proportions :

  • 1/3 de roman choral
    • vous savez, ces romans où il y a plein de personnages différents, qui ne se connaissent pas, n’ont apparemment rien en commun et pourtant, au final, quelque chose les lie. 
    • Bon courage si vous avez la mémoire d’un poulpe parce que vous allez devoir en retenir une bonne douzaine (et ils ont de la famille 🤪).
  • 1/3 de science-fiction
    • ou d’anticipation ? Parce que vu ce qu’on voit en ce moment, je suis prête à tout.
    • ou de cyberpunk ? Parce que ça décrit un futur contemporain, avec quand même pas mal d’anti-héros désabusés, et, finalement, ça me conforte dans l’idée que moins on en sait, mieux on se porte.
    • ou d’uchronie ? Avec comme point de départ, des turbulences en avion 😈.
  • 1/3 de thriller
    • Bon sang, je n’ai pas décroché. Comment Hervé va-t-il réussir à terminer ça ? Quelles précautions prendre lors de mon prochain voyage en avion ? Peut-on aller à New-York en train, je préfèrerais autant ? Les théories scientifiques évoquées existent-elles réellement (oui, j’en suis là 😫).

C’est prenant, c’est drôle et c’est déstabilisant. L’histoire se déroule de nos jours, vous y croisez des lieux, des notions, des personnages connus (Macron, Trump et plein d’autres). Et quelque chose arrive à des gens comme vous et moi. Quelque chose de tellement hors norme que tout est convoqué : la science, la politique, le religieux, la philosophie. En ce sens, ça m’a fait penser au Grand Secret de Barjavel.

Je ne peux que vous le conseiller à mon tour. Merci Pascale 😘

MON MARI de Maud Ventura

Amélie Nothomb a dit que ce livre était « un délice irrésistible ! ».

Je n’invente rien, c’est marqué blanc sur rouge sur un bandeau qui entoure le livre. Avec un point d’exclamation. Si ça, c’est pas de la caution ! La grande Amélie Nothomb ! Connaissant son goût pour le beau verbe, le fantasque et l’impertinence, on sait qu’on va lire un ouvrage singulier et de qualité.

C’est une assurance qui coche toutes les garanties : contre l’ennui, le commun, la médiocrité.

Donc, je l’ai lu.

Et c’est vrai. C’est délicieux. Ce livre se lit facilement et vite… mais il ne se dévore pas. Il se déguste comme une gourmandise. Il est sucré et acidulé à souhait. On en reprendrait volontiers. Mais gare à l’indigestion.

C’est l’histoire d’une femme amoureuse de son mari…

…ou plutôt amoureuse d’une certaine idée de l’amour. Le fou, celui qui a du souffle, qui subjugue, qui emporte. Et tout est bon pour que son couple éprouve cet amour-là, même après 15 ans de mariage. Alors, elle surveille tout, note tout et sévit si elle juge que la passion n’est pas à la hauteur de ses attentes.

Ça lui prend tout son temps et toute son énergie. Elle tolère ses enfants, personnages secondaires néanmoins nécessaires au tableau familial parfait, mais ne vit que pour les moments d’intimité avec son mari. Ces moments doivent être parfaits et répondre à un cahier des charges élaboré par elle seule. Mais aucune aliénation chez elle, il s’agit d’un choix librement éclairé. Elle a choisi d’aimer plutôt que d’être aimée, pour pouvoir contrôler.

Un couple témoin pour un amour témoin.

Elle vise la perfection. Tout est raffiné et élégant en elle : son physique, son attitude, son style, son intérieur, son métier. La bourgeoise parfaite ! Mais ce n’est pas inné, elle a appris les codes, elle est devenue bourgeoise… par alliance.

La passion conjugale comme marqueur social : c’est en filigrane dans tout le livre. L’héroïne s’en sert pour asseoir son statut et s’affirmer face à la pression du regard des autres. Et c’est vraiment dommage que cette facette ne soit qu’induite et pas exploitée plus largement.

A ne pas savoir quoi en penser !

Bon, je fais genre, j’analyse, je critique, mais en vrai, j’en sais fichtre rien !

J’hésite entre :

=> bien, mais déjà vu. Le portrait d’une desperate housewife toute en contrôle et obsession genre Bree van de Kamp. C’est agréable, piquant mais somme toute assez banal. Rien qui fasse qu’on se relève la nuit. Et, honnêtement, je ne trouve pas cette femme si perchée que ça (à moins que je le sois aussi 🤪).

=> ou, l’air de rien, est-ce qu’on assiste à un vrai tour de force narratif ? Un style en apparence simple et accessible mais qui cache une maîtrise, une précision et une justesse diaboliques. Maud construit méticuleusement un univers miniature dans lequel elle enferme ses personnages (et nous aussi). Rien ne lui échappe, tout passe au travers de sa moulinette personnelle et ressort « prêt à déguster » sous forme de saynètes charmantes, jubilatoires et en apparence inoffensives…en apparence seulement ?

Je pense que c’est un mix des deux. C’est toujours un peu triste de ne pas partager spontanément un enthousiasme collectif au sujet d’un livre. Et dieu sait s’il en suscite. Mais bon, je ne vais pas me forcer. Ce livre est un plaisir à lire mais pas un coup de coeur.

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