LES GRATITUDES de Delphine de Vigan

J’ai des préjugés !

Il y a des écrivains qui me font fuir sans aucune raison objective, vu que je ne les ai jamais lus : Marc Levy, Anna Gavalda, Tatiana de Rosnay, Guillaume Musso et … Delphine de Vigan en font partie.

Pourquoi ? Parce que ce sont les auteurs les plus lus en France ? Parce qu’ils ont du succès ? Serait-ce donc pure jalousie de ma part ? 🤔

Peut-être 😈… ou pas. Le problème est qu’ils sont partout et qu’ils sont parfaits. Ils submergent les Fnac et les librairies, ils enchaînent les critiques élogieuses et ils vendent. À Noël, c’est l’idée cadeau qui vous évite de vous planter. Quand ma liseuse m’envoie des alertes sur « Les 10 meilleurs livres de l’année » ou autre liste de best-sellers, bim, ils sont dedans. Les rares fois où j’ai vu ou lu une interview d’eux, rien ne dépasse, ils sont charmants, sensibles, spirituels et légèrement tourmentés, comme s’ils avaient une blessure ancienne et secrète (mais n’insistez surtout pas ! Elle restera secrète, mais un peu visible quand même). Parfaits, vous dis-je ! Justement, peut-être un peu trop parfaits et consensuels.

Quand ma route croise celle de Delphine…

Vous ai-je déjà parlé de mes très chers amis, Céline et Laurent ? Après m’avoir poussé au suicide en m’offrant Glaise de Franck Bouysse, ils ne désespèrent pas et récidivent avec Les Gratitudes (la question qui va finir par s’imposer c’est : me veulent-ils du mal ?). Je suis taquine, car, grâce à eux, je vais enfin découvrir Delphine !

Je commence les deux premiers chapitres… et je DÉTESTE AVOIR RAISON 😭 ! Je laisse donc la place à ma jumelle maléfique pour la suite de cette chronique.

Ce livre m’a donné envie d’étrangler des chatons.

C’est Michka. Elle est vieille. Elle ne peut plus vivre seule dans son appartement. Elle n’a pas d’enfants naturels, mais elle a une fille de cœur : Marie. Michka est prête à partir, mais elle doit réaliser une dernière chose avant, comme un solde de tout compte.

C’est plein de bons sentiments, mielleux, doux, sucrés, qui vous culpabilisent bien. Hein, toi là, oui, toi 👉 !!! Quand as-tu dit merci pour la dernière fois ? Pas un merci quand on te tient la porte. Non ! Un vrai merci, un merci qui fait chialer quand tu le dis ou quand tu le reçois ! Tu sais que les gens vont mourir ? Dépêche-toi, ingrate !!!

Je sais que c’est facile de critiquer les bons sentiments mais merde, c’est facile aussi de les surexploiter !

On veut tous de la douceur, de l’amour, de la bienveillance et des crêpes au Nutella (même si ça fait mourir les orangs-outans), moi y compris, mais à ce stade, c’est l’overdose. J’ai l’impression de lire le livre d’un calino-thérapeute.

C’est pas grave, on va se refaire sur le style et l’histoire.

Eh ben non ! C’est propre, bien écrit, rien à dire. RIEN À DIRE 😱 ! Quant à l’histoire, c’est celle qu’on pressent. Aucune surprise, aucun étonnement !

C’est ce qu’on appelle un livre bien ficelé. Sauf que ça ne suffit pas. Un livre ne doit pas être bien ficelé, ni correct, ni efficace.

Je n’ai pas aimé Les Gratitudes. C’est exactement ce à quoi je m’attendais. Comme quoi, parfois les préjugés ont du bon.

PROPRIÉTÉ PRIVÉE de Julia Deck

François avait dit que c’était drôle…

… Et tout ce que dit François est parole d’évangile. De plus, j’ai trouvé Julia Deck charmante lors de son passage à La Grande Librairie, un brin caustique, des yeux rieurs, n’en faisant pas trop. Elle parlait de son livre de façon simple, avec un mélange d’assurance et de retenue des gens qui se plient à la promo mais dont ce n’est pas la tasse de thé. Son sujet se prêtait parfaitement à la satire : un couple de bobos parisiens qui se rêve propriétaire, qui plus est, dans une résidence écologique dernier cri alliant proximité de la nature et des commodités.

On notera que le bobo parisien est la cible de choix de l’époque, l’ennemi commun, l’insulte suprême de tous ceux qui ont des griefs sur tout et n’importe quoi mais ne savent pas trop qui incriminer, « c’est la faute aux bobos ». C’est dit d’une façon tellement définitive que ça doit bien être vrai. Ça me fait toujours un peu mal. J’avoue que je les aime bien les bobos, au moins ils n’avancent pas masqué… et puis j’en suis une et de la pire espèce 😱!

Bref, ça fleurait la caricature mais plutôt maline et subtile sur fond de réalisme. Je me suis laissée tenter.

Quand la mayonnaise veut pas monter…

Y’a tout les ingrédients, vous avez suivi la recette à la lettre, fait tout comme c’était marqué… mais ça veut pas prendre.

Là, c’est pareil ! Julia écrit bien, c’est mordant à souhait, pas de palabres, elle rentre tout de suite dans le vif du sujet qu’elle déroule avec maîtrise. Ça se lit agréablement et rapidement car le récit est court.

Alors quoi ?

Déjà, je n’ai ressenti aucune attirance pour les personnages. Le couple principal est totalement atone, cohabitant, sans envie, ni projet, ni désir, si ce n’est aspirer au calme (cela dit, au moment où je l’écris, je me dis que le calme peut être un projet de vie totalement honorable…. mais ce n’est pas encore le mien).

Ensuite, la satire est un peu légère, tout est survolé et tout est attendu. Julia se limite à planter le décor et les personnages. Elle installe un minimum d’interactions pour bien faire comprendre que « l’enfer, c’est les autres » mais les situations sont assez convenues, entre travaux, fêtes et vide-greniers et souvent expédiées. Finalement la caricature n’est pas si subtile que ça.

Enfin, je reconnais qu’il y a bien un embryon d’intrigue, genre thriller. J’avoue que je suis totalement passée à côté. Franchement, je n’ai compris ni en quoi les voisins étaient démoniaques et machiavéliques (chiants tout au plus), ni l’utilité d’une telle histoire dans l’histoire puisque de toutes façons tout est laissé en suspens.

Je n’ai pas détesté… je n’ai pas aimé. C’est un livre que j’ai lu rapidement et que j’oublierai tout aussi rapidement. Dommage car Julia a un vrai style qui pourrait donner des pépites.

LA MAISON de Emma Becker

Ce livre n’est pas un bonbon.

Dans ma dernière chronique je vous parlais de livres qui étaient comme des bonbons, doux, agréables et sucrés.

Et puis il y en a d’autres. Qui picotent, râpent la langue, font grimacer.

La Maison en fait partie.

C’est un récit qu’on n’attend pas, qui va à contre-courant de la pensée dominante de l’époque, et qui dérange. Pourtant, ça parle de choses qui existent, qui sont vraies, pas d’une vérité absolue mais tout du moins réelles. On fait quoi face à une réalité qui ne correspond pas à notre schéma de pensée ? On réfute ? On oublie ? On fuit ?

La Maison d’Emma Becker

Une femme décide de se prostituer, le revendique, l’assume, en retire même des plaisirs et des moments de bonheur. Ça chatouille hein ?

Si, encore, il s’agissait d’une femme lambda, personnage imaginaire tout droit sortie du cerveau d’Emma… ou à la limite (mais vraiment extrême limite) d’une femme qu’elle a rencontrée et dont elle raconte l’histoire. On pourrait mettre le récit à distance, le balayer d’un revers de main : « c’est totalement inventé, c’est l’exception qui confirme la règle, c’est une nymphomane, elle fait genre mais elle est profondément malheureuse… ». Et on replongerait nos mains allègrement dans le paquet de bonbons avec la satisfaction que rien ne peut troubler nos convictions.

Mais non ! C’est d’elle dont elle parle ! Pas de mise à distance possible, pas de dédain à opposer, parce qu’en plus, elle a de la répartie, Emma ! Elle est là, à vous regarder droit dans les yeux : « c’est mon histoire, c’est mon choix et je ne suis pas la seule ».

La première fois que je l’ai vue c’était à La Grande Librairie (bon sang, je devrais me faire payer tellement je fais de pub à cette émission). Et, croyez-moi, Emma a picoté tous les invités, hommes et femmes. Et c’est parti pour une série de réactions empruntées : « oui, le livre est vraiment intéressant mais attention à ne pas glorifier la prostitution », « je suis un peu dérangée quand même ». Comme si ce livre était forcément plus qu’un témoignage et légitimait toutes formes de prostitution, la recommandait comme une voie royale. Allez zou ! Cursus en 5 ans chez Sup de Pute, c’est l’assurance d’une carrière d’avenir !

Parce que c’est bien connu, une pute, ça doit être exclusivement une victime, faut quand même flatter un minimum notre moralité, nos valeurs. OK, c’est une pute mais elle n’a pas le choix, on la force. Elle attend d’être sauvée.

Mais une pute qui n’attend rien, ça met méchamment à mal nos certitudes, nos batailles, les avancées de la condition féminine passées et à venir. Et si la véritable avancée c’était la liberté ? Liberté pour les femmes de disposer de leur corps sans être jugée y compris par leurs sœurs ? Liberté de se défaire des règles et injonctions du patriarcat sans tomber dans celles des féministes ? Liberté d’adhérer à un récit sans le transformer en dogme ?

Et le livre, dans tout ça ?

Il est surprenant à plusieurs égards :

  • le sujet. La figure de la prostituée est assez fréquente en littérature. Les classiques mettent en scène soit, les courtisanes qui utilisent leur corps comme moyen d’obtenir un peu de pouvoir dans un monde où il faut être un homme, de préférence bien né (spoiler, ça se termine mal, car, plus la courtisane vieillit plus elle perd de son pouvoir), soit l’asphalteuse, pauvre fille des rues, qui naît dans la merde et meurt dans la merde. La Maison raconte un lieu, une ambiance, des portraits de filles et de clients. Elle parle de désir féminin, d’envie et d’habitude. Elle décrit surtout la complicité, l’entraide qu’il peut y avoir entre ces femmes avec toujours une pudeur et une élégance en filigrane.
  • le style. Emma est une jongleuse. Elle peut écrire comme on converserait, alternant tensions, fulgurances, rires et réflexions. Elle peut écrire des portraits de filles qui sont sublimes de simplicité et de tendresse. Mais toujours avec justesse et clarté.
  • et l’humour ! Emma est drôle, merde, ne boudons pas notre plaisir !

Lisez-le, ça picote mais ça fait pas mourir.

Bonne semaine à tous !

Photo Andrew Kovalev

RHAPSODIE DES OUBLIÉS de Sofia Aouine

La Grande Librairie a encore frappé !

Mercredi 18 septembre. François annonce depuis plusieurs jours, sur les réseaux sociaux, une interview exclusive de Joyce Carol Oates, MA Joyce, que j’adore, que je vénère 🤩 !

Autant vous dire que mieux installée que moi sur le canapé, ce n’est pas possible. Zou ! C’est parti !

L’interview sera diffusée en fin d’émission (malin, le François 😤). Pas le choix, je vais donc regarder l’intégralité du programme. Je ne connais aucun des invités. Le thème, « Sexe et pouvoir » est alléchant bien comme il faut et promet une émission passionnante. Promesse tenue ! Ça a été un des numéros les plus enthousiasmants de la rentrée ! Mais, surtout, j’ai découvert Sofia.

Comment ai-je pu vivre sans Sofia ?

Quand elle arrive sur le plateau, on ne voit qu’elle !

  • Sofia, c’est d’abord un physique. Elle ne répond à aucun des canons de beauté en vigueur, elle est grosse (ce n’est pas une insulte, c’est factuel), sa tenue chatoyante jure parmi le trio de teintes « Bleu / Gris / Noir » des autres invités. Bref, elle est sublime ! Elle sourit, plante ses yeux droits dans ceux de son interlocuteur, a le regard teinté de malice même si on n’est pas forcément là pour rigoler. Elle est magnifique, je VEUX que ce soit ma copine  🥳 !
  • Elle n’est pas connue (enfin, par moi), ne bénéficie d’aucune notoriété, c’est son premier roman.
  • Elle a 41 ans, n’a plus la candeur de la prime jeunesse (si tant est qu’elle l’ait eu un jour vu son parcours). Elle a mieux ! L’énergie et la rage de ceux qui ont bien galéré pour s’en sortir.
  • Peu importe, elle irradie. Vous êtes irrésistiblement attirée dans son sillage, vous avez envie de la connaître, de profiter de son aura, comme si cela pouvait vous donner un peu de sa détermination que vous devinez, de son appétit de vivre, de son audace. Elle me fait penser à une ogresse, une sorcière, une guérisseuse, tous ces noms qui ont servi à dévaloriser, détruire, soumettre les femmes mais qui, au contraire, devraient les libérer, les définir. Elle est LA femme !

Quand elle parle, tout le monde se tait !

  • Elle dit ce qu’elle veut, comme elle veut. François, les invités, moi, (la France entière 😂) sommes suspendus à ses lèvres, à ses mots.
  • Des mots justes, précis et précieux pour se raconter et raconter son livre.

Et son livre, alors ?

François annonce la couleur très rapidement en précisant qu’il s’agit de son coup de  ❤️ de la semaine. Je l’ai lu, j’ai adoré ! Et je comprends maintenant les références à La vie devant soi, faites au cours de l’émission. Abad, le jeune héros de 13 ans est le frère de Momo. Le quartier a changé, les protagonistes aussi mais la misère humaine reste la même. Injuste, rageante, triste… et drôle aussi, d’autant plus qu’elle est vue par l’œil d’un adolescent qui apporte sa franchise, son bon sens et son effronterie.

Facile à aborder, facile à lire, ce livre se dévore. Le langage peut être cru ou drôle ou plein d’amour, mais il m’a toujours touché.

C’est aussi une formidable déclaration d’amour :

  • à la Goutte-d’Or, ce quartier mal-aimé de Paris et à ceux qui le peuplent. Ces invisibles qui ne me ressemblent pas, qui me font peur et que, souvent, je préfère ignorer. C’est vrai, c’est tellement plus facile et confortable de les aimer au travers d’un livre.
  • et surtout aux femmes, les premières victimes mais surtout les seules capables d’assez d’abnégation pour distiller de l’espoir.

Ce n’est pas le roman du siècle, ce n’est pas La vie devant soi, c’est Rhapsodie des oubliés et c’est bien !

BAISE-MOI de Virginie Despentes

Entre Virginie Despentes et moi, c’était pas gagné !

Il y a deux ans, je me suis résignée (oui, vous avez bien lu, RÉ-SI-GNÉE) à lire un livre d’elle. Elle fait partie des auteur·e·s incontournables en France, elle est régulièrement invitée dans les émissions littéraires ou dites de « divertissement ». Elle se retrouve plus souvent qu’à son tour en tête de gondole à la Fnac. Bref, j’étais obligée ! Histoire de l’avoir lue, « comme tout le monde » et d’avoir un avis, « comme tout le monde » (paradoxalement, j’aime bien le concept « être comme tout le monde » de temps en temps🥺).

Restait le choix du bouquin ! Ça allait se jouer entre les trois titres les plus connus : Baise-Moi, King Kong Théorie ou, le dernier en date, Vernon Subutex.

La sélection se fait naturellement. King Kong Théorie est un essai, je veux un roman. Baise-Moi traîne une réputation sulfureuse, c’est peut-être un peu too much pour moi, petite chose sensible. Je pars sur Vernon Subutex tome 1 (sensible, mais logique 🤪) !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça n’a pas été le coup de foudre ! Je me suis traînée jusqu’à la fin. La lente descente aux enfers de Vernon m’a paru interminable. Le genre de type attachant mais qui s’incruste et qu’on n’arrive plus à dégager. Même l’intrigue n’a pas suffit pour que je rentre dans cette galerie de portraits d’une génération déchue. Même ses errances dans Paris, même les multiples références aux années 80, qui sont trop pointues pour moi. Je n’ai pas détesté, j’ai aimé l’écriture brute, sans concession, qui exprime tellement bien la désillusion, la détresse, le dégoût, la marginalisation. Mais j’ai refermé le livre en ne sachant pas trop quoi en penser. Et c’est mauvais signe…

Il ne faut jamais dire « jamais » !

Il y a quelques semaines, je tombe par hasard sur une interview croisée entre Virginie Despentes, Béatrice Dalle et Casey sur le féminisme. Chaque intervention de Virginie est juste, brillante, radicale. Première étape du coup de foudre. Je ne peux pas rester sur un avis tiède, je décide de lire Baise-Moi !

Coup de foudre définitif et irréversible ! Je l’ai terminé depuis cinq jours et Nadine et Manu sont toujours avec moi. Je n’ai démarré aucune autre lecture tant j’ai peur que leur présence s’estompe, tant j’ai envie de rester avec elles, tant ça m’a pris aux tripes.

Et pourtant, c’est tout sauf amazing 🥳🥳🥳 !!!

Une banlieue sinistre, qui transformerait n’importe quel winner en paumé toxico et alcoolo. Une banlieue que même quand t’as encore l’envie et une chance de t’en sortir, elle te calme bien comme pour te signifier qu’on ne perturbe pas indûment la hiérarchie sociale. N’Y PENSE MÊME PAS !

Et puis, il y a Nadine et Manu. Elles ne se connaissent pas, mais ont la même histoire. Deux filles à qui personne n’a jamais fait de cadeau et encore moins la vie. Elles ont appris à esquiver les coups, si besoin à les encaisser. Elles ne se laissent pas marcher sur les pieds mais savent faire profil bas quand il le faut. Elles ont des plaisirs simples, baise et alcool, l’un finançant l’autre. Elles tiennent à leur tranquillité ; se défoncer nécessite un minimum de sérénité. Ça pourrait les faire passer pour asociales et amorales, mais ce n’est pas le cas : elles ont des accointances (le terme « amitiés » serait un chouïa exagéré) et leur propre code d’honneur.

Quand elles se rencontrent, elles ont déjà savouré la violence chacune de leur côté, elles vont juste mettre en commun leur savoir-faire, parfaire leur technique, une sorte de joint-venture du sang.

Elles assument tout,  en cela ce sont les personnages les plus féministes que j’ai jamais croisés. Elles sont libres. Une liberté grisante, choquante, absolue, qui s’obtient au détriment des autres par ceux qui n’ont plus rien à perdre. C’est totalement gratuit, c’est totalement flippant, c’est totalement enivrant ! Des Thelma et Louise trashs. « On est en train de rattraper toute une vie en quelques jours ».

Il est des livres que vous ne voudriez jamais finir. J’aurais pu les suivre au bout du monde.

Je laisserai la phrase de fin à Nadine : « ce qui convient à la main, c’est le flingue, la bouteille et la queue ».

Ni plus… ni moins. 

ÇA RACONTE SARAH de Pauline Delabroy-Allard

2019 commence merveilleusement bien…. Première lecture, premier (E-NOR-ME) coup de ❤️ !

On trouve de tout sur LinkedIn !

Et pourtant, j’ai mis du temps à y aller ! Un réseau social de plus ? Pas possible ! Fusse-t-il professionnel (surtout s’il est professionnel 😂).

Pourquoi ?

  • Je passe déjà trop de temps sur Twitter,
  • LinkedIn, ça doit être sérieux à mourir, l’endroit où tout le monde parle de data, de performance et d’efficacité. Pas du tout ma ligne éditoriale 😫.
  • Et surtout, il faut se montrer sous son meilleur jour, se valoriser, nourrir son compte avec du contenu intelligent et pertinent 😱.

Bref, ce n’est pas pour moi !

Sauf qu’entendre presque chaque semaine pendant trois ans : « Quoi ???!!! T’es pas sur LinkedIn ??!! Mais faut absolument y être, c’est IN-DIS-PEN-SA-BLE ! », c’est fatiguant. Donc, un jour, j’ai craqué et j’ai créé mon compte. Je vous passe les différentes étapes (ben non, je ne vous les passe pas 😜) :

  • Ça commence par le petit texte censé vous présenter. Il doit être concis et attractif, sérieux mais en même temps décontracté (genre la fille qui maîtrise tellement qu’elle peut se permettre une bonne tranche de rigolade 🥳🥳🥳) et si, en plus, il est original alors là c’est le Graal.
  • Ensuite vient la photo de profil, étape angoissante s’il en est. Une fois éliminées les photos de soirées (trop d’alcool), celles où je fais la grimace (trop incompréhensible) et celles où je suis en vieux tee-shirt pourri et en chaussons licorne (trop fashion), il ne reste plus grand-chose.
  • Enfin, le grand moment de solitude : j’ai nommé, les compétences. C’est parti pour la brosse à reluire !

Bref, j’avais l’impression de me préparer pour un speed dating… mais c’est le jeu, alors jouons !

Finalement, je me suis familiarisée avec la bestiole, j’ai essayé d’être la plus authentique possible… et j’aime bien ! Chaque jour m’apporte son lot de découvertes.

Ma plus belle découverte sur LinkedIn, c’est ce livre !

Je tombe sur un partage d’article de Télérama. Ça parle d’un premier roman. Ce qui m’intrigue, c’est la photo de l’auteure. Une jeune femme, mignonne tout plein, la trentaine, un sourire franc, pas de pose apprêtée, un dress code totalement décontracté, un air ingénu et inoffensif de petite fille. Bref, la girl next door façon Jennifer Aniston, la copine de fac hyper sympa que vous retrouvez dix ans après. Le genre de fille qui vient de sortir un livre pour enfants ou des recettes de cupcakes.

Bon sang ! Qu’elle cache bien son jeu, Pauline !

On est très loin des enfants et des cupcakes 😱😱😱 ! On ne connaitra pas le prénom de la narratrice. Elle mène une vie tranquille, normale, douceâtre, entre son enfant qu’elle élève seule et son métier de professeure. Une vie balisée, ni heureuse, ni malheureuse, juste sans intensité. À un dîner d’amis, elle rencontre Sarah, femme fantasque, imprévisible, indomptable et seule. C’est l’amour fou, un embrasement qui consume une existence atone… jusqu’à épuisement.

Ça m’apprendra à me fier aux apparences !

Ce livre vous brûle les doigts de la première à la dernière page ! L’auteure vous attrape les tripes et ne les lâche plus, vous forçant à la suivre, vous obligeant à vivre cette passion, à jouir, à souffrir. C’est vous qui êtes face à Sarah, contre elle, en elle ! C’est vous qui allez en prendre plein la gueule ! C’est intense, fiévreux, charnel, douloureux. Vous tombez, vous vous relevez. Ça va de plus en plus vite, ça devient incontrôlable. Vous savez que vous allez dans le mur avec l’héroïne mais c’est trop tard, impossible d’arrêter ce putain de livre. Parce qu’elle est belle cette histoire, parce qu’on a envie d’y croire, parce que ne plus raisonner, perdre pied, se brûler, c’est presque un fantasme dans nos existences si bien réglées. Parce que c’est rugueux. Parce que c’est doux. Les scènes d’amour sont magnifiques, d’une beauté éprouvante, crues mais sans vulgarité. Ça dit le désir, la sensualité, les tremblements, les souffles courts, les draps froissés, le sexe et la sueur. Ça raconte Sarah.

Pauline Delabroy-Allard avance masquée ! C’est une écrivaine redoutable, dangereuse et diablement talentueuse. Vivement son deuxième roman !


K.O. de Hector Mathis

Il ne faut pas en promettre à la Bibliothécaire !

Tous les ans, début novembre, est dévoilé le prestigieux Prix Goncourt. La tension est savamment orchestrée, dès la rentrée littéraire, grâce aux pré-sélections de septembre et octobre. Mais fin octobre, on atteint le summum de l’effervescence. Chacun y va de son pronostic ; les plus téméraires balancent leur coup de cœur, les plus prudents tablent sur une sélection. Quant à moi, je m’en fous, vu qu’en général, je commence juste à attaquer les livres de la rentrée littéraire d’il y a dix ans !

Cette année, La Grande Librairie n’a pas dérogé à la règle. Une semaine avant l’attribution du Goncourt, l’émission donne la parole à quatre libraires : quel est, pour eux, le livre qui mérite le prix et pourquoi ?

Le premier libraire présente et argumente son choix, le deuxième itou, jusqu’à la troisième ! Une libraire passionnée qui dit CE QU’IL NE FALLAIT PAS DIRE ! Elle tient K.O. de Hector Mathis. Elle raconte juste ce qu’il faut pour donner envie de le lire et termine par : « c’est la première fois que je ressens cela pour un livre, depuis Voyage au bout de la nuit« .

La bibliothécaire se raidit, fait une moue où se mêlent surprise, suspicion et contrariété (ce qui, d’après Népoux, est assez drôle à voir). Attention, on n’évoque pas Céline à la légère ! Mais le mal est fait, elle m’a donné envie de lire ce bouquin !

Ressentir la même chose que pour Voyage au bout de la nuit ??!!! Elle est sérieuse ???

Je ne menace pas, je préviens : je peux vite perdre toute objectivité en ce qui concerne le Voyage !

Pour moi, c’est le seul, l’unique livre au monde. Tout le reste n’est que tentatives plus ou moins vaines pour approcher la condition humaine. Ce livre m’a littéralement foudroyée, fracassée, il m’a changée, a bouleversé mon rapport à la vie… et aux livres. J’en suis sortie hébétée, sidérée… et je passe ma vie à chercher le livre qui me fera revivre ça. Frédéric Beigbeder, dans Dernier inventaire avant liquidation, a comparé la lecture du Voyage à un dépucelage littéraire ; je trouve que c’est largement en-deçà de la réalité.

Ça ressemble à Céline… mais ce n’est pas du Céline !

Je m’en doutais… mais j’y ai cru quand même ! Je vais donc essayer d’oublier cette comparaison pour rendre un avis objectif et honnête de ce livre, car c’est un premier roman prometteur même si je l’ai trouvé maladroit.

Ça raconte Sitam et la môme Capu, un couple en marge, deux solitudes qui se tiennent chaud dans un monde hostile. Deux inaptes à la vie, non pas en société, mais dans notre société.

Sitam est fou de jazz et de littérature. Il est jeune mais suffisamment vieux pour avoir plus de désillusions que de rêves. 

C’est l’histoire de sa fuite en avant, son errance dans une France puis une Europe en proie au chaos, comme lui.

Dans ce livre, ce qui frappe, c’est l’écriture. Il y a de la gouaille, de l’argot, de la vie, du rythme. Hector écrit comme on joue du jazz, avec frénésie. Un jazzman a dit un jour : « le jazz n’offre aucun répit. Il ne tient pas en place et ne le fera jamais ». C’est exactement ça !

Puisque notre héros n’a plus d’espoir, l’auteur s’en donne à coeur joie. Tout est foutu ? Autant s’en payer une bonne tranche ! Bim, bam, boum ! De la musique à vous faire tourner la tête, à vous saouler, à vous écoeurer ! Des ribambelles de mots qui vous apostrophent, se heurtent, finissent par se répéter et ne plus vouloir rien dire.

C’est ça, le principal problème de ce récit : la forme l’emporte sur le fond. Comme une improvisation de jazz qui finit par tourner en boucle autour d’accords majeurs mais sans jamais réussir à les approcher.

Hector Mathis est jeune, talentueux, même si j’ai été déçue, je suis curieuse de savoir ce qu’il va écrire à l’avenir !

LA VRAIE VIE de Adeline Dieudonné

Les Belges sont décidément très forts !

Je trouve qu’il y a beaucoup trop de Belges talentueux ! Entre Maurice Carême, Georges Simenon, Françoise MalletJorris, EricEmmanuel Schmitt et Amélie Nothomb, c’est quoi leur secret ? Il y a un gène belge de l’écriture ? Le waterzoï de poulet améliore les qualités littéraires ? Les moules-frites développent l’imagination ? La gaufre de Liège booste la puissance narrative ?

Les Belges doivent servir de souffre-douleur aux Français, pas les subjuguer avec leurs livres !

C’est pourquoi, quand j’ai entendu François Busnel présenter la nouvelle révélation belge, je n’ai pas pu m’empêcher de crier « encore !!! » (oui, je parle fort et beaucoup, au grand dam de Népoux qui essaie de suivre tranquillement).

La nouvelle révélation belge est charmante, jeune, captivante, et, pour ne rien gâcher, j’apprends qu’elle écoute du métal pour écrire. Bref, c’est une personnalité atypique juste comme je les aime.

Je garde son nom et le titre du livre dans un coin de ma tête… et continue ma petite vie.

Jusqu’au jour où je passe devant mon libraire (allez zou ! un petit coup de pub ! La librairie «Le Livre et La Tortue », à Issy-les-Moulineaux, est une petite merveille, tenue par de jeunes passionnés). Vous noterez que je passe devant, hein, je n’entre pas, fait rarissime ! D’ailleurs, JE NE DOIS PAS RENTRER, j’ai suffisamment de livres en retard pour tenir tout l’hiver sans bouger de mon canapé !

Mais, sur la porte, une affiche est bien mise en valeur : dédicace de Adeline Dieudonné pour son premier livre La Vraie Vie.

Et puis, merde, je rentre 😤😤😤… et j’achète le bouquin !

Je viens de terminer ce livre et c’est une vraie surprise !

Nous ne connaîtrons jamais le prénom de l’héroïne. Elle a 11 ans, vit avec ses parents et son petit frère, Gilles, dans un lotissement triste d’une banlieue lugubre. Son père se drogue à la chasse au gros gibier. Traquer, ressentir la peur de la bête, ça l’excite, c’est sa façon d’évacuer toutes les frustrations de sa vie, d’affirmer sa virilité. Forcément, quand il est en manque, il traque la mère, totalement paralysée par la peur que lui inspire son mari. Heureusement, il y a Gilles, son petit frère qui la suit partout, dont les éclats de rire lui sont aussi vitaux que l’air ou l’eau.

Jusqu’au jour de l’accident. Son petit frère ne rit plus, il est comme rongé de l’intérieur. Alors, elle va tout faire pour retrouver son « vrai » petit frère, celui d’avant.

Et si on avait un brouillon de vie ? Une vie pour faire des essais, expérimenter, se tromper ; une vie pour les malheurs, les déceptions, la tristesse ; un brouillon de vie pour préparer la vraie vie, pour la faire la plus belle possible, pour retrouver son petit frère d’avant l’accident.

C’est l’histoire d’une confrontation. La confrontation entre, d’un côté,                                                                                                                                                                                               la candeur, la naïveté, la volonté butée de l’enfance et, de l’autre, la résignation, la cruauté, le désespoir des adultes.

Pour un premier livre c’est une jolie réussite. Je parie que cette Belge va encore nous surprendre à l’avenir !

MY ABSOLUTE DARLING de Gabriel Tallent

 

Ça, pour être au taquet, j’étais au taquet !

Je me souviens exactement quand et comment ça a commencé.

C’était la semaine du 5 mars 2018. J’étais sur Twitter (vous ai-je déjà dit que j’ADOOORAIS Twitter ?), quand soudain, je vois un tweet de La Grande Librairie.

Jusque là, rien d’anormal.

Une vidéo montre François Busnel qui annonce le programme du jeudi 8 mars (oui, je vous parle d’un temps où La Grande Librairie, c’était le jeudi).

Jusque là, rien d’anormal.

Sauf que François parle d’un livre et d’un auteur avec une frénésie rarement vue.

Ça, c’est anormal.

OK,  il est toujours enthousiaste, un mélange de fougue et d’expérience, tout en harmonie et sagesse, genre vieux baroudeur qui en a lu du bouquin et qui maîtrise. D’habitude, il titille la curiosité du téléspectateur, certes, m’enfin, je l’ai rarement vu sauter au plafond !

Là, il trépigne et ose dire qu’il s’agit d’un des meilleurs livres qu’il ait lu depuis longtemps. Tellement bon qu’il s’est déplacé aux USA pour rencontrer l’écrivain responsable de cette pépite.

Ça, c’est carrément anormal !

Bon, je soupçonne France 5 de ne pas l’avoir envoyé là-bas que pour ça, économies d’échelle oblige, mais quand même !

Déjà, la bibliothécaire (avec son flair légendaire 😂) se dit qu’il se passe un truc.

Quelques jours plus tard, c’est au tour d’Olivia de Lamberterie de faire une critique dithyrambique du même roman. Puis, dans les semaines qui suivent, les magazines s’emparent du sujet, et vas-y que ce livre est dingue, qu’il va vous hanter longtemps, qu’il est dur mais bon sang qu’on frôle le chef d’œuvre.

J’apprends que le livre a été un phénomène aux USA, que Stephen King n’a pas eu de mots assez élogieux à son égard.

STOP ! Ça suffit maintenant ! Je l’achète !

01EE345C-FD4E-49D1-90D5-5F7948A81764.jpeg

Chef d’œuvre ou pas chef d’œuvre ?

La vie étant ce qu’elle est (surtout la mienne 😳), je n’ai attaqué ce livre qu’il y a 10 jours.

Effectivement, on a fait plus gai 😱.

Californie du nord. Turtle, une gamine de 14 ans, vit seule avec son père, un survivaliste, violent, manipulateur, toxique. Le high level de l’ordure ! L’unique vie sociale de Turtle se résume au collège, et encore, elle ne se laisse pas approcher de trop près. Elle est capable de monter et démonter toutes les armes possibles et inimaginables, de survivre seule une semaine en pleine nature sauvage en se nourrissant de baies et de chasse (une vraie chasseuse/cueilleuse), de soigner des blessures que même dans Grey’s Anatomy tu mourrais. En revanche, aligner plus de trois mots, retenir du vocabulaire nouveau, se concentrer au collège, cela semble au-dessus de ses forces. La rencontre d’un adolescent, Jacob, va la bouleverser, au point, pour la première fois, d’envisager de sauver son âme et sa peau.

Alors, oui, j’ai aimé ce livre, mais je n’ai pas adhéré à tout.

– L’auteur réussit à nous projeter dans un univers terrible et en même temps lumineux.

– Rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc, j’ai même réussi à avoir de l’empathie pour une charogne, c’est vous dire !

– J’ai admiré le courage et la résilience de Turtle.

– C’est un livre très visuel, très « cinématographique » (je parie pour une adaptation prochaine). C’est surtout un premier roman, avec une maîtrise incroyable et une écriture quasi chirurgicale.

Mais (ben oui, il y a un mais, même plusieurs) :

– J’espère que vous aimez la nature, car vous allez vous manger des descriptions à n’en plus finir, de plantes, de bestioles, de paysages avec plein de termes inconnus au bataillon. Je comprends que la nature sauvage soit centrale dans ce livre, mais là c’est trop pour moi !

– Jacob et son poto sont hyyyyper sympas… mais je vous mets au défi de me trouver deux adolescents comme eux. J’ai la prétention d’avoir un chouïa d’expérience en la matière et j’ai trouvé ces deux portraits trop atypiques pour être réalistes.

– Insoutenable, dérangeant, un livre coup de poing… Je sais que beaucoup ne seront pas d’accord avec moi (personne d’ailleurs, tant ce livre est unanimement apprécié), mais, non, ce n’est pas insoutenable. Peut-être, justement, parce que les descriptions de la nature ont cassé mon rythme de lecture ; peut-être parce que tout est « trop » dans cette histoire ; peut-être parce que, dans un livre, il ne suffit pas que l’histoire soit dure pour que ça vous prenne aux tripes.

 

 

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑